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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

30 000 obus commandés, 50 000 pour survivre : la seule forge d’obus de France passe sous son seuil

Deux forgerons en tenue de travail devant la presse d'une halle de forge, corps d'obus de 155 mm alignés au premier plan, four ouvert à gauche, drapeau français au mur.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

À Tarbes, une halle de forge produit les corps d’obus de 155 mm du canon Caesar, et c’est le seul site en France. Le corps creux est l’enveloppe d’acier de l’obus. Sans lui, l’industriel KNDS France ne peut pas livrer d’obus complets.

Le 9 octobre 2026, la préfète des Hautes-Pyrénées a mis l’entreprise en demeure. Les équipements sous pression qui actionnent les presses doivent être requalifiés avant le 31 décembre, sinon ils seront arrêtés. Le 15 octobre, la Direction générale de l’armement (DGA) a annoncé avoir saisi la procureure de la République. La même semaine, les salariés ont découvert que les murs de l’usine avaient été vendus.

Un site stratégique peut donc s’arrêter dans dix semaines, et je ne trouve personne qui puisse dire qui en décidera. L’État est le client, le régulateur et l’accusateur. Il n’est pas le propriétaire.

Le plan

  1. Quatorze équipements et un arrêt possible au 31 décembre
  2. Le carnet de commandes a été divisé par deux
  3. Mon calcul : 30 000 obus, 8 millions d’euros
  4. Les murs vendus sans que personne ne le sache
  5. La saisine du parquet ne dit pas la culpabilité
  6. Deux repreneurs, aucune signature
  7. Ce que le dossier ne permet pas de conclure

Quatorze équipements et un arrêt possible au 31 décembre

L’arrêté préfectoral du 9 octobre repose sur une inspection menée le 9 juillet. Cinq équipements sous pression étaient en retard de requalification depuis juin, neuf autres allaient l’être dès la mi-août.

Ces équipements alimentent la presse de forgeage. Une rupture brutale est dangereuse, et la loi impose une requalification périodique par un organisme agréé. L’entreprise a demandé en août un report, invoquant la difficulté à trouver un prestataire et le coût.

L’échéance reste le 31 décembre 2026. Passé cette date, les équipements non requalifiés doivent être arrêtés, sous peine de sanctions administratives et de poursuites pénales.

Le maire de Tarbes relativise : procédure courante, remise en conformité à 130 000 euros, travaux pendant l’arrêt de Noël (France 3, 17 octobre 2026). Il a raison, et c’est ce qui inquiète. Ce n’est pas le montant qui met l’usine en danger.

Le carnet de commandes a été divisé par deux

En 2024, les Forges ont livré 60 000 corps creux. BFM Business annonçait alors un contrat de 3 ans avec KNDS, pour 60 000 à 150 000 unités sur 2026-2028 (BFM Business, 22 décembre 2025).

En 2025, les Forges ont livré 71 000 corps, avec 93 salariés et 19 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le maire de Tarbes, cité par France 3, donne 30 000 unités commandées pour 2026 et environ 20 000 déjà commandées pour 2027.

Corps d’obus de 155 mm : livrés, puis commandés
Unité : nombre de corps creux par an. Trait pointillé : seuil d’équilibre estimé par le maire de Tarbes.
0 20 000 40 000 60 000 80 000 seuil 50 000 60 000 71 000 30 000 20 000 2024202520262027

Source : France 3 Occitanie, 17 octobre 2026, chiffres du maire ; 60 000 unités livrées en 2024 selon BFM Business, 22 décembre 2025. Les volumes 2026 et 2027 sont des commandes, non des livraisons.

Ce qui était annoncé était autre. BFM Business titrait sur 150 000 obus en 2028. Le carnet réel est à 30 000 pour 2026. Entre le discours et les bons de commande, il y a un facteur cinq.

Mon calcul : 30 000 obus, 8 millions d'euros

Le maire donne deux repères : un seuil d'équilibre à 15 millions d'euros de chiffre d'affaires, et environ 50 000 corps pour l'atteindre. En 2025, 71 000 unités ont produit 19 millions, soit environ 268 euros par corps.

À ce prix moyen, 30 000 corps valent environ 8 millions d'euros, et 20 000 environ 5,4 millions. C'est un ordre de grandeur, pas un compte officiel : le mélange de calibres et les exports peuvent changer la moyenne. Le carnet 2026 couvre à peine plus de la moitié du seuil.

Pourquoi les commandes ont-elles chuté ? Personne ne le dit publiquement. Reflux du pic de 2023-2025, arbitrages de KNDS, retards de livraison : aucune de ces hypothèses n'est établie par une pièce publique.

Les murs vendus sans que personne ne le sache

Le fait est établi par La Semaine des Pyrénées, le 15 octobre. Les salariés ont appris par hasard que les bâtiments avaient changé de propriétaire, alors que ni les salariés ni l'État n'auraient été informés.

L'opération est une cession-bail : l'entreprise vend son immobilier pour encaisser des liquidités, puis paie un loyer pour rester. Les équipements restent sa propriété. L'acquéreur, le prix et le loyer ne sont pas connus.

Je ne sais donc pas si cette vente est régulière, ni si elle a aggravé les comptes. Je constate son effet. L'outil de production travaille dans des murs qui appartiennent à un autre. Le propriétaire du bâtiment tient un moyen de pression au moment du bail ou d'une revente. Pour une usine dite stratégique, ce moyen est sorti du contrôle de l'État sans décision publique.

La saisine du parquet ne dit pas la culpabilité

Le 15 octobre, devant la commission de la Défense de l'Assemblée nationale, le délégué général pour l'armement a décrit une dégradation rapide cet été. Il a ajouté que la DGA avait saisi la procureure pour signaler des décisions de gestion qui l'ont précipitée (France 3).

Ce reportage de BFM Business (1 minute 35), diffusé le 15 octobre 2026, montre l'arrêt de la production et la mise en cause pénale du groupe. Il précède cet article et ne dit rien des décisions de gestion précises signalées par la DGA.

Le signalement repose sur l'article 40 du code de procédure pénale. Toute autorité qui apprend un crime ou un délit doit informer le procureur. Ce n'est ni une plainte ni un jugement : le parquet peut enquêter ou classer.

Europlasma a répondu le 16 octobre. Le groupe dit l'avoir appris par voie de presse, ne disposer d'aucune information complémentaire et se tenir à la disposition des autorités (communiqué du 16 octobre). Il ajoute que la mise en demeure sera régularisée selon un calendrier convenu avec la direction régionale de l'environnement (DREAL), sans interrompre l'activité. La présomption d'innocence s'applique.

Ce signalement dit autre chose. Face à un fournisseur dont la gestion l'inquiète, l'État dispose de normes, d'argent et du parquet. Il n'a pas de siège au conseil, pas le pouvoir de nommer un dirigeant.

Deux repreneurs, aucune signature

La cession du pôle défense a été annoncée au printemps : négociations exclusives avec un investisseur français non divulgué, 150 millions d'euros. Le 16 octobre, Europlasma a indiqué qu'aucun accord définitif n'était conclu.

Le maire affirme qu'au moins deux repreneurs sérieux sont sur les rangs, sans donner de nom, et situe les prochaines étapes au début de l'année prochaine. Le groupe a publié une perte nette de 35,6 millions d'euros en 2025, plus du double de l'exercice précédent.

La Fonderie de Bretagne, autre filiale, a été placée en liquidation judiciaire. Le schéma revient : des sites repris, des promesses d'investissement, puis des difficultés qui remontent jusqu'à l'État.

Le test de souveraineté n'est pas flatteur. Une seule usine, un seul propriétaire en difficulté, un seul client, KNDS. Si le site s'arrête, aucun autre atelier ne forge de corps de 155 mm. La souveraineté en location a un coût : quand le bailleur vacille, le locataire ne décide plus.

Ce que le dossier ne permet pas de conclure

L'objection la plus sérieuse est simple. Une mise en demeure n'est pas une faillite, 130 000 euros ne sont pas une ruine, et les commandes peuvent baisser parce que le pic de 2023-2025 était exceptionnel. Les deux repreneurs existent peut-être. Rien, dans les pièces publiques, n'établit une faute pénale.

Je ne conclus donc pas à la culpabilité de quiconque. Je constate une chaîne de dépendances : 30 000 corps pour un seuil de 50 000, des murs vendus à un inconnu. L'usine unique dépend d'un groupe qui perd 35,6 millions et cherche un acheteur depuis six mois.

Mon jugement porte sur ce mécanisme, pas sur les personnes. L'État a organisé une économie de guerre en achetant des obus. Il n'a pas sécurisé la capacité de les fabriquer. Il paie, commande, contrôle, signale. Il ne possède pas et ne décide pas. Une puissance qui dépend d'un intermédiaire pour son approvisionnement le plus critique n'est pas souveraine : elle est cliente.

Et vous, que devrait faire l'État : racheter le site, imposer à un repreneur des volumes garantis, ou laisser le tribunal et le marché trancher ? Et qui doit payer la remise aux normes : le propriétaire, KNDS, ou le contribuable ? Dites-le en commentaire.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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