Publié le 13 octobre 2026 à 14h30
Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, a dit une phrase le 13 janvier 2026 devant l’Assemblée nationale : nous sommes en passe de devenir une colonie numérique américaine (discours publié sur vie-publique.fr). Voilà le diagnostic, posé par le gouvernement lui-même. Je regarde donc les actes : ce qui a été vendu, ce qui a été racheté, ce qui n’est jamais revenu, et ce que cela change pour votre facture d’électricité, vos données de santé et votre commune.
- La phrase, et le chiffre qui l’accompagne
- Les turbines vendues en 2015, rachetées en 2022
- Trois administrations, trois chiffres pour la même électricité
- Cent quatre-vingt-quinze hectares à Étrechet
- Les données de santé, sept ans pour sortir de Microsoft
- La facture, le dossier de soins, la commune
La phrase, et le chiffre qui l’accompagne
Devant les députés, le 13 janvier 2026, la ministre a décrit un état de fait, pas une menace lointaine. Le même discours contient le chiffre le plus parlant du dossier : les centres de données consomment 2,5 % de l’électricité française, et cette part devrait doubler assez rapidement. En février 2026, un sommet sur l’intelligence artificielle annonçait 109 milliards d’euros d’investissements.
Une colonie, au sens ancien, exporte des matières premières et importe des produits finis. Ici, la France exporte de l’électricité bon marché, du foncier et parfois des entreprises, et elle importe des puces, des logiciels et des modèles d’intelligence artificielle. La comparaison n’est pas une insulte, c’est une description de flux, et elle est difficile à écarter quand une ministre en exercice la reprend à son compte.
Je note aussi ce que ces chiffres ne disent pas. Les 109 milliards sont des annonces, pas des investissements engagés, et je garderai ce mot. Les 2,5 % sont une part de la consommation nationale, pas un volume en térawattheures. Or ce volume n’est publié de la même façon nulle part : là se logent les malentendus.
Les turbines vendues en 2015, rachetées en 2022
Le premier dossier n’a rien de numérique : c’est pour cela qu’il faut commencer là. En 2015, la branche énergie d’Alstom est cédée à l’américain General Electric pour douze milliards d’euros. À Belfort, l’usine des turbines Arabelle, celles qui équipent des centrales nucléaires dans le monde entier, passe sous pavillon américain (BFMTV, 10 février 2022).
L’engagement pris alors promettait mille emplois créés, avec une pénalité de cinquante mille euros par emploi manquant. Aucun de ces emplois n’a vu le jour, et l’entreprise a versé cinquante millions d’euros dans un fonds de réindustrialisation. La cession a été enclenchée lorsque Emmanuel Macron était secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis conclue lorsqu’il était ministre de l’Économie.
Sept ans plus tard, le 7 février 2022, le conseil d’administration d’EDF approuve le rachat de l’activité nucléaire de General Electric pour deux cent soixante-treize millions d’euros (Le Parisien, 7 février 2022). L’opération est finalisée le 31 mai 2024, avec environ trois mille trois cents salariés repris et la naissance d’Arabelle Solutions, 100 % par EDF (communiqué d’EDF).
Le même jour, le président de la République justifie la vente de 2015 par une phrase restée célèbre : c’était ça ou l’arrêt. Je peux l’entendre. Mais l’aller-retour se solde par un coût net pour le contribuable : une capacité vendue puis rachetée, un site affaibli entre-temps. Pendant sept ans, un maillon essentiel de la filière nucléaire française a dépendu d’une décision étrangère.
Trois administrations, trois chiffres pour la même électricité
L’écart entre les sources publiques est vertigineux. Le service des données et études statistiques du ministère de la Transition écologique compte 3,9 térawattheures en 2023 et 4,3 en 2024 pour les centres de plus d’un gigawattheure. Depuis 2018, la hausse atteint 31 %, et 63 % se concentre en Île-de-France.
D’autres administrations comptent autrement. L’Agence de la transition écologique et l’Autorité de régulation des communications électroniques avancent un ordre de grandeur d’environ 2,4 térawattheures. Le gestionnaire du réseau de transport, RTE, parle d’environ 10 térawattheures par an pour les quelque trois cents sites raccordés. RTE ajoute un repère : en mai 2026, 18 gigawatts de demandes étaient réservés, contre 5 fin 2024, pour quatre-vingts projets contre une quarantaine.
Ces nombres ne mesurent pas la même chose. Un premier périmètre retient les sites qui dépassent un seuil de consommation. Un deuxième retient l’empreinte d’un ensemble plus large, sur une année de référence différente. Le troisième compte les sites raccordés au réseau public de transport, et laisse de côté les salles de serveurs des bureaux. La même réalité peut donc s’afficher à 2,4, à 4,3 ou à 10 selon la définition. Citer un de ces chiffres sans nommer son périmètre ne décrit rien.
Un point, lui, est solide. RTE relève que la consommation réelle des sites raccordés atteint environ 20 % de la puissance demandée. Les 18 gigawatts réservés ne seront donc pas consommés. Mais cette puissance est déjà retirée de la capacité disponible, et elle le restera pendant que le réseau doit absorber l’électrification des voitures et du chauffage.
Cent quatre-vingt-quinze hectares à Étrechet
Le dossier qui a fait basculer le débat politique se trouve dans l’Indre. Google veut acheter 195 hectares sur la zone d’activités d’Ozans, à Étrechet, pour bâtir son premier centre de données détenu en propre en France, selon l’enquête de l’Observatoire des multinationales du 10 mars 2026. Le programme prévoit huit à dix bâtiments et une ligne très haute tension à construire.
Les 14 et 15 septembre 2026, six élus de la commune, dont la maire Florence Laurent, déposent leur démission. Ils invoquent un désaccord sur la prise en compte de leurs avis, et l’impossibilité de peser sur un dossier qui engage la commune pour quinze ans. Le village compte un millier d’habitants et n’a plus la main sur l’urbanisme depuis le transfert de cette compétence à l’agglomération.
Le 8 octobre 2026, le député François Ruffin dépose une proposition de résolution demandant un moratoire de cinq ans sur les centres de données non souverains, mesure rapportée par le Nouvel Obs le 12 octobre 2026. Une proposition de résolution n’a aucune force de loi : elle oblige à un vote et à un débat, rien de plus. J’ai raconté le dossier d’Étrechet en détail, parce que la question posée dépasse largement cette commune.
Je mesure ce qu’une telle pause changerait pour l’habitant, l’agriculteur voisin, celui qui travaillera sur le chantier. Elle gèlerait les autorisations nouvelles, pas les projets approuvés. Elle ne dirait rien du propriétaire des serveurs. Et elle laisserait entière la question de fond : qui décide de l’implantation, et de la nationalité du capital qui l’exploite.
Les données de santé, sept ans pour sortir de Microsoft
Il existe un cas d’école, et il est français. La plateforme des données de santé, dite Health Data Hub, rassemble depuis 2019 les données de la population soignée en France. L’hébergement a été confié à Microsoft, par un contrat signé en avril 2020 avec sa filiale irlandaise, dans une procédure d’urgence.
La Commission nationale de l’informatique et des libertés s’y est opposée par écrit : un hébergeur soumis au droit américain lui paraissait incompatible avec la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne. Le Conseil d’État, saisi en référé le 13 octobre 2020, a refusé d’interrompre la plateforme, tout en reconnaissant un risque réel d’accès aux données par les autorités américaines (Cnil et Conseil d’État, référé numéro 444937).
Il a fallu attendre le 23 avril 2026 pour que la migration vers un hébergeur français, Scaleway, soit annoncée, avec une bascule prévue fin 2026 ou début 2027. Six ans pour changer d’opérateur, et la bascule reste annoncée, non faite. Je le dis au conditionnel : ce genre d’engagement glisse d’un trimestre à l’autre.
Reste la couche économique. Selon le cabinet Astérès, environ 80 % des dépenses logicielles et de nuage des entreprises européennes vont à des acteurs américains, soit 265 milliards d’euros par an en 2024. Et la plateforme de prise de rendez-vous médicaux la plus utilisée du pays, qui revendique les données de cinquante millions de patients, reste hébergée chez Amazon. C’est le fichier de soins d’un pays logé sous une loi étrangère.
La facture, le dossier de soins, la commune
Je remets les choses dans l’ordre du quotidien. Pour le contribuable, les turbines ont coûté deux fois : à la vente comme au rachat. Pour l’habitant de l’Indre, 195 hectares de terres changent d’usage, et six élus ont renoncé à des mandats qu’ils jugeaient sans pouvoir.
Pour le salarié et pour l’entreprise, les 109 milliards d’euros annoncés en février 2026 ne sont pas des investissements engagés. Ce sont des intentions : il faudra regarder ce qui sort de terre, qui construit, et qui paie la ligne électrique. Les 18 gigawatts réservés par les centres de données s’ajouteront aux usages existants, et ce que l’État peut réellement promettre sur l’électricité reste plus étroit que ce qui est annoncé.
Un point ne changera pas tout de suite. Le prix de l’électricité en Europe reste fixé par la dernière centrale appelée pour répondre à la demande, souvent une centrale à gaz, documenté par le Sénat en 2023 dans son rapport d’information numéro 670 (Sénat). Un pays qui possède le nucléaire et paie son électricité comme s’il brûlait du gaz laisse une partie de son avantage industriel dans une salle de marché. Je ne dis pas que ce mécanisme fait toujours payer cher, je dis qu’il est toujours en place.
Reste la marche la plus haute. Le logiciel se remplace, et une administration peut migrer vers des outils libres : c’est une décision politique, pas une prouesse technique. L’exception française en intelligence artificielle mérite d’être défendue, je l’ai écrit ici, mais le matériel ne se remplace pas d’un décret. Les équipements de réseau, les serveurs, les processeurs et les systèmes embarqués portent des éléments que seul le fabricant maîtrise. Une politique de souveraineté qui s’arrête au logiciel s’arrête là où commence le contrôle réel.
Et vous, quand vous entendez que la France serait en passe de devenir une colonie numérique, qu’est-ce qui vous le fait dire, ou le contester ? Une panne, une facture, un dossier traité ailleurs ? Dites-moi à quel signe précis vous jugeriez qu’une politique de souveraineté a changé quelque chose, et pour qui.



