Le 21 octobre, le Journal officiel a publié un décret de 5 articles qui ne ressemble à aucun autre texte minier récent : il concède à la société Imerys Beauvoir les mines de lithium, d’étain, de tantale et de niobium sur 7,62 km², à cheval sur 3 communes de l’Allier et 1 du Puy-de-Dôme, jusqu’au 23 mai 2075.
Trois chiffres résument l’affaire. 50 millions d’euros : la somme que l’État met au capital du projet. 116 millions : la subvention du Fonds pour l’innovation de l’Union européenne. 1,8 milliard : le coût total annoncé. Les 2 premiers sont engagés. Le 3e n’est pas décidé : la décision finale d’investissement attend une étude de faisabilité prévue début 2027.
Autrement dit, l’argent public arrive avant le projet, et le droit minier arrive avant la production. C’est cet ordre-là qu’il faut regarder, parce qu’il dit qui porte le risque et qui garde la marge.
- Ce que le décret signe
- Un titre de 50 ans pour 45 ans d’exploitation
- Qui paie, et pour quoi
- Ce que le territoire en retire
- La souveraineté comme argument, la marge comme question
Ce que le décret signe
Le texte porte le numéro 2026-969, NOR ECOR2626803D. Il est signé du Premier ministre, Sébastien Lecornu, et de 2 ministres, Roland Lescure à l’économie et Sébastien Martin à l’industrie. Il accorde à Imerys Beauvoir, société par actions simplifiée immatriculée sous le SIREN 925390734, la concession dite « Beauvoir », sur le territoire de Nades, Échassières et Lalizolle dans l’Allier, et de Servant dans le Puy-de-Dôme.
Le décret s’appuie explicitement sur le règlement européen 2024/1252 sur les matières premières critiques : la justification du texte est européenne autant que nationale, avec « l’enjeu géopolitique majeur d’une production française et européenne des matières premières stratégiques ».
Un titre de 50 ans pour 45 ans d’exploitation
La concession court jusqu’au 23 mai 2075, soit 50 ans à compter du 23 mai 2025 : il reste 48 ans et 7 mois de titre. Or la production n’est pas prévue avant 2030 : si le calendrier tient, l’exploitation effective durera 45 ans.
Ce n’est pas une anomalie : un titre minier sécurise l’investisseur, sans quoi personne ne creuse. Mais le décret engage le sous-sol de 4 communes sur près d’un demi-siècle pour un projet dont le financement n’est pas bouclé.
Le cahier des charges annexé va plus loin que le gisement connu : le concessionnaire doit étudier « les extensions possibles en profondeur et vers le sud », transmettre l’état des réserves tous les 5 ans, et 10 ans avant l’échéance une étude de cadrage sur les extensions. Le titre prépare donc déjà l’élargissement.
166 millions publics sur un projet à 1,8 milliard d’euros
Financement du projet EMILI, en millions d’euros. Survolez ou sélectionnez une barre pour la source.
Les 2 financements publics identifiés représentent 9,2 % du coût annoncé, engagés avant la décision finale d’investissement.
Qui paie, et pour quoi
Il y a 3 contributions publiques, aux statuts différents. La première est une participation au capital. Le 11 février 2026, la Banque des Territoires, opérateur du volet « métaux critiques » de France 2030, a annoncé acquérir une participation minoritaire pour 50 millions d’euros. Ni le communiqué du ministère de l’Économie ni celui d’Imerys ne précisent le pourcentage obtenu.
La deuxième est une subvention. Le 28 août 2026, le projet a obtenu 116 millions d’euros du Fonds pour l’innovation, alimenté par les recettes du marché des quotas d’émission, pour l’usine de conversion de Saint-Victor. L’argent vient de ce que paient les émetteurs de CO2 européens.
La troisième n’existe pas encore. Le coût total a été relevé à 1,8 milliard d’euros, contre 1 milliard annoncé au départ, selon Reuters. Le PDG d’Imerys, Alessandro Dazza, espère un montant final « nettement » inférieur.
L’argent public identifié représente 9,2 % du coût annoncé, et il est engagé avant que le projet soit décidé. Le débat public de 2026 a porté sur l’eau, le paysage et les nuisances, très peu sur ce que le pays récupère en échange de son sous-sol.
Ce que le territoire en retire
L’entreprise annonce 1 500 emplois directs et indirects et 50 ans d’activité. Une mine souterraine et deux usines, cela crée de l’activité dans un département qui en manque.
Ce que le décret ne dit pas, c’est ce que le territoire touche en contrepartie de l’extraction. Je n’ai trouvé dans le texte aucun versement à l’État, aux communes ou aux départements au titre de l’octroi de la concession. La fiscalité minière relève du code minier.
Une concession de 49 ans sur le sous-sol de 4 communes, avec une entreprise qui annonce 34 000 tonnes par an, justifierait que le partage de la valeur soit écrit noir sur blanc, pas laissé à la lecture croisée de 2 codes.
Ce qu’il faut y observer : la présentation du projet par l’exploitant lui-même, en 3 minutes, lors du débat public organisé par la Commission nationale du débat public en avril 2024, donc avant le décret. C’est la promesse industrielle, avec ses chiffres. Le décret publié le 21 octobre est ce qui la rend exécutoire.
La souveraineté comme argument, la marge comme question
L’argument de souveraineté est solide. La production mondiale de lithium est concentrée en Australie, au Chili et en Chine, qui fabrique aussi 79 % des batteries, et la demande mondiale pourrait être 42 fois plus élevée en 2040 qu’en 2020 selon l’Agence internationale de l’énergie, citée par Imerys.
Ce que je conteste, ce n’est pas le constat, c’est la conclusion qu’on en tire : parce que la dépendance est un danger, tout titre minier serait justifié par avance, quel qu’en soit le prix. C’est le même raisonnement que celui qui a fait imposer l’électrique sans regarder les dépendances qu’il créait, et nous en avons déjà parlé ici : la pénurie de batteries a arrêté des usines Stellantis en octobre, et personne n’avait anticipé la rupture d’approvisionnement.
Le nickel calédonien offre le même schéma, avec un partenariat européen signé dans l’urgence.
Reste le circuit. L’État met 50 millions pour accélérer une étude, l’Europe 116 millions pour une usine, la nation concède le sol. L’entreprise reçoit le droit et le capital, le territoire des emplois et des nuisances. La marge, elle, reste là où elle était déjà, chez celui qui exploite.
Notre lecture, opinion de la maison et non un fait
Je ne crois pas que cette mine soit une faute. La France a besoin de lithium, et le gisement est là. Ce qui me gêne est ailleurs : l’ordre des choses. On engage 166 millions publics, on concède 49 ans, et la décision d’investir n’est pas prise. Dans une logique de souveraineté, ce n’est pas l’extraction qui compte, c’est la capacité à décider. Ici, l’État a décidé du droit minier, pas du partage de la valeur.



