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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Panneaux solaires : la Chine verrouille sa technologie, l’Europe n’a plus que 1 % de la fabrication

Halle d'usine de cellules photovoltaïques à gauche, plaquettes de silicium bleu sur convoyeurs, deux ouvriers anonymes en combinaison blanche ; au centre, une porte de douane monumentale fermée par un sceau de laiton qu'interrompt un filet de lumière dorée ; à droite, la carcasse d'acier d'une gigafactory européenne inachevée, grues immobiles et ingénieur casqué dans une lumière froide.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Le 16 octobre, le ministère chinois du Commerce et le ministère de la Science ont publié une annonce qui ne parle ni de pose, ni de prix, ni de toiture. Elle parle de la machine qui fabrique les panneaux. Douze technologies photovoltaïques sont proposées pour entrer dans le catalogue chinois des technologies interdites ou restreintes à l’export. Les panneaux finis restent libres. Le savoir-faire, lui, ne l’est plus.

Plan de l’article

  1. Ce que Pékin a décidé le 16 octobre
  2. Douze technologies, pas des panneaux
  3. Une filière européenne réduite à 1 %
  4. Carbon est mort en mai, HoloSolis reste seul
  5. La technologie qui devait faire gagner du temps
  6. Ce que cela change pour votre installation
  7. Ce que j’en retiens

Ce que Pékin a décidé le 16 octobre

Le texte s’appelle annonce conjointe n° 48 de 2026. Il ouvre une consultation publique du 16 octobre au 15 novembre. Il porte sur 40 technologies: 23 dans l’intelligence artificielle, 5 dans le biomédical, 12 dans le photovoltaïque. Il ne s’agit pas encore d’une règle définitive. C’est un projet, et la liste finale peut changer.

Une partie s’applique déjà. Depuis le 16 octobre, un exportateur doit enregistrer auprès du ministère chinois du Commerce toute cession ou licence portant sur les technologies listées. L’enregistrement vaut pour les contrats en cours et non terminés. Le ministère l’explique dans sa réponse aux journalistes: la technologie photovoltaïque sert désormais dans l’aérospatial, la défense et les infrastructures sensibles. Il invoque la sécurité nationale. Cette justification est une interprétation de Pékin, pas un fait établi.

Sa formule officielle, traduite: il faut « parer aux risques de technologies qui échappent à tout contrôle ou se diffusent de manière impropre ». Le ministère affirme ne viser aucun pays ni aucune entreprise.

Douze technologies, pas des panneaux

Ce qui est proposé à l’interdiction, d’abord. Les procédés de fabrication des cellules tandem à pérovskite et silicium, au-delà de 30 % de rendement. Les plaquettes de silicium de 70 micromètres ou moins, soit environ l’épaisseur d’un cheveu. Les procédés de polysilicium en lit fluidisé, une méthode moins chère que la filière classique. S’y ajoutent les machines qui portent ces procédés.

Ce qui est proposé à la restriction, ensuite, donc soumis à autorisation. Les procédés TOPCon, XBC et HJT, trois architectures de cellules qui améliorent le rendement. L’ingénierie d’usines de polysilicium au-delà de 30 000 tonnes par an. Là encore, les équipements correspondants sont inclus.

Trois mots pour comprendre. Le polysilicium est la matière première, purifiée à l’extrême. La plaquette est la tranche découpée dans ce silicium. La cellule transforme la lumière en électricité; les cellules sont assemblées en module, le panneau que vous achetez. Le TOPCon est une architecture de cellule qui limite les pertes en surface. Le tandem pérovskite superpose deux couches pour capter plus de lumière.

La distinction décisive est là. Un panneau chinois fini peut toujours entrer en Europe. En revanche, une usine installée en Europe qui achète des machines chinoises, une licence et l’assistance technique pour démarrer risque de devoir passer par une autorisation. C’est le point que pv magazine souligne: les produits finis sont hors champ, le transfert de savoir-faire ne l’est pas.

Part de la Chine dans la fabrication mondiale du solaire, 2021

Part de la production mondiale assurée par la Chine à chaque étape de la chaîne, en %. L’assemblage du module est l’étape la moins concentrée.

Part de la Chine dans la fabrication mondiale du photovoltaïque en 2021, par étape Polysilicium 79 %, plaquettes 97 %, cellules 85 %, modules 75 %. Source: Agence internationale de l’énergie, 2022. Polysilicium Plaquettes Cellules Modules 79 % 97 % 85 % 75 % 0 % 100 %

Source: Agence internationale de l’énergie, rapport Solar PV Global Supply Chains, 2022, données 2021. L’AIE relevait que la Chine dépassait 80 % de chaque étape, et que sa part du polysilicium et des plaquettes devait approcher 95 % au vu des capacités en construction.

Une filière européenne réduite à 1 %

Ces chiffres ne datent pas d’hier, et c’est le problème. En 2021, la Chine a fabriqué 79 % du polysilicium mondial, 97 % des plaquettes, 85 % des cellules et 75 % des modules. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) le relevait déjà: sa part dépassait 80 % à chaque étape. Selon ses calculs, le polysilicium et les plaquettes devaient approcher 95 %.

En face, l’Europe a presque tout perdu. L’AIE estimait en 2024 que la Chine concentrait environ 80 % de la capacité mondiale de fabrication photovoltaïque, les États-Unis et l’Inde 5 % chacun, et l’Europe 1 %.

La France en vit une version extrême. Selon l’Institut Thomas More, cité par Le Figaro Vox en février 2026, 98 % des panneaux photovoltaïques importés en Europe viennent de Chine. Le parc français atteignait 33 GW au 31 mars 2026, selon le service statistique du ministère de la Transition écologique; il a ajouté 1 495 MW au premier trimestre. Le solaire a fourni 4,6 % de la consommation électrique métropolitaine sur ce trimestre, hors autoconsommation.

Il faut dire aussi ce que cette dépendance a apporté. L’AIE rappelle que la Chine a investi plus de 50 milliards de dollars, dix fois plus que l’Europe depuis 2011. Le prix des panneaux s’est effondré, et des millions de foyers ont équipé leur toit. Le bon marché n’était pas un complot: c’était une stratégie industrielle, menée par un État qui savait ce qu’il finançait.

Carbon est mort en mai, HoloSolis reste seul

La France avait deux projets de gigafactories. Il n’en reste qu’un. Carbon, à Fos-sur-Mer, devait produire 5 GW de cellules et de modules, pour 1,5 milliard d’euros d’investissement et plus de 3 000 emplois annoncés. La société a été placée en liquidation judiciaire le 13 mai 2026, puis a annoncé l’arrêt du projet le 19 mai, comme l’a rapporté l’AFP.

Son communiqué ne parle ni de technologie ni de Chine. Il parle de débouchés: « aucune visibilité n’existe aujourd’hui sur l’émergence d’un tel marché ». Le règlement européen sur l’industrie nette zéro, adopté en juin 2024, fixe un objectif de 40 % de panneaux fabriqués en Europe pour 2030. Carbon répondait que ce texte avait « limité à diversifier les chaînes d’approvisionnement sans créer de préférence pour une production européenne ». Autrement dit: la demande européenne ne s’engage sur rien.

Reste HoloSolis, à Hambach, en Moselle. Le projet annonce 5 GW, 10 millions de panneaux par an et environ 2 000 emplois à pleine capacité. La construction doit démarrer en 2027 et les premiers modules sortir en 2028, selon l’entreprise. Tecsol, citant Les Echos, indique que la mise en production est désormais évoquée pour 2029 et que le chantier n’a pas commencé. Le 13 octobre, un nouveau directeur général a été nommé.

Voltec Solar, à Dinsheim-sur-Bruche, est la dernière usine de modules du pays, avec une capacité de quelques centaines de mégawatts. Elle prépare une ligne tandem pérovskite-silicium avec l’Institut photovoltaïque d’Île-de-France, selon Capenergies. C’est la technologie que Pékin propose de ne plus exporter.

La technologie qui devait faire gagner du temps

Le pari européen était simple: acheter les machines chinoises, produire d’abord, innover ensuite. Ce chemin suppose que le fournisseur accepte de transférer son savoir-faire. Le 16 octobre, ce transfert est devenu une procédure d’autorisation.

HoloSolis fabriquera des cellules de technologie n-type TOPCon, selon son site. Cette architecture est dans la catégorie restreinte, pas dans la catégorie interdite: elle reste exportable, mais sous licence. L’entreprise revendique aussi un partenariat avec le fabricant chinois Trinasolar, cité en exemple lors du sommet franco-chinois de décembre 2025. Je ne sais pas si ce partenariat porte sur des licences, des machines ou les deux, ni si les lignes de Hambach franchissent les seuils du texte chinois. Ces trois points sont inconnus, et ils décident de tout.

Un projet peut donc tenir sa promesse technique et se retrouver bloqué par une autorisation. Une usine qui attend une licence n’est pas une usine: c’est un bâtiment.

Enquête de Brut publiée le 21 juin 2026 (25 minutes): la chute de Carbon et le mécanisme industriel chinois.

Ce que cela change pour votre installation

Tout de suite, presque rien. Les modules finis ne sont pas concernés. Aucun panneau posé sur un toit français ne sera bloqué, et son prix ne monte pas demain à cause de ce texte.

Ce qui change, c’est la suite. Une usine européenne qui devait démarrer en 2028 avec des machines et des licences chinoises entre dans une zone d’incertitude. Si les autorisations tardent, la production arrive plus tard et plus chère, sur un marché où le prix se fixe ailleurs.

Ce qui dépend d’une décision: la liste finale, attendue après le 15 novembre. Bruxelles peut répondre, ou non. Ce qui ne change pas: la France continuera d’installer des panneaux, et de les acheter à ceux qui savent les fabriquer.

Ce que j’en retiens

La Chine a prêté sa technologie tant que cela servait sa taille. Elle la reprend quand elle devient l’arme. Ce n’est pas une trahison: c’est la logique du don. Celui qui donne la machine reste au-dessus de celui qui l’utilise, et il reprend la main quand l’autre a désappris à la construire. La souveraineté ne se mesure pas aux plans annoncés, mais à ce qu’on sait encore fabriquer quand le fournisseur ferme la porte.

L’Europe a choisi le panneau le moins cher, et elle a eu raison sur le prix. Elle a tort sur la suite: un prix bas obtenu en abandonnant la chaîne n’est pas une économie, c’est un loyer versé à celui qui possède l’outil. La facture n’arrive pas sur la toiture. Elle arrive le jour où quelqu’un décide, à Pékin, que la technologie ne sortira plus.

Reste une question, et elle vous concerne directement. Accepteriez-vous de payer 15 % plus cher un panneau fabriqué en Europe, si cela garantissait qu’on saura encore en fabriquer dans 10 ans?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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