Le 1er octobre, le ministère des Armées publie la fiche du programme HypAIRion. Le même jour, l’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace en détaille les étapes devant la presse spécialisée. Le 25 octobre, RFI en fait le sujet de son émission Lignes de défense. Trois publications, un même objet : l’intelligence artificielle qui doit équiper les chasseurs français et les drones de combat appelés à voler à leurs côtés.
Ce qu’ils ne disent pas l’est aussi : aucun document public ne chiffre le programme. On connaît les dates, les acteurs, les architectures, pas la facture.
Le plan
- Ce que le ministère annonce
- Propriétaire, pas client
- Ce que personne ne chiffre
- Les trois dates qui décident
- La décision reste humaine
- Ce que j’en retiens
Ce que le ministère annonce
HypAIRion a été lancé en juillet 2026. Il est porté par l’armée de l’Air et de l’Espace, la Direction générale de l’armement et l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense, l’AMIAD. Vocation expérimentale, ambition non : « demain, des drones de combat collaboratifs voleront aux côtés des Rafale », écrit le ministère des Armées (fiche du programme).
Le colonel Cédric, chef du bureau développement capacitaire, donne le raisonnement : « En haute intensité, la qualité ne dispense jamais totalement de la quantité. » Le Rafale « restera le cœur du combat aérien », mais il faut « l’épaissir » avec des drones, « un avion de chasse simplifié et sans pilote, plus simple et surtout moins cher ». Ils forcent l’adversaire à se dévoiler et prennent les risques à la place de l’équipage.
Deux Mirage 2000 sont déjà transformés en bancs d’essai sur la base de Mont-de-Marsan, avec un calculateur supplémentaire pour tester « toutes sortes de cas d’usage » avant la fin de l’année, selon le compte rendu du briefing par Defense News.
Propriétaire, pas client
Le point politique est plus intéressant que la technique. Ce que l’État veut posséder n’est pas seulement l’avion : c’est l’architecture. « Ce dont HypAIRion parle vraiment, c’est d’équiper l’armée de l’Air et nos plateformes d’architectures ouvertes, modulaires, dont le gouvernement est propriétaire », dit le colonel Cédric. L’objectif annoncé est de « sortir des systèmes propriétaires qui verrouillent les capteurs et l’armement ».
La différence est concrète. Dans un système fermé, l’industriel décide de ce que la machine sait faire, et de ce qu’elle ne fera pas sans un nouveau contrat. Dans une architecture ouverte dont l’État est propriétaire, des entreprises peuvent entrer et sortir du programme sans que l’État perde la capacité, explique le colonel Thibault, de l’AMIAD. C’est la même question que celle posée par l’IA de commandement : en octobre, j’ai raconté comment la France cherche à ne pas devenir dépendante du Maven de Palantir (Arcadia, la réponse française).
Ce que personne ne chiffre
Il manque une donnée, et ce n’est pas un détail : le coût. La publication du ministère décrit le programme, ses acteurs, ses échéances, ses bénéfices attendus. Elle ne donne aucun montant, ni le compte rendu de Defense News. Ni le nombre de drones prévus, ni le calendrier budgétaire ne sont publics.
Le second angle mort est le calcul. Une IA dite souveraine suppose des modèles, des données et de la puissance de calcul. Le ministère parle des données et de la sécurité ; il ne dit rien des processeurs, des centres de calcul, ni de leur origine. Or c’est là que se joue la dépendance réelle. Un État qui possède son code mais loue sa puissance de calcul n’a pas supprimé sa dépendance : il l’a déplacée.
Les trois dates qui décident
2027 : livraison du pod TALIOS de Thales, dont l’IA détecte et catégorise automatiquement les cibles au sol. 2028 : premier vol d’un drone de combat aux côtés d’un Rafale. 2033 : standard F5 du Rafale, présenté comme une « véritable rénovation à mi-vie », avec calcul renforcé, système ouvert et maîtrise des données.
Une précision que les communiqués escamotent : le drone de 2028 sera une plateforme d’essai, et ce ne sera pas nécessairement le futur ailier du Rafale, selon le colonel Cédric. La démonstration sert à choisir la plateforme, plus tard. Entre la promesse et l’escadrille, il reste une décision industrielle non prise. Les Mirage 2000 transformés à Mont-de-Marsan, eux, appartiennent à une flotte que l’armée doit faire durer jusqu’en 2035 (notre article sur le Mirage 2000D).
La décision reste humaine
Un dernier point, qui n’est pas technique. L’armée de l’Air ne prévoit pas un avenir sans pilote : la décision d’employer les armes reste humaine, pour des raisons éthiques et opérationnelles, et parce que l’IA peut se tromper. « Les humains peuvent être augmentés ou complétés par l’IA, mais l’évaluation de la situation opérationnelle, le jugement tactique, restent entièrement du domaine des humains », dit le colonel Cédric.
C’est la seule limite posée explicitement : l’IA proposera, l’homme décidera. Encore faut-il qu’il garde les moyens de contredire la machine, et cela dépend de l’architecture autant que du droit.
Les étapes du programme HypAIRion, telles que publiées (sources : ministère des Armées, Defense News)
Opinion de la maison, pas un fait. Posséder l’architecture est une condition nécessaire, pas une garantie. La souveraineté dont je parle ici n’est pas la propriété juridique d’un logiciel : c’est la capacité à continuer quand le fournisseur disparaît, quand la puce manque, quand le modèle ne suit plus. L’État s’est donné les moyens de ne pas être locataire de son propre système de combat. Il ne s’est pas encore donné, publiquement, les moyens de savoir ce que cela coûte. La même question se pose pour nos sous-marins (un fonds américain achète leurs moteurs de secours) et pour le métal de nos Rafale (6e cambriolage chez Framatome).
Table ronde de la FMES, antérieure au programme. À observer la notion de combat collaboratif : le drone dont parle l’armée de l’Air n’est pas piloté à distance, il agit avec un chasseur.
À retenir
- HypAIRion est lancé depuis juillet 2026, porté par l’armée de l’Air, la DGA et l’AMIAD.
- 2 Mirage 2000 servent de bancs d’essai à Mont-de-Marsan ; un vol drone avec un Rafale est visé en 2028.
- L’État veut être propriétaire de l’architecture, pas seulement acheteur de l’avion.
- Aucun budget public, aucune indication sur la puissance de calcul ni sur l’origine des processeurs.
Et vous ? Préférez-vous une armée qui possède son architecture et ne dit pas ce qu’elle coûte, ou une armée qui publie ses coûts et dépend de ses fournisseurs ?



