Samedi 24 octobre, des soldats seront dans la rue. Laurent Nuñez l’a annoncé le 20 octobre à l’Assemblée nationale : les militaires de Sentinelle garderont des sites sensibles pour libérer policiers et gendarmes. La décision est réelle, datée, opérationnelle. Elle ne demande aucune loi nouvelle et aucun vote.
- Ce que le ministre a annoncé
- Ce que le droit exige, et ce qu’il laisse ouvert
- Une armée formée au combat, pas au maintien de l’ordre
- Le Sénat écrit 30 propositions, aucune sur l’armée
- Ce que j’en retiens
Ce que le ministre a annoncé
« Oui, nous déploierons les forces Sentinelle évidemment », a tranché le ministre de l’Intérieur (L’Humanité). Ils seront « en substitution des forces de sécurité intérieure », « principalement sur des missions de sécurisation statique » (France 24). Les soldats gardent les bâtiments, les policiers vont au contact.
Le reste monte en gamme : BRI, GIGN, RAID, Centaures, hélicoptères, lanceurs d’eau. Sébastien Lecornu promet un dispositif « massif » et reconnaît que celui du 17 octobre fut « trop statique et pas assez mobile ». Nuñez veut aussi pouvoir interdire des manifestations non déclarées, et même des déclarées dont l’organisateur ne garantirait pas le calme. Les préfets n’ont pas attendu : des cortèges sont déjà interdits pour samedi (21 octobre, 22 octobre). D’où la surenchère : 2 397 interpellations, 997 policiers et gendarmes blessés, dont 7 grièvement (CNEWS).
Ce que le droit exige, et ce qu’il laisse ouvert
Rien de tout cela ne passe par une loi. L’article D1321-3 du code de la défense dit l’essentiel : les forces armées, « à l’exception de la gendarmerie nationale », ne peuvent participer au maintien de l’ordre « que lorsqu’elles en sont légalement requises ». Requises par « l’autorité civile territorialement responsable », donc le préfet, qui adresse une réquisition écrite au commandant militaire (D1321-3 et D1321-4). La formule est écrite : « Au nom du peuple français », l’objet, la zone, la signature du préfet.
Une fois requises, les forces armées « font partie de la force publique », et le commandant militaire « reste juge des moyens à y consacrer ». Le ministre annonce, le préfet signe, le général décide. Aucun Parlement dans la chaîne.
Le code range l’armée de terre parmi les forces de troisième catégorie (D1321-6). Elles servent « en priorité » à renforcer la gendarmerie et la police, puis à des « missions de protection » ; « en dernier ressort », elles peuvent être requises pour des « opérations de force nécessitant des mesures de sûreté exceptionnelles » (D1321-9). Le même article qui décrit la garde statique ouvre la porte à l’emploi de la force.
Les 30 propositions du Sénat, par axe
Une armée formée au combat, pas au maintien de l’ordre
Le général de gendarmerie Bertrand Cavallier le dit sans détour : « L’armée de terre n’est pas formée pour le maintien de l’ordre, elle est formée pour le combat, ils n’ont pas de culture de maintien de l’ordre » (actu.fr). Il ajoute qu’ils ne « doivent pas servir de supplétifs pour le confort des forces de sécurité », et que nous ne sommes pas en « situation extrême d’insurrection généralisée ».
Le ministère des Armées confirme : Sentinelle engage 10 000 soldats, et « les combattants déployés sont formés au combat, aux gestes de premiers secours et aux techniques d’intervention » (ministère des Armées). En 2019, Sentinelle protégeait déjà des bâtiments officiels pendant la crise des gilets jaunes. La logique s’étend, parce que la doctrine a bougé : le Sénat rappelle que la doctrine « à la française », unités spécialisées et mise à distance, a été abandonnée en 2020 au profit d’unités non spécialisées, de la mobilité et de la judiciarisation (rapport n° 78). Au même moment, franceinfo recueille le témoignage de policiers non spécialisés réquisitionnés : « On n’est pas entraîné pour ça et on n’a pas envie d’y aller ».
Le Sénat écrit 30 propositions, aucune sur l’armée
La mission d’information créée en janvier 2026 a rendu son rapport le 19 octobre : 30 propositions pour « reprendre le contrôle », 9 pour anticiper, 10 pour gérer, 11 pour sanctionner (liste officielle). On y trouve la formation des unités non spécialisées (n° 6), la levée du plafond de drones (n° 19), la pénalisation d’une manifestation non déclarée (n° 22) et une interdiction administrative de manifester (n° 24).
Aucune des 30 propositions listées ne porte sur l’emploi des forces armées. Le Parlement travaille sur les peines et la logistique, pendant que l’exécutif fait entrer l’armée par voie de réquisition. Ce n’est pas un complot, c’est un partage des rôles. Mais le débat visible ne porte pas sur la décision la plus lourde. Sur l’arsenal législatif, nous avions posé le cadre le 20 octobre.
Ce que j’en retiens
Le 24 octobre, ce ne sera pas du maintien de l’ordre avec plus de monde. Ce sera la première fois que l’armée est employée en France pour rendre disponibles des policiers chargés d’encadrer une manifestation. Les soldats ne chargeront pas les cortèges, ils tiendront les bâtiments. Mais l’effet politique est là : l’État traite la rue comme un théâtre d’opérations, et il lui suffit d’une signature.
Reste une question : que devient le droit de manifester quand la réponse devient militaire et que le Parlement ne débat que des sanctions ? Samedi donnera un début de réponse.
Que l’armée prête main-forte est légal, le code l’organise. Qu’elle le fasse sans que personne n’ait voté autre chose que des peines, voilà ce qui mérite d’être vu.
- 24 octobre 2026 : des militaires de Sentinelle gardent des sites sensibles, annonce de Laurent Nuñez du 20 octobre.
- Base légale : article D1321-3. Réquisition écrite du préfet, le commandant militaire reste juge des moyens.
- 10 000 soldats dans Sentinelle ; l’armée de terre est une force de troisième catégorie, employée d’abord pour la protection.
À observer : l’annonce elle-même, à l’Assemblée, le 20 octobre. Vidéo de la chaîne LCP – Assemblée nationale, antérieure à la journée du 24 octobre : elle documente la décision, pas ce qui s’y produira.



