Le mardi 24 novembre, ceux qui ont réglé leur box, leur ordinateur ou leur téléphone sur le résolveur 9.9.9.9 ne recevront plus de réponse. Ce n’est pas une panne : la fondation suisse Quad9 a annoncé le 22 octobre qu’elle cessait de servir la France, trois jours après avoir été condamnée par le tribunal judiciaire de Paris à 1 000 euros d’astreinte par jour pour avoir refusé de bloquer les sites réclamés par beIN Sports.
Le départ a un coût mesurable. Parmi les réseaux d’où Quad9 observe du trafic français, sa liste publique cite EDF, la SNCF, France Télévisions, l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille, Thales Services Numériques et Dassault Systèmes. La France a laissé son adressage internet reposer sur une association étrangère, et une décision de justice l’en sépare sans remplaçant.
- Ce que le juge a ordonné
- Pourquoi la fondation préfère partir
- De 6 à 58 noms de domaine
- Qui perd le service
- Ce que le blocage ne règle pas
- Ce que j’en retiens
Ce que le juge a ordonné
Le 13 mai 2026, à la demande de beIN Sports France, le président du tribunal judiciaire de Paris a enjoint à Quad9 de prendre « toutes mesures propres à empêcher » l’accès depuis la France aux sites diffusant le tournoi de tennis féminin de la WTA (RG 26/02207). L’ordonnance visait 6 noms de domaine et tous ceux identifiés ensuite, jusqu’au 14 novembre. Base citée : l’article L.333-10 du code du sport, qui autorise ce blocage et son astreinte.
Le décompte est passé à 58 noms, après notification par l’Arcom. Le jugement du 21 octobre (RG 26/11882) ne tranche pas le fond : il constate l’inexécution et fixe la pénalité. beIN réclamait 10 000 euros par jour et par domaine, jusqu’à 580 000 euros par jour ; le tribunal a retenu 1 000 euros par jour, exécutoire par provision malgré l’appel.
Le juge lui reproche de n’avoir « aucun moyen » mis en œuvre, pas de n’avoir pas réussi : qui refuse le principe du blocage n’a rien à présenter.
Pourquoi la fondation préfère partir
Quad9 ne vend rien, ne demande ni compte ni justificatif et ne tient aucun fichier d’utilisateurs. Elle dit donc ignorer quels internautes sont en France, et refuse un blocage mondial qui appliquerait une décision française au monde entier.
Le filtrage par géolocalisation IP, elle l’a déjà essayé. Poursuivie en Allemagne par Sony Music entre 2021 et 2023, elle l’avait activé en attendant le jugement ; la partie adverse l’a contourné par un VPN et le tribunal l’a sanctionnée. Elle a gagné, après des années de procédure.
L’addition immédiate reste faible : 24 000 euros au plus jusqu’au 14 novembre, hors frais d’avocat. Quad9 craint la suite, une vingtaine d’autres procédures étant en cours contre elle et d’autres résolveurs.
58 noms de domaine, et une astreinte divisée par 580
Noms de domaine visés, puis pénalité journalière demandée par beIN Sports et fixée par le tribunal.
Qui perd le service
La liste publiée par Quad9 recense des réseaux d’où elle observe du trafic, pas des adhérents. Elle suffit à mesurer la dépendance : hôpitaux publics (AP-HM, groupement SESAN), industriels de la défense (Thales, Stormshield, IDEMIA), Orano et Framatome par SI-nerGIE, Teréga, Vinci, et des réseaux publics de collectivités. Numerama y ajoute la direction interministérielle du numérique, Renater et France Travail.
Précédent daté : OpenDNS, le résolveur de Cisco, a quitté la France le 28 juin 2024 après une procédure du même type engagée par Canal+.
Le mécanisme est identique : une entreprise privée obtient d’un juge qu’un intermédiaire technique, non partie au litige, fasse le travail de police à ses frais. Celui qui peut partir part ; celui qui reste bloque. La question de savoir à qui appartiennent les tuyaux se repose alors, à chaque fois.
Cet entretien du 18 septembre 2026 avec le directeur technique de Quad9 explique ce qu’est un résolveur et pourquoi la fondation ne conserve aucune trace de ses utilisateurs. Y observer le passage sur la neutralité du service : c’est ce qui rend le blocage inexécutable, et la vidéo précède le jugement.
Ce que le blocage ne règle pas
Le jugement contient la mesure de son efficacité : au 22 septembre, 4 puis 6 des 58 noms étaient inaccessibles via Quad9 selon les constats de beIN, chiffre que la fondation conteste. L’essentiel de la liste restait joignable.
Bloquer un nom chez un résolveur ne retire aucun fichier du serveur. Celui qui cherche le contenu change de résolveur ou passe par un VPN, comme le dossier allemand l’a montré. Les vingt autres procédures suivent la même pente : des noms, des astreintes, des intermédiaires, et jamais la source.
L’effet réel, lui, ne se chiffre pas : des utilisateurs perdent un filtre antimalware gratuit, et des réseaux publics doivent reconfigurer en trois semaines, sans débat. La panne du réseau Orange du 21 octobre avait déjà montré ce que vaut une chaîne dont personne ne connaît les maillons.
Ce que j’en retiens
La décision est légale, et c’est ce qui gêne. Le juge applique un article du code du sport ; beIN défend des droits qu’elle a payés ; Quad9 défend un modèle qu’elle a choisi. Le problème n’est pas dans les intentions, il est dans le montage.
Ce montage fait porter à un tiers, non responsable du piratage, le coût de la lutte. Tant que ce tiers est gros et docile, cela tient. Dès qu’il est petit, étranger et libre de partir, il part, et l’on découvre que l’administration, des hôpitaux et des industriels regardaient ailleurs. La souveraineté ne se mesure pas au texte qui interdit : elle se mesure à ce qui reste quand le prestataire s’en va.
Je ne crois pas que la France ait besoin d’un résolveur national pour bloquer davantage, mais pour ne pas dépendre d’un départ. Une administration qui achète ses licences à un fournisseur unique et un réseau qui interroge un annuaire associatif étranger relèvent du même défaut : la commodité d’abord, la redondance jamais.
Le 24 novembre, ceux qui n’auront rien changé verront des sites disparaître alors que leur connexion fonctionne. Ce n’est pas une coupure, c’est un annuaire qui ne répond plus.
Et vous : accepteriez-vous que l’accès à vos services publics dépende d’une organisation que la justice peut faire partir du jour au lendemain ?



