Publié le lundi 26 octobre 2026 à 16 h 30 (heure de Paris).
Samedi 24 octobre, rue Saint-Lô, à Rouen, à quelques mètres du palais de justice. Vers 17 heures, un groupe d’hommes cagoulés rejoint un manifestant isolé, le pousse et le frappe au sol. La scène, filmée au téléphone et publiée dimanche par Blast, a frôlé 4 millions de vues sur Instagram en 24 heures, selon France 3 Normandie. Dimanche, le parquet de Rouen a ouvert une enquête pour violences aggravées. Lundi, il indique que personne ne s’est fait connaître : aucune victime identifiée, aucune plainte, aucun témoin.
4 millions de personnes ont vu les coups, aucune ne s’est présentée au parquet. Ce n’est pas une contradiction : c’est le fonctionnement ordinaire d’une violence de rue dans un périmètre que l’État avait déclaré interdit à tous.
- Ce que la vidéo montre, ce que la préfecture répond
- Un centre-ville interdit à tous
- Deux interpellés le matin, aucun le soir
- Une enquête qui dépend des caméras
- Ce que cela change pour ceux qui défilent
Ce que la vidéo montre, ce que la préfecture répond
Le procureur de la République, Sébastien Gallois, décrit dans un communiqué cité par Le Figaro des « affrontements » entre « individus issus de mouvances d’ultradroite et d’ultragauche ». Sur la vidéo, un groupe masqué frappe un homme à terre, puis se replie aux cris de « Rouen nationaliste ». Une dizaine de policiers traversent alors le groupe pour contrôler la victime.
La préfecture ne conteste pas la scène, elle en conteste la lecture : « les images ne rendent pas compte de l’ensemble de l’intervention », les policiers seraient intervenus « sur une rixe déjà engagée », avant de disperser « sans distinction d’appartenance » (76actu). Les deux récits ne parlent pas du même moment : la vidéo commence quand la rixe est engagée et ne montre aucune interpellation. Le parquet le reconnaît : « aucune victime n’a pu être précisément identifiée ».
Un centre-ville interdit à tous
Le 22 octobre, le préfet Jean-Benoît Albertini avait interdit les centres-villes de Rouen et du Havre à toute manifestation, le samedi de 9 heures à 20 heures, en invoquant les violences du 17 octobre : 18 blessés dont un gendarme mobile, 3 grièvement (voir notre article du 22 octobre).
Le périmètre n’est pas resté vide. Selon Paris Normandie, une trentaine d’hommes se tenaient dès 15 h 30 à l’angle des rues des Carmes et Saint-Lô, certains un bout de tissu blanc dépassant de la poche. La préfecture confirme à sa manière : l’interdiction « s’appliquait à tous ». Elle n’a empêché personne.
Vidéo diffusée avant le 24 octobre : elle porte sur les interdictions de manifester, pas sur les violences de Rouen.
Deux interpellés le matin, aucun le soir
Ce que l’État a réussi, il l’a fait avant : deux hommes « de la mouvance des Normaux » interpellés samedi matin, l’un masqué, l’autre porteur d’une matraque. À l’issue des rixes, 76actu écrit ne pas savoir s’il y a eu des interpellations ; la préfecture ne le précise pas. Une source policière résume : « Il n’y a pas de préférence pour un groupe ou pour l’autre ».
Deux noms circulent. « Entraide citoyenne Rouen », né en ligne après les pillages du 17 octobre, veut « protéger les commerçants » et porte des brassards blancs. « Les Normaux », héritiers de Génération identitaire dissoute en 2021, compteraient une trentaine de membres ; l’un d’eux assure à France 3 qu’aucun des siens n’a participé. Aucune pièce n’établit auquel des deux appartenaient les hommes qui frappent. Je ne le suppose pas.
Le maire Nicolas Mayer-Rossignol et la députée Florence Herouin-Léautey ont demandé lundi à Sébastien Lecornu la dissolution des « Normaux » et de « L’Action française », invoquant une « recrudescence » de violences (Le Figaro).
Une enquête qui dépend des caméras
L’enquête devra « exploiter toutes les bandes de vidéoprotection du quartier » : les images publiques ont ouvert le dossier, les images privées devront le nourrir. Lundi, le préfet a signalé les faits au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire informé d’un délit à en aviser sans délai le procureur.
Les caméras ne suffiront pas forcément : le 24 octobre, la préfecture signalait déjà des images attribuées à la journée et tournées le 17 octobre (France 3). Un dossier de violences urbaines se juge sur la date de ses images autant que sur leur contenu.
Ce que cela change pour ceux qui défilent
Rouen n’est pas isolé : le ministère de l’Intérieur a reconnu auprès de l’AFP des groupes d’ultradroite voulant « protéger les commerces » à Nice, Montpellier, Nancy « et une dizaine d’autres » villes. Le Nouvel Obs en compte au moins 17, Libération au moins 16. À Nice, 2 300 manifestants et une centaine d’identitaires ; le 17 octobre, un photographe a failli perdre sa jambe, et 41 dossiers sont ouverts.
Pour celui qui défile, le danger ne vient plus seulement de la police, mais d’un troisième groupe masqué qui circule dans le même périmètre, sans comptes à rendre. Et la réponse de l’État dépend de la qualité des images autant que de la gravité des coups.
L’arrêté du 22 octobre disait une chose vérifiable : le centre-ville était interdit à tous, de 9 heures à 20 heures. Il n’a empêché ni une trentaine d’hommes organisés à 15 h 30, ni les rixes de 17 heures, ni les coups. Ce qu’il a produit, c’est une écriture juridique : celle qui permet de répondre que l’interdiction s’appliquait à tous. Elle s’appliquait à tous et n’a protégé personne.
La vidéo n’a pas créé le fait, elle a créé le dossier. Un homme frappé au sol un samedi ne devient une affaire que le lundi, quand les images ont circulé. Je n’y vois pas un aveu de faiblesse, mais une manière de gouverner : constater, qualifier, attendre la preuve visuelle.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 24 octobre, rue Saint-Lô : un homme frappé au sol, une vidéo vue près de 4 millions de fois.
- Enquête pour violences aggravées ; aucune victime identifiée, aucune plainte à ce jour.
- Deux hommes de la mouvance des « Normaux » interpellés le matin, aucun à l’issue des rixes.



