Deux heures et demie de réunion à Matignon, cinq organisations syndicales, un Premier ministre, et aucune mesure. À 13 h 30, ce 21 octobre, Sophie Binet a constaté que le gouvernement ne leur avait « annoncé aucune mesure, aucune prise en compte de nos revendications ». Puis elle a ajouté : « l’heure est venue de franchir un nouveau cap dans la mobilisation, la grève doit prendre le relais ». La CGT appelle à des assemblées générales « sur tous les lieux de travail, pour généraliser la grève le 5 novembre et après ».
Le même jour, à 13 heures, l’État a annoncé un train d’aides pour les commerces pillés le 17 octobre : activité partielle intégralement prise en charge, prêt à taux zéro de 50 000 euros, report de cotisations sur douze mois. À 13 h 45, le ministère de l’Intérieur a détaillé le dispositif du samedi 24 : GIGN, BRI, Raid, hélicoptères, blindés, couvre-feux possibles. Deux réponses le même jour à la même crise : l’une pour l’ordre, avec des moyens ; l’autre pour les salaires, avec un calendrier.
Ce n’est pas un hasard, c’est une hiérarchie : l’État a montré ce qu’il sait faire vite, et ce qu’il ne veut pas faire. Tout le 5 novembre tient là.
Le plan de cet article
- Ce que la réunion a réellement produit
- Le chiffre que la CGT met sur la table : 186,70 euros
- Pour un commerce, 50 000 euros ; pour un salaire, zéro
- Pourquoi la grève change la nature du rapport de force
- Ce que cela change pour vous
Ce que la réunion a réellement produit
Sébastien Lecornu avait convoqué les cinq organisations représentatives à 10 h 30, avec deux points : la sécurisation des cortèges et les réponses aux lycéens. Ces derniers n’ont pas été conviés, ce que la CFDT avait dénoncé la veille. Sur le fond, la sortie de la CGT est un constat de vide : « les ministres nous ont donné des esquisses de choses, rien de précis », et le ministre du Travail s’est engagé à recevoir les syndicats « prochainement » sur le pouvoir d’achat. Prochainement, c’est-à-dire après le 5 novembre, après les assemblées générales, après la grève.
La matinée avait pourtant fixé les exigences : 10 % d’augmentation du Smic, indexation des salaires sur les prix, blocage des prix, fin de Parcoursup, moyens pour les lycées et les universités, abandon du projet de budget. Le contexte budgétaire explique la timidité, il ne l’excuse pas : l’effort demandé sur la Sécurité sociale atteint 9,9 milliards d’euros, avec un gel des pensions, et le vote solennel du budget est reporté au 10 décembre, date à laquelle le texte peut s’appliquer sans vote. Toute hausse du Smic est donc un transfert, pas un cadeau. La question n’est pas si c’est possible, mais qui paie. Le gouvernement a répondu en ne répondant pas.
Le chiffre que la CGT met sur la table : 186,70 euros
Le Smic mensuel brut est à 1 867,02 euros depuis le 1er juin 2026, après une revalorisation de 2,41 %, soit 12,31 euros brut de l’heure, selon l’arrêté du 22 mai 2026. Une hausse de 10 % le porterait à 2 053,72 euros bruts par mois : 186,70 euros de plus chaque mois, 2 240,42 euros sur l’année.
La CFDT demande autre chose : 100 euros de plus par mois pour tous les salariés, soit 5,4 % sur un Smic. L’écart entre les deux demandes est de 86,70 euros par mois, et il porte sur les salariés les moins payés : la CGT propose du proportionnel, la CFDT du forfaitaire, plus favorable aux bas salaires en pourcentage.
Ce que pèserait chaque demande sur un Smic
Montants mensuels bruts pour 35 heures. Survolez une barre. Sources : arrêté du 22 mai 2026 (Smic) ; demandes CGT et CFDT rapportées par BFM le 20 et le 21 octobre 2026.
En face, le patronat a déjà répondu. « Nous ne pouvons pas augmenter le Smic de 100 euros », a déclaré Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, le 21 octobre sur France Inter, en renvoyant les hausses au cas par cas. Le Medef conteste par ailleurs les 11 milliards d’euros de surcoût du travail du budget de la Sécurité sociale, qui réduiraient selon lui la capacité des entreprises à augmenter les salaires. L’entreprise dit qu’elle ne peut pas payer, l’État dit qu’il ne peut pas décider, et la facture reste au même endroit.
Pour un commerce, 50 000 euros ; pour un salaire, zéro
Ce qui rend la journée lisible, c’est la comparaison des vitesses. Pour les commerces dégradés, le gouvernement a annoncé l’activité partielle intégrale sans reste à charge, une indemnité à 60 % du brut (100 % au niveau du Smic), un report de douze mois des cotisations, un prêt Bpifrance à taux zéro jusqu’à 50 000 euros sur trois ans, l’étalement des charges fiscales, 1 500 euros d’aide d’urgence et trente jours pour déclarer aux assureurs, avec acomptes immédiats. En moins de quarante-huit heures, sans réunion préalable.
Nous avions raconté ce que ce chômage partiel paie réellement : les salaires, pas le stock. Ce n’est pas une critique du dispositif, c’est une observation sur ce que l’État tient pour urgent. Un commerce saccagé est une plaie visible, photographiable, qui menace l’ordre du jour suivant. Un salaire qui ne suit pas les prix est une plaie lente, sans image, qui ne menace rien avant la fin du mois.
Le deuxième étage est policier. Le ministère de l’Intérieur a détaillé le dispositif du 24 octobre : interdiction des « manifestations porteuses de troubles », Sentinelle sur des missions statiques, GIGN, BRI, Raid, hélicoptères, blindés Centaure, lanceurs d’eau, couvre-feux partiels laissés aux préfets. Le garde des sceaux, Gérald Darmanin, a annoncé à Marseille environ 2 500 gardes à vue depuis le 17 octobre, 917 personnes déférées et 174 incarcérations, un chiffre « tout à fait impressionnant ». Nous avons documenté l’arsenal du maintien de l’ordre : il ne cesse de s’élargir.
Pourquoi la grève change la nature du rapport de force
Le 5 novembre n’est pas une date nouvelle : l’intersyndicale l’avait fixée début octobre. La nouveauté est dans le mot. Jusqu’ici, il s’agissait d’une journée de mobilisation et de manifestations ; Sophie Binet demande maintenant des assemblées générales partout et une grève à « généraliser » le 5 novembre « et après ». Ce n’est pas un défilé de plus : c’est un arrêt de travail.
La différence est matérielle. Une manifestation se compte en une journée, en cortèges et en chiffres contestés. Une grève se compte en heures non travaillées, en trains supprimés, en écoles fermées, en paie amputée. L’État peut encadrer un cortège : il a la doctrine, les unités, les arrêtés. Il ne peut pas encadrer un atelier qui s’arrête. C’est pourquoi la grève générale est le seul rapport de force que le dispositif du samedi ne couvre pas.
Deux intérêts se lisent dans les faits du jour. La CGT a intérêt à un mouvement massif et ordonné, qui la rétablit comme interlocutrice indispensable ; elle sera d’ailleurs dans la rue samedi « pour protéger les jeunes et les travailleurs », alors que 161 actions seulement sont déclarées pour le 24, quatorze fois moins que le 17. Le gouvernement a intérêt à lire la crise comme un problème de sécurité, parce que la sécurité, il sait la traiter. Un intérêt n’est pas une intention : je les note comme des positions. Ce qui est établi, c’est qu’aucune annonce n’est sortie de Matignon et que la CGT en tire une conséquence explicite.
Ce que cela change pour vous
Si vous êtes payé au niveau du Smic, l’enjeu du 5 novembre tient dans un chiffre : 186,70 euros bruts par mois. Ce mercredi, il n’a été ni accepté, ni refusé, ni discuté : il a été renvoyé à une réunion ultérieure. Si vous prenez le train, si vous avez des enfants à l’école, si vous dépendez d’un hôpital, la grève générale se mesurera d’abord dans les services.
Si vous tenez un commerce, les aides existent, avec leurs conditions : trente jours pour déclarer aux assureurs, douze mois pour les cotisations, un prêt à taux zéro à demander. Il reste surtout le budget, qui commande le reste : le la rue est déjà descendue pour le coût de la vie, et le 10 décembre est la date à surveiller, c’est à partir de là qu’un texte peut s’appliquer sans vote. La vraie échéance n’est peut-être pas le 5 novembre, mais six semaines plus tard.
Notre lecture
Opinion de la maison, pas un fait. Ce que je retiens n’est pas la colère syndicale, c’est la vitesse différentielle. Pour un commerce saccagé, l’État a trouvé en deux jours un fonds, un prêt à taux zéro, un report de cotisations. Pour un salaire bloqué depuis des années, il a trouvé une réunion ultérieure. Ce n’est pas de l’impuissance, c’est un ordre de priorités. Le gouvernement ne craint pas la colère : il craint qu’elle ait un prix qu’il doive payer. Le 5 novembre dira si le pays accepte de payer en salaires ce qu’il paie déjà en maintien de l’ordre.
À retenir
- Réunion à Matignon le 21 octobre, environ 2 h 30, cinq organisations syndicales : aucune mesure annoncée sur les salaires, selon Sophie Binet.
- La CGT appelle à des assemblées générales sur les lieux de travail et à « généraliser la grève le 5 novembre et après ». La date était déjà fixée ; c’est la nature du mouvement qui change.
- Demandes : 10 % sur le Smic, soit 186,70 euros bruts par mois et 2 240,42 euros par an pour un Smic à 1 867,02 euros ; 100 euros par mois pour tous, soit 5,4 % sur un Smic.
- Le même jour : activité partielle intégrale, prêt Bpifrance à taux zéro de 50 000 euros, report de cotisations de douze mois et 1 500 euros d’aide d’urgence pour les commerces dégradés ; dispositif policier renforcé pour le 24 octobre.
Cette interview a été enregistrée le matin du 21 octobre, avant la réunion de Matignon : Sophie Binet y fixe ses trois exigences. Elle documente la position d’entrée de la CGT, pas l’issue de la réunion.



