À Nice, samedi 24 octobre, les rassemblements étaient interdits dans le centre-ville. Il y a pourtant eu 2 300 manifestants, chiffre tiré du communiqué de la préfecture des Alpes-Maritimes, qui écrit que « malgré l’interdiction de manifester, deux rassemblements ont circulé dans les rues ». L’arrêté n’a pas empêché la manifestation : il en a changé la forme, et il a assigné à la police une autre mission, celle d’empêcher deux groupes de se rencontrer.
Le plan
- Ce que la préfecture écrit elle-même
- Deux comptages pour une même foule
- 13 heures, derrière Borriglione
- Le succès mesuré en vitrines
- Ce que j’en retiens
Ce que la préfecture écrit elle-même
Le bilan officiel : 5 blessés légers dont 2 policiers, 63 interpellations, 2 300 manifestants au plus fort, aucun commerce dégradé. Les services de l’État décrivent des groupes « déambulant de manière désorganisée », « composés de certains individus cagoulés et masqués », dispersés « à plusieurs reprises » par un engin lanceur d’eau et des lacrymogènes.
Puis vient la phrase qui compte : « une centaine de militants d’ultra-droite masqués ont convergé vers le centre-ville pour affronter physiquement les manifestants ». Non pas pour manifester, pour affronter physiquement. Et la conséquence, dans le même texte : « les forces de sécurité ont manœuvré tout l’après-midi pour empêcher les deux groupes de se rencontrer et éviter toute convergence sur l’avenue commerciale Jean-Médecin ». En fin de journée, « des rixes ont eu lieu aux abords du Vieux-Nice entre des individus violents issus des deux groupes ».
Deux comptages pour une même foule
L’écart entre les comptages est instructif. À 20 h 30, l’AFP, reprise par La Dépêche du Midi, annonçait 61 interpellations, 3 blessés et un groupe d’une cinquantaine d’hommes. Vers 22 h, la préfecture donnait 63 interpellations, 5 blessés légers et une centaine de militants d’ultradroite. La taille du groupe, elle, ne double pas par agrégation : c’est le même rassemblement, compté une fois par des journalistes, une fois par l’État.
Il manque la donnée qui permettrait de conclure : la répartition des 63 interpellations. Nice-Matin indique que 11 des identitaires ont été arrêtés ; le reste n’est pas ventilé. Un bilan qui additionne sans répartir ne dit pas qui a été arrêté, il dit combien.
Les chiffres du 24 octobre 2026 à Nice (source : préfecture des Alpes-Maritimes, sauf mention)
13 heures, derrière Borriglione
Le récit de Nice-Matin donne la chronologie absente du communiqué. Vers 13 heures, une cinquantaine de personnes se retrouvent autour de la statue de Jeanne d’Arc, derrière Borriglione, et sont repérées par le centre de supervision urbain de la police municipale. La police nationale les refoule. Elles finiront par fondre sur le cortège, en ciblant des manifestants d’extrême gauche ; certains sont violemment frappés.
Le 17 octobre, Nice avait connu 3 500 manifestants, 150 « casseurs » selon la préfecture et des commerces pillés. Pour ce samedi, 450 policiers, CRS et gendarmes étaient mobilisés. Ce dispositif n’a pas empêché un groupe organisé de se réunir en plein jour, d’être vu, refoulé, puis de revenir frapper en fin de journée.
Un militant de la CGT Spectacles, Jonathan Gensburger, dénonce des attaques « sous les yeux d’une police qui ne bouge pas » et demande au procureur de se saisir des faits. La préfecture affirme avoir manœuvré tout l’après-midi, et l’on peut manœuvrer six heures et arriver trop tard.
Le succès mesuré en vitrines
Éric Ciotti, maire de Nice, a condamné le soir même « avec la plus grande fermeté les agressions commises aujourd’hui à Nice par des militants d’ultradroite contre les manifestants du cortège pacifique », ajoutant que leurs auteurs « devront en répondre devant la justice, comme les nervis d’extrême-gauche ». Il se félicite ensuite d’un dispositif qui « a permis de protéger les Niçois et les commerces », et note qu’« aucun commerce n’a été dégradé et aucune dégradation des équipements publics n’a été constatée » (Nice-Matin).
La Ville avait aussi pris ses mesures : couvre-feu pour les mineurs non accompagnés de 21 heures à 6 heures jusqu’au 26 octobre, et trois arrêtés municipaux restreignant la voie publique. Un couvre-feu de mineurs pour une journée de mobilisation déplace la question, de la liberté de manifester vers le droit de circuler. À Orléans, un couvre-feu des moins de 15 ans a accompagné le congrès du Rassemblement national.
Chacun a intérêt à son récit. La Ville et la préfecture à un bilan qui compte les vitrines intactes, mesure qui les absout : une journée peut être réussie alors que 2 300 personnes ont manifesté là où c’était interdit. L’ultradroite à des « rixes entre individus issus des deux groupes », formule qui efface qu’elle était venue, selon la préfecture elle-même, pour affronter physiquement. Un intérêt n’est pas une intention : je constate seulement que le vocabulaire finit par produire la symétrie que la première phrase démentait.
Ce que j’en retiens
Opinion de la maison, pas un fait. Une interdiction qui laisse passer 2 300 personnes n’est pas une interdiction, c’est un mode de gestion : la police ne sépare plus un cortège de la foule, elle sépare deux groupes, et elle réussit quand rien ne se rencontre. La préfecture a tenu la rue, la Ville a tenu les vitrines, le droit de manifester n’a été tenu par personne. L’ordre public devait être assuré. La question est de savoir pourquoi 450 hommes n’ont pas empêché un groupe masqué de frapper en fin de journée, alors que ce dispositif a dispersé des manifestants plusieurs fois dans l’après-midi. Sur le même sujet, le juge a rouvert 5 communes que le préfet avait fermées, et la France ne compte pas les blessures du gaz lacrymogène.
Reportage franceinfo du 24 octobre sur les interdictions de manifester. À observer l’argument des autorités : la restriction est justifiée par le risque de troubles, jamais par le contenu de la mobilisation. C’est le cadre appliqué à Nice.
À retenir
- Rassemblements interdits, 2 300 manifestants comptés par la préfecture, 63 interpellations, 5 blessés légers dont 2 policiers.
- Une centaine de militants d’ultradroite « ont convergé vers le centre-ville pour affronter physiquement les manifestants », écrit la préfecture.
- Aucun commerce dégradé : c’est le critère mis en avant par le maire de Nice.
- La répartition des 63 interpellations entre les deux camps n’est pas publiée.
Et vous ? Accepteriez-vous qu’une journée de mobilisation soit jugée réussie au nombre de vitrines intactes, plutôt qu’à la possibilité réelle de manifester ?



