Le 17 octobre, les forces de l’ordre ont tiré des grenades lacrymogènes dans des cortèges où se trouvaient des lycéens, des familles et des secouristes bénévoles. Le même jour, une grenade assourdissante arrachait la main d’un homme (notre récit). L’arme lacrymogène est classée « intermédiaire », ce qui laisse croire qu’elle est douce. Ce qu’on sait de ses effets tient dans une trentaine d’études étrangères. Ce que la France en fait, elle ne le mesure pas. La règle minimale de l’État de droit tient pourtant en une phrase : on ne répond pas de ce qu’on refuse de compter.
Le plan
- Ce que contient la grenade
- 9 261 blessures, 8,7 % graves
- Ce que la France ne mesure pas
- 750 témoignages, aucune étude française
- Ce que cela change pour vous
Ce que contient la grenade
Les grenades employées en France, les CM6 et GM2L, contiennent du CS, de son nom chimique 2-chlorobenzylidène malononitrile. Ce n’est pas un gaz : un solide en poudre porté par un aérosol, qui se dépose sur les vêtements et la peau (Le Monde, 23 octobre). Les effets immédiats sont connus : larmoiement, brûlure, toux, gêne respiratoire, parfois nausées (Le Monde, citant l’INRS). Ils cessent en quelques dizaines de minutes.
Cette description est celle de l’usage normal. Elle ne dit rien de la dose. Or c’est la dose qui décide : la même quantité dans une rue ventilée irrite, la même dans une cage d’escalier ou un couloir intoxique. Les conditions d’emploi rappelées par Amnesty International tiennent en 3 lignes : une issue pour se disperser, un avertissement préalable, un contexte de violence généralisée. L’espace confiné est exclu. Ces règles ne sont pas le droit français ; elles disent ce qu’un emploi supportable suppose. Le CS existe aussi en bombe de défense pour les particuliers, achat libre et usage encadré (notre article).
9 261 blessures, 8,7 % graves
La référence scientifique est une revue systématique publiée en 2017 dans BMC Public Health (Haar et al., 2017) : 31 études, 11 pays, entre 1990 et 2015. Elle recense 5 131 personnes blessées, 2 morts, 58 séquelles permanentes et 9 261 blessures.
Répartition : 74,3 % légères, 17 % modérées, 8,7 % graves, c’est-à-dire nécessitant une prise en charge médicale professionnelle. Les projectiles de grenades ont causé 231 blessures, dont 63 graves (27 %), avec des traumatismes crâniens et des pertes de vision. Les auteurs identifient 3 facteurs d’aggravation : espace clos, exposition prolongée, quantité plus élevée. Limite : la revue ne mesure pas l’ensemble, le chiffre réel est plus haut, pas plus bas.
9 261 blessures documentées entre 1990 et 2015, réparties par gravité (31 études, 11 pays)
Ce que la France ne mesure pas
Je n’ai trouvé aucune base publique nationale qui recense les expositions aux lacrymogènes et leurs suites médicales. Les blessés entrent dans les statistiques hospitalières comme des traumatismes divers, sans cause identifiée. Après le 17 octobre, il a fallu reconstituer le compte des manifestants blessés : aucun total n’était publié, seul le chiffre des agents blessés l’était (notre article du 22 octobre). Ce qui n’est pas compté n’existe pas dans le débat public.
En 2018, Reporterre a sollicité les ministères, le service de santé des armées et les fabricants pour connaître la composition des grenades. Aucun n’a répondu. Les secouristes de rue décrivaient des bronchites de 3 à 6 mois après exposition. Les policiers qui tirent inhalent le nuage, et ne sont pas suivis non plus. Une arme dont on ignore l’effet sur ceux qui la reçoivent et sur ceux qui l’emploient n’est pas évaluée : elle est autorisée.
750 témoignages, aucune étude française
Le collectif Lacrymo de sang a reçu plus de 750 témoignages en 10 jours après les manifestations d’octobre (20 Minutes, 19 octobre) : règles avancées, douleurs inhabituelles, saignements hors cycle, quelques arrêts de grossesse. Aucune étude épidémiologique française ne documente ces effets ; des publications étrangères suggèrent un lien, sans conclure.
Un témoignage n’est pas une mesure, et 750 récits ne font pas une épidémiologie. Mais un signal de cette taille, sur des symptômes aussi précis, justifie une étude. Le collectif demande des travaux et, à terme, l’interdiction.
Reportage de franceinfo sur le 17 octobre : les tirs, les hauteurs, les secouristes dans le nuage.
Ce que cela change pour vous
Si vous avez été exposé, ce qui compte est la trace : un certificat médical descriptif et daté (symptômes oculaires, respiratoires, gynécologiques), le lieu, l’heure, la durée d’exposition, et si possible la munition vue au sol. Un recours se construit sur des dossiers, pas des souvenirs. Si vous ne manifestez pas, vous financez quand même : les grenades sont achetées sur marché public, et le suivi sanitaire n’est pas commandé.
À retenir
- 9 261 blessures documentées dans 31 études et 11 pays : 8,7 % graves, 2 morts, 58 séquelles (BMC Public Health, 2017).
- Les CM6 et GM2L contiennent du CS dispersé en aérosols : l’effet dépend de la dose, du lieu et de la durée.
- Aucune base publique française ne recense les expositions ni leurs suites ; la composition des grenades reste inconnue.
- Plus de 750 témoignages de troubles du cycle en 10 jours, et aucune étude française.
Je ne demande pas l’interdiction : un État doit disperser une émeute. Je demande la mesure, un registre des expositions, un suivi à 6 mois, la composition publiée, des études indépendantes. L’opacité, elle, ne protège qu’une partie : celle qui tire.
Et chez vous ? Si vous avez reçu du gaz samedi, avez-vous un document qui le prouve ?



