Jeudi soir, le préfet des Bouches-du-Rhône annonçait l’arrêt complet des transports à Marseille pour le samedi 24 octobre : métro, tramway et bus immobilisés 24 heures dans l’agglomération. Vendredi matin, la préfecture a retiré sa mesure. Les bus circuleront. L’interdiction de manifester, elle, tient, à une dérogation près : vendredi midi, la préfecture a autorisé un cortège syndical, le seul du département. Ce revirement d’un jour dit ce que l’État peut décider seul, et ce qu’il ne peut pas.
- Ce que le préfet avait annoncé
- La marche arrière, en un communiqué
- Ce que l’État ne peut pas couper tout seul
- Ce qu’un samedi sans bus aurait immobilisé
- Ce qui reste interdit
Ce que le préfet avait annoncé
Le communiqué du 22 octobre empilait les mesures : manifestations interdites samedi dans le département, déclarées ou non ; couvre-feu étendu aux adultes de 23 heures à 5 heures ; arrêt de tous les transports en commun. Le périmètre n’avait rien de local : l’agglomération entière, les liaisons vers les zones commerciales de Plan-de-Campagne, Vitrolles, Aubagne et Miramas, les trajets Aix-Marseille et Aix-Salon (Marsactu, 22 octobre). S’y ajoutaient l’interdiction de porter casques et lunettes de protection et de transporter du carburant.
Le motif est le 17 octobre : des centaines de commerces touchés, le hall de la mairie envahi, un commissariat saccagé. Le préfet l’assumait : « Je peux comprendre les difficultés que cela va engendrer, mais ces mesures sont aussi prises pour protéger la population. »
La marche arrière, en un communiqué
Vingt-quatre heures plus tard, trois mots changent tout. La préfecture ne parle plus d’une décision mais d’une « proposition formulée par le préfet (…) de suspendre pour 24 heures, sur la journée de samedi 24 octobre, les transports en commun », qui « n’a pas réuni le consensus nécessaire pour sa mise en œuvre ». Puis : la régulation se fera « comme à l’accoutumée, en fonction de la situation d’ordre public du moment ». (France 3 Provence-Alpes, 23 octobre)
Le maire de Marseille, Benoît Payan, avait appris la mesure par la presse, chez le Premier ministre. Il avait dit : « Ce n’est pas parce qu’on interdit une manifestation que l’on évite la casse », et refusé que « les commerçants marseillais supportent le coût d’une défaillance de l’État » (La Marseillaise, 22 octobre).
Ce que l’État ne peut pas couper tout seul
Ce « consensus » n’est pas l’opinion publique : c’est l’accord d’un autre propriétaire du réseau. L’autorité organisatrice est la Métropole Aix-Marseille-Provence ; l’exploitation est confiée à la RTM par un contrat signé en décembre 2025 pour 8 ans (rapport d’activité RTM 2025). Le préfet peut interdire un rassemblement, signer un couvre-feu, réglementer la circulation : c’est son pouvoir de police. Il ne peut pas éteindre un service public dont un autre répond.
D’où l’asymétrie du week-end. Ce qu’il signe seul s’applique : interdiction de manifester, couvre-feu, interdiction des casques. Ce qui dépend de la RTM et de la Métropole est tombé en un communiqué. Aucun document public ne dit qui a refusé : je le note comme inconnu. Le résultat, lui, est établi : une mesure annoncée comme une décision de police était une demande.
À observer : les images du 17 octobre à Marseille, publiées par France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur avant la décision du préfet. Elles montrent les dégradations qui servent de justification aux mesures, pas les bus.
Ce qu’un samedi sans bus aurait immobilisé
L’ordre de grandeur est connu. Sur un jour type de semaine d’hiver, le réseau marseillais transporte 909 360 voyages : 437 360 en bus, 333 100 en métro, 138 900 en tramway (RTM, chiffres clés 2025). Mais couper 24 heures, c’est arrêter la ville.
Ce qu’un samedi sans transports aurait immobilisé
Voyages par jour sur le réseau de Marseille, par mode. Source : RTM, chiffres clés 2025, jour type de semaine d’hiver.
Les conséquences n’étaient pas théoriques : le retrait des dossards du Marseille-Cassis se faisait vendredi et samedi au Parc Chanot, sans bus ni métro. Ajoutez ceux qui travaillent le samedi, les livraisons, les rendez-vous médicaux.
La pratique antérieure était autre : le 17 octobre, les transports avaient été arrêtés en cours de journée, face aux débordements, selon Marsactu. La préfecture revient à ce raisonnement après avoir prévenu une agglomération entière qu’elle resterait à pied.
Ce qui reste interdit
Tout le reste tient : manifestations interdites samedi dans le département, couvre-feu pour les adultes de 23 heures à 5 heures, y compris près de la mairie, de la préfecture et du palais de justice, arrêtés sur les casques, le carburant et les armes par destination. La mesure la plus lourde pour la vie quotidienne est tombée ; celles qui pèsent sur la liberté de manifester restent.
Une dérogation est tombée vendredi midi, et elle change le samedi de Marseille. Une organisation syndicale a demandé à rencontrer le préfet pour manifester le 24 octobre ; la préfecture a répondu que, « parce qu’un parcours a été identifié et partagé et qu’un service d’ordre est mis en place par cette organisation syndicale », la manifestation était « autorisée à titre dérogatoire » (ici.fr, 23 octobre). Le cortège, déposé par la CGT avec la FSU et Solidaires, partira à 14 heures de la porte d’Aix pour rejoindre les Réformés, en évitant l’hypercentre ; la préfecture précise que c’est « la seule manifestation autorisée » dans le département (Made in Marseille, 23 octobre).
Les syndicats ne la lisent pas comme une victoire. L’intersyndicale des Bouches-du-Rhône (CGT, FO, FSU, CFDT, Unsa, Solidaires) écrit : « Nous ne pouvons accepter que le pouvoir décide qui peut manifester et à quelles conditions. Le droit de manifester appartient à toutes et tous, il ne saurait être une faveur accordée aux organisations syndicales » (La Marseillaise, 23 octobre). Un référé-liberté, porté par la CGT, la FSU, la LDH, le Syndicat de la magistrature et le PCF, attaque l’arrêté et le couvre-feu devant le tribunal administratif de Marseille.
Une interdiction de manifester se conteste en référé, et un juge peut la suspendre en 48 heures (notre article du 20 octobre). Le préfet garde aussi la réquisition, qui a suffi cette semaine à faire entrer l’armée dans le métro (notre article du 23 octobre). À Toulon, les bus s’arrêtent 20 heures, et Rouen interdit les cortèges (notre article du 22 octobre).
Je n’y vois pas un recul de l’autorité, mais la carte réelle du pouvoir : le préfet commande la rue, pas le réseau. Et la dérogation en dit plus que la marche arrière : pour fouler le pavé samedi, il a fallu présenter un parcours et un service d’ordre, pas invoquer un droit.
Tenir une ville à l’arrêt 24 heures pour empêcher un rassemblement, c’est l’inverse de la protection : la punition anticipée d’un droit que la Constitution garantit. Le préfet a pu interdire aux gens de se réunir ; il n’a pas pu, seul, les empêcher de prendre le bus. Que la seconde mesure tombe et pas la première en dit long sur ce que l’administration juge négociable, et sur ce qu’elle juge acquis.
- Le préfet avait annoncé le 22 octobre l’arrêt total des transports à Marseille, samedi de 5 heures à 5 heures.
- Le 23 octobre, la préfecture a retiré la mesure : la « proposition » du préfet n’a pas réuni le « consensus nécessaire ».
- Le 23 octobre, la préfecture a accordé une dérogation à un cortège CGT, FSU et Solidaires : samedi à 14 heures, de la porte d’Aix aux Réformés, la seule manifestation autorisée du département.
- Le réseau appartient à la Métropole et est exploité par la RTM : l’État ne peut pas l’arrêter seul.
- 909 360 voyages par jour en semaine : bus 437 360, métro 333 100, tramway 138 900.
Et vous : un préfet peut-il immobiliser les bus d’une agglomération pour une manifestation, sans l’accord de ceux qui les font rouler ?



