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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Bureautique de l’État : 100 millions par an, et 4 euros sur 5 de licences à Microsoft

Grande salle ministérielle au petit matin : table de bois, dossiers et balance de laiton à gauche, rangées d'écrans et tour de verre bleue démesurée au fond.

La Cour des comptes publie ce matin un rapport sur ce que l’État paie pour écrire, calculer et se réunir : 100 millions d’euros en 2025 pour 860 000 postes. Le problème n’est pas le montant, c’est la direction qu’il prend : quatre euros sur cinq de licences vont à Microsoft, cinq ans après que l’État avait décidé de s’en passer.

  1. Ce que la Cour a compté
  2. Une interdiction, et des dérogations
  3. Deux maisons ont déjà rompu
  4. La Suite coûte 40 millions, et cherche son modèle
  5. Ce que coûterait la sortie

Ce que la Cour a compté

Le périmètre couvre les administrations centrales et les services déconcentrés, soit environ 860 000 postes, hors opérateurs, hôpitaux et collectivités : la dépendance réelle de la sphère publique est plus large que ce que le rapport mesure. La Cour a dû reconstituer la dépense, la comptabilité analytique de plusieurs ministères ne permettant pas de suivre ces crédits.

Le total 2025 est estimé à 100 millions d’euros, en hausse de 50 % en cinq ans, pour un budget numérique de l’État de 5,5 milliards. Ces outils pèsent donc moins de 2 % de la dépense informatique : la Cour parle d’un coût « globalement limité ». Les postes se concentrent à l’Intérieur (34 %), aux Armées (23 %), à l’Économie (18 %) et à la Justice (11 %).

Où va la facture de 100 millions

Dépenses 2025 pour la bureautique et les outils collaboratifs des ministères, en millions d’euros. Survolez une barre pour le détail.

Licences
Microsoft
Autres
licences
PrestationsMasse
salariale

Source : Cour des comptes, Les outils bureautiques et collaboratifs au sein de l’État, octobre 2026, page 12 ; la part Microsoft (61 × 4 / 5) est un calcul de la rédaction.

Une interdiction, et des dérogations

En 2021, l’État a interdit Microsoft 365. La circulaire « Cloud au centre » du 31 mai 2023 n’admet un cloud commercial pour des données sensibles que s’il est qualifié SecNumCloud et immunisé contre tout accès d’un État tiers : un éditeur soumis au droit américain ne peut pas garantir cette immunité face au CLOUD Act.

Le terrain n’a pas suivi. Microsoft Office reste massivement installé sur les infrastructures de l’État, et quatre administrations ont obtenu une dérogation dite temporaire pour généraliser Microsoft 365 : ministères sociaux, Culture, aviation civile, information légale. Sur 61 millions de licences en 2025, les quatre cinquièmes vont à Microsoft, soit environ 48,8 millions, Windows exclu. quand un système d’information public fuit, c’est le même circuit de prestataires qui est en cause.

Deux maisons ont déjà rompu

Les deux plus grosses administrations à réseau sont allées au bout : la gendarmerie et les finances publiques ont renoncé aux licences payantes. L’Intérieur, qui abrite la gendarmerie, limite fortement les licences Microsoft dans ses autres services : avec près de 290 000 postes, il affiche 20 euros par poste pour l’année. La Culture, avec 7 700 postes, atteint 378 euros. Près de 19 fois plus, même périmètre, même année.

La Cour note aussi que la satisfaction des agents est identique, outils propriétaires ou libres : l’argument de la qualité ne tient pas. La dépendance n’est pas une fatalité technique, c’est une somme de choix, ministère par ministère.

ZDNet.fr, 4 juin 2026 : séquence antérieure au rapport de la Cour, elle montre qu’une école publique a reculé devant une migration vers Microsoft 365.

La Suite coûte 40 millions, et cherche son modèle

La DINUM développe depuis 2023 une suite publique, La Suite, dont le cœur compte cinq modules : Tchap, Visio, France Transfert, la messagerie et Fichiers. Certains sont désormais imposés à toutes les administrations. Coût : environ 40 millions depuis 2021, en hausse de 40 % par an en moyenne. La critique de la Cour porte sur la méthode : des marchés fondés sur des informaticiens freelances, un modèle adapté aux startups d’État mais pas à l’édition logicielle professionnelle, un suivi des prestations insuffisant et des entreprises françaises trop peu associées. L’État allemand a confié la même mission à une entreprise publique, ZenDiS, en passant commande au secteur. C’est le débat sur la manière de construire une souveraineté numérique : internaliser les compétences, ou organiser un marché.

Ce que coûterait la sortie

Généraliser des logiciels libres installés dans les centres de l’État économiserait entre 30 et 65 millions par an. Une suite libre en cloud, interne ou qualifiée SecNumCloud, éviterait jusqu’à 130 millions de dépense annuelle face à une solution propriétaire. La question n’est donc pas de savoir si la sortie rapporte 130 millions, mais si l’État veut payer 100 millions aujourd’hui ou jusqu’à 130 demain, chez un éditeur qui fixe ses prix et la loi à laquelle il répond.

La Cour recommande d’associer les ministères dès 2027 à la feuille de route de La Suite, d’étendre la gouvernance interministérielle à la bureautique et de fixer un plan de migration de 3 à 4 ans. Le Premier ministre a répondu le 15 septembre 2026 qu’il acceptait les quatre recommandations, en renvoyant la trajectoire à une structure nouvelle, ARIANE, créée au 1er janvier 2027, et à un groupe de travail du pacte numérique et IA du 10 septembre. Aucune date de bascule n’est donnée. Ce qui a été vendu, racheté et laissé dehors dans la colonie numérique éclaire le prix réel de cette location.

Notre lecture

La dépense n’est pas le sujet, et la Cour le reconnaît : 100 millions sur 5,5 milliards, c’est une ligne budgétaire, pas un scandale. Le sujet est la main qui tient le stylo. Un État qui ne peut pas changer de fournisseur en quelques mois ne décide pas de son administration numérique, il la sous-loue. Les 20 euros de l’Intérieur et les 378 de la Culture disent la même chose : la dépendance est un choix de gouvernance, pas une contrainte technique.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • 100 millions d’euros en 2025 pour 860 000 postes, moins de 2 % du budget numérique de l’État, mais 50 % de hausse en cinq ans.
  • Sur 61 millions de licences, les quatre cinquièmes vont à Microsoft, malgré l’interdiction de Microsoft 365 en 2021 et quatre dérogations dites temporaires.
  • L’Intérieur paie 20 euros par poste, la Culture 378 : la sortie est chiffrée à 30 ou 65 millions d’économies par an.
Et vous : dans votre administration ou votre mairie, savez-vous ce que coûte votre suite bureautique, et à qui cet argent est versé chaque année ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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