Dans la nuit du mercredi 21 au jeudi 22 octobre, vers 3 heures, plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium sont sortis de l’usine Framatome de Jarrie, en Isère, un site classé Seveso seuil haut. Préjudice annoncé : plusieurs millions d’euros. C’est, selon la presse régionale, le 6e vol de ce type en 7 ans, sur le seul site français qui produit ce métal. Le 18 septembre, Emmanuel Macron avait demandé un plan de protection des sites les plus sensibles de la défense.
Le plan
- Ce que les voleurs savaient
- Ce que vaut un kilo d’hafnium
- 6 vols en 7 ans, un compte que personne ne tient
- Une seule usine, donc aucune redondance
- 34 jours après l’instruction de l’Élysée
- La souveraineté est une chaîne, pas un classement
Ce que les voleurs savaient
Selon Le Dauphiné Libéré et ICI Isère, les voleurs sont entrés par effraction, ont franchi les blocs de béton de l’enceinte et sont allés droit vers un stock important. En quelques minutes, ils ont chargé plusieurs centaines de kilos de cristaux. Un intérimaire, présent parce que l’usine tourne jour et nuit, s’est retrouvé face à eux avant de fuir au poste de garde. L’enquête est confiée à la section de recherches de Grenoble. Le quotidien parle d’une « bande très bien organisée et qui savait ce qu’elle cherchait ».
Ce que vaut un kilo d’hafnium
L’hafnium est un dérivé du zirconium de qualité nucléaire, séparé à Jarrie dans une colonne de 40 mètres. Il entre dans les barres de contrôle des réacteurs, les superalliages de turbines, la propulsion des sous-marins et les avions de chasse, dont le Rafale. Quand il manque, ce n’est pas un atelier de bricolage qui s’arrête.
Son prix n’a pas de cours mondial unique. Le seul ordre de grandeur public vient du dossier précédent : en août, 150 kg retrouvés au domicile d’un salarié ont été estimés à plus de 1,5 million d’euros (Le Parisien), soit environ 10 000 euros le kilo. Aux « plusieurs centaines de kilos » d’octobre, cela donne 300 kg au minimum : un ordre de grandeur, pas une facture.
Préjudice estimé selon la quantité dérobée, en millions d’euros
6 vols en 7 ans, un compte que personne ne tient
Aucun registre public n’existe. ICI Isère et Le Dauphiné retiennent un 6e vol en 7 ans. La question écrite du député Julien Brugerolles, publiée au Journal officiel le 16 juin 2026, parlait du 5e vol depuis 2019, avec environ 30 fûts sortis en quelques minutes malgré les dispositifs de surveillance. Et le 5 août 2026, le comité social et économique de Jarrie constatait déjà « un nouveau vol de hafnium » (CGT Framatome). Trois sources, trois comptages qui ne s’emboîtent que si l’on efface une étape. Un pays qui ne sait pas combien de fois on lui a pris un métal critique ne peut pas dire s’il le protège mieux qu’avant.
Une seule usine, donc aucune redondance
Jarrie est la seule unité en France à produire et raffiner l’hafnium. Framatome y a investi en 2023 pour en augmenter la capacité de séparation (communiqué du 30 novembre 2023).
Il n’y a pas de deuxième site : si Jarrie s’arrête, la France ne produit plus d’hafnium. Or c’est ce que demande Force Ouvrière, « l’arrêt complet des installations de l’hafnium jusqu’à la sécurisation complète et sérieuse de l’accès au site, quel qu’en soit le prix ». Ceux qui travaillent à côté des fûts considèrent que le site n’est pas sécurisé en l’état. On peut juger la demande excessive, pas l’ignorer.
Vidéo de 2022, antérieure au vol : l’Institut de relations internationales et stratégiques y explique à quoi sert l’hafnium.
34 jours après l’instruction de l’Élysée
Le 18 septembre, Emmanuel Macron a demandé un plan de protection des infrastructures critiques et des sites les plus sensibles de la base industrielle et technologique de défense, après la dégradation d’un Rafale chez Dassault et le vol d’hafnium de l’été. Ce dossier, je l’ai raconté le 25 septembre : la menace venait alors de l’intérieur des sites.
34 jours plus tard, un commando repartait de Jarrie avec plusieurs centaines de kilos. Aucun document public ne dit ce que ce plan a changé ici. Je constate ce qui est documenté : des blocs de béton, un intérimaire, un poste de garde, un stock trouvé en quelques minutes. La vigilance ne se mesure pas à une instruction : elle se mesure à ce qui reste dans les fûts.
La souveraineté est une chaîne, pas un classement
La souveraineté sur les matières critiques ne se décrète pas dans une liste. Elle tient à une chaîne : un site qui fonctionne, un stock qui se compte, des accès qui se contrôlent, une matière qui se trace jusqu’à son client. Sans cours mondial unique, la revente n’a pas de prix de référence : rien ne dit où se revendent des cristaux gris. Même question pour le nickel calédonien, dont le partenariat européen a été signé sans projet industriel arrêté, et pour les bases aériennes, où intrusions et drones ont durci les procédures.
L’affaire de Jarrie n’est pas un cambriolage de plus. C’est un pays qui a classé un métal comme stratégique, promis un plan, et qui découvre que la protection du seul endroit où il le fabrique tient à une clôture, quelques blocs et un veilleur de nuit.
Opinion de la maison, pas un fait. Je ne sais pas qui achète ces cristaux, ni pour quel pays : l’enquête ne l’a pas établi, je ne l’affirmerai pas. Ce que je vois, c’est un enchaînement : 6 vols en 7 ans, une question écrite sans réponse publique à ma connaissance, un plan annoncé le 18 septembre, un nouveau vol un mois plus tard. La répétition n’est plus une fatalité : c’est une protection qui ne protège pas.
À retenir
- Nuit du 21 au 22 octobre : plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium volés à Jarrie, 6e vol en 7 ans selon la presse régionale.
- À environ 10 000 euros le kilo, « plusieurs millions » signifient au moins 300 kg.
- Jarrie est la seule unité française à produire l’hafnium, et 34 jours après l’instruction présidentielle du 18 septembre, le site était cambriolé à nouveau.



