L’Arcom a publié lundi 26 octobre la mise en demeure adressée à Europe 1 pour une phrase de Christine Kelly sur les migrants prononcée le 26 janvier. Entre la diffusion et la publication, 39 semaines. La décision ne condamne pas : elle prévient, et elle autorise une sanction si la radio recommence.
- Ce que la décision reproche, mot pour mot
- 39 semaines, et un avertissement donné 19 jours avant
- Une mise en demeure ne coûte rien, tant qu’on s’y tient
- Ce que la décision ne juge pas
- Ce que j’en pense
Ce que la décision reproche, mot pour mot
Le compte rendu d’écoute reproduit dans la décision n° 2026-549 décrit une séquence consacrée au viol d’une femme âgée à Nice, dont le principal suspect est un ressortissant tunisien visé par une obligation de quitter le territoire. La présentatrice enchaîne : « On ne dit pas que tous les migrants sont des violeurs, mais beaucoup le sont, comme les chiffres le révèlent ».
Deux manquements sont retenus : l’article 15 de la loi du 30 septembre 1986, qui interdit d’inciter à la haine notamment selon la nationalité ou l’origine ethnique, et l’article 2-10 de la convention du 25 octobre 2023, qui impose la maîtrise de l’antenne. Sur ce point, « aucune personne présente à l’antenne n’a nuancé ou contredit ces propos ». La précaution orale ne suffit pas à atténuer « la généralisation ».
39 semaines, et un avertissement donné 19 jours avant
Le 7 janvier 2026, l’Arcom adresse à Europe 1 un courrier la mettant en garde « contre le renouvellement de manquements » à ses obligations. Dix-neuf jours plus tard, la phrase est prononcée. La demande d’observations part le 16 juillet, non pas vers la radio mais vers son éditeur, Lagardère News. La réponse arrive le 21 août, la décision est prise en plénière le 21 octobre et publiée cinq jours plus tard.
Total : 273 jours, 39 semaines, entre la phrase et sa publication. Ce n’est pas une anomalie administrative, c’est la procédure. Mais cela dit ce qu’est cet avertissement : une mise en garde de janvier n’a pas empêché la phrase de janvier, et une décision d’octobre ne corrige plus rien.
Une mise en demeure ne coûte rien, tant qu’on s’y tient
L’article 42-1 de la loi de 1986 est explicite : si la personne mise en demeure ne s’y conforme pas, l’Arcom peut prononcer une sanction, « à la condition que celui-ci repose sur des faits distincts ou couvre une période distincte » de ceux déjà visés. La mise en demeure ne punit donc pas la phrase du 26 janvier, elle arme la suivante. L’échelle est fixée par l’article 42-2 : une sanction pécuniaire qui ne peut excéder 3 % du chiffre d’affaires hors taxes, portée à 5 % « en cas de nouvelle violation de la même obligation ».
Chez CNews, la même mécanique a un prix connu : 75 000 euros le 5 février 2026 pour une séquence de « L’Heure des pros 2 Été », puis 200 000 euros le 24 juillet pour deux séquences de 2025. Mediapart comptait, au 16 janvier 2026, 30 réprimandes et 830 001 euros d’amendes contre la chaîne depuis 2019.
Le rapport annuel 2024 de l’Arcom donne l’échelle générale : 50 mises en demeure pour 9 sanctions. Neuf sur cinquante : dans 82 % des cas, l’avertissement reste un avertissement.
Ce que la décision ne juge pas
L’Arcom ne dit pas si « beaucoup » est vrai. Elle ne cite aucune donnée de victimation et ne vérifie pas les 600 000 à 800 000 personnes en situation irrégulière, reprises du ministre de la Justice. Ce qu’elle juge, c’est l’effet d’une généralisation : assimiler la présence d’un groupe à « un facteur majeur de risque pour la sécurité publique ».
Ce n’est pas un tribunal. La provocation à la haine est une infraction pénale, jugée par un juge, sur des critères qui lui sont propres ; l’Arcom constate un manquement administratif et contractuel, sans plainte, sans victime constituée, sans audience publique. La question reste celle du procès de Rima Hassan pour un message en ligne : qui fixe la limite de la parole, et selon quelle procédure. La société est visée, pas la journaliste, nommée dans la décision comme « la présentatrice ».
Ce que j’en pense
Le sujet n’est pas de savoir si la phrase est désagréable. Il est de savoir qui a le pouvoir de la déclarer interdite, par quelle procédure, et avec quelle conséquence. Ce pouvoir appartient à une autorité administrative dont les membres ne sont pas élus, qui instruit sans audience publique et qui peut, la fois suivante, prendre jusqu’à 3 % du chiffre d’affaires d’une radio. C’est l’un des pouvoirs les plus concrets et les moins discutés de l’appareil d’État, comme ailleurs les pouvoirs ajoutés aux préfets.
Deuxième remarque : le temps. Trente-neuf semaines, c’est le contraire d’une régulation. La phrase a vécu et circulé avant que l’autorité ne dise ce qu’elle en pensait. Une décision qui arrive neuf mois plus tard ne tranche pas le débat public, elle l’archive. Si l’on veut qu’un avertissement ait un effet, c’est au moment de l’antenne qu’il faudrait une règle claire, connue d’avance et identique pour tous.
Troisième remarque : le critère est « de nature à ». Il ne mesure pas, il apprécie. Une phrase peut être tolérable chez l’un et condamnable chez l’autre, selon l’effet supposé sur le public. Tant que le seuil n’est pas écrit, il appartient à celui qui l’applique. Je ne dis pas que la phrase était juste, ni que l’Arcom devait laisser passer : je dis que si la règle est qu’une généralisation sur un groupe n’a pas sa place à l’antenne, il faut l’écrire et l’appliquer partout de la même façon. Le débat sur les chiffres se règle avec des chiffres, en public, pas avec un cachet.
Un avertissement qui arrive 39 semaines après la phrase ne protège personne, ni le public ni la radio. La vraie question n’est pas la sévérité de l’Arcom, c’est l’absence de seuil écrit : quand la norme est « de nature à », c’est celui qui l’applique qui la définit.
Opinion de la maison, pas un fait.
- Mise en demeure adoptée le 21 octobre 2026, publiée le 26, pour une phrase du 26 janvier.
- La sanction n’est possible qu’en cas de nouveau manquement, sur des faits distincts.
- L’amende peut atteindre 3 % du chiffre d’affaires hors taxes, 5 % en cas de récidive sur la même obligation.
À prolonger : Maintien de l’ordre : l’arsenal législatif, du code à la doctrine.



