Publié le lundi 26 octobre 2026 à 18 h 30 (heure de Paris).
Le Monde annonce ce 26 octobre un fonds de dotation réuni par 8 grandes entreprises publiques et privées « pour faire avancer les questions de souveraineté ». Le fonds existe déjà : Avenir Souveraineté, lancé le 28 septembre par l’Institut des Solutions de Pierre Gattaz. Sur ses 9 administrateurs, 4 exercent une fonction publique en activité, dont le directeur général adjoint de la DGA et la cheffe de service adjointe de VIGINUM. Les entreprises paient, l’État siège, et la définition de la souveraineté se décide dans la même salle.
- Un fonds de dotation n’investit pas
- Qui paie
- Qui administre
- Ce que cela déplace
- La campagne promet des « fonds souverains »
Un fonds de dotation n’investit pas
Le mot trompe. Un fonds de dotation, statut créé par la loi du 4 août 2008, est une personne morale de droit privé à but non lucratif : il reçoit des dons et emploie leurs revenus à une mission d’intérêt général. Il ne prend aucune participation, ne promet aucun rendement, ne distribue rien. Il finance des recherches, des rapports, des colloques. Un fonds souverain, lui, achète des parts d’entreprises stratégiques. Entre les deux, un abîme, et le pays parle des deux avec le même mot.
Le site assume la bascule : la souveraineté « ne peut plus être considérée comme la seule responsabilité des pouvoirs publics ». L’argument se défend, mais il déplace le centre de gravité : ce n’est plus l’État seul qui dit ce qui est stratégique. Le site ne publie ni le montant de la dotation, ni la liste nominative de ses mécènes.
Qui paie
Deux noms sont documentés. Florent Menegaux, président de Michelin, est présenté sur le site du fonds comme « membre fondateur » ; Publicis ASD se présente publiquement comme tel. La Direction générale de l’armement a salué le lancement. Ces maisons ne sont pas des spectatrices : elles vendent à l’État du conseil, du numérique, de l’armement, et vivent de commandes publiques.
Ce n’est pas un délit : c’est une position, et elle donne un intérêt au découpage de la souveraineté, puisque ce découpage désignera les secteurs protégés, les aides justifiées et les commandes prioritaires.
Qui administre
Quatre administrateurs exercent une fonction publique en activité : Alexandre Lahousse, directeur général adjoint de la DGA ; Anne-Sophie Dhiver, cheffe de service adjointe de VIGINUM, le service chargé de détecter les ingérences numériques étrangères ; Thierry Tuot, conseiller d’État, président de la section de l’intérieur ; Carla-Julie Bastia, administratrice de la Ville de Paris.
Deux viennent d’entreprises : Thibaud Frossard, vice-président de Capgemini et responsable aéronautique, défense et sécurité en France ; Nassima Auvray, directrice défense et sécurité chez Orange Business. Un chercheur : Jean-Baptiste Masson, Institut Pasteur et INRIA. Un officier général en deuxième section : le vice-amiral d’escadre Marc Aussedat, ancien de la DGA. Un gestionnaire de patrimoine : Guillaume Courault, secrétaire général du fonds et délégué général de l’Association française du family office. Au-dessus, un « Haut Conseil pour la souveraineté » réunit notamment Philippe Aghion, prix Nobel 2025, Alistair Cole et Samantha Cristoforetti.
La question n’est pas leur compétence, elle est établie. La question est de savoir qui a autorisé des agents publics en activité à siéger dans une structure privée, et qui contrôle ce qu’elle produit. Le code général de la fonction publique encadre les activités privées des agents en fonction : l’administration dit presque toujours oui, mais elle dit quelque chose. Ici, je n’ai trouvé aucune pièce publique indiquant quelle autorisation a été délivrée, ni à qui le fonds rend compte.
Ce que cela déplace
Une définition n’est pas un ornement. La souveraineté sert de grille : elle dit quels secteurs sont stratégiques, quelles aides sont justifiées, quels investissements étrangers sont bloqués. La commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux grandes entreprises a recensé plus de 2 200 dispositifs et chiffré ces aides à 211 milliards d’euros par an.
Celui qui écrit la grille écrit ce qui sera financé. Un fonds dont la première mission annoncée est de « dresser un état des lieux de la notion de souveraineté » ne produit donc pas un travail neutre : il fabrique le vocabulaire dans lequel l’argent public sera distribué. Même mécanisme au capital : le seuil de contrôle des investissements étrangers et le rachat des moteurs de secours des sous-marins.
Qui siège au conseil d’administration
9 administrateurs, classés par position professionnelle actuelle
La campagne promet des « fonds souverains »
Le même mot revient dans la présidentielle. Marine Le Pen propose un « Fonds souverain français » garantissant « au moins 2 % » aux Français qui y investiraient. Dominique de Villepin avance 100 milliards d’euros. Gabriel Attal s’y montre favorable. Trois véhicules, trois façons de transformer la souveraineté en produit d’épargne.
Aucun ne dit qui décide des investissements, selon quels critères, ni comment on vérifierait qu’un investissement a rendu le pays plus souverain. Le débat porte sur l’enveloppe, presque jamais sur la gouvernance. Même angle mort que dans le fonds de dotation : on discute du montant, pas de la main qui tient le stylo.
Audition du PDG de Michelin par la commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux grandes entreprises (Sénat, 2025). Vidéo antérieure à la création du fonds : elle ne montre pas Avenir Souveraineté, mais documente la position de l’un de ses membres fondateurs devant la représentation nationale.
La souveraineté est le mot qui décide de qui reçoit. Ceux qui la définissent devraient être ceux qui en dépendent, pas ceux qui la vendent.
À mes yeux, le problème n’est pas que des entreprises financent un débat : c’est que l’État y siège au moment même où il passe leurs commandes, et que personne ne dit qui a signé les autorisations.
Un fonds privé peut financer la réflexion. Il ne peut pas être juge et partie, ni devenir le passage obligé de toute aide dite stratégique. La souveraineté se mesure à l’épreuve du choc, pas à la qualité des rapports qu’on écrit sur elle.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 8 grandes entreprises publiques et privées financent un fonds de dotation consacré à la souveraineté, Avenir Souveraineté, lancé le 28 septembre 2026.
- 4 des 9 administrateurs exercent une fonction publique en activité, dont les numéros 2 de la DGA et de VIGINUM.
- Ce fonds ne peut pas investir : il produit des idées et du vocabulaire. Le « fonds souverain » promis par les candidats est un autre objet, toujours sans gouvernance publique.
Et vous, accepteriez-vous que la liste de ce qui est « stratégique » pour votre pays soit écrite par ceux qui en vivent ?



