Le 17 octobre au soir, le 20 heures de TF1 montre des soldats français à l’entraînement avec des soldats ukrainiens. Il y a 6 mois, ils les formaient en Pologne. Aujourd’hui, ils apprennent d’eux. Le même jour, l’armée de Terre aligne plus de 5 000 drones aériens. Mais les premiers blindés conçus pour les abattre ne sont annoncés qu’à partir de 2028. Un rapport du Sénat, déposé le 7 juillet 2026, parle d’« urgence d’un sursaut stratégique ». Je regarde les deux calendriers : celui de l’attaque, et celui de la protection.
- Ce que les soldats français apprennent en Ukraine
- La dronisation avance : 5 000 appareils, 10 000 livraisons
- Le bouclier anti-drones est commandé, pas livré
- 6,9 milliards d’euros pour la défense sol-air
- Ce que cela change pour votre argent
- L’objection : la dissuasion suffit-elle ?
Ce que les soldats français apprennent en Ukraine
Le reportage de TF1, diffusé le 17 octobre, montre un camp d’entraînement et un réseau de tranchées. Un drone FPV, pour « vue à la première personne », petit engin chargé d’explosifs, y vole à 70 km/h. Sa méthode n’est pas de détruire un char. Elle est de harceler un groupe, de le forcer à se disperser, de le pousser dans les fossés. « Les FPV vont se mettre au milieu du groupe », explique un instructeur cité par la chaîne. Un officier général résume : « on apprend beaucoup d’eux ».
Ce que les Français rapportent n’est pas d’abord une arme. C’est une organisation. Les unités deviennent plus petites, plus légères, avec des compétences plus larges, parce qu’elles combattent isolées. Il faut aussi prendre en charge un blessé grave sans médecin, au milieu des tirs. La guerre d’Ukraine a ramené la tranchée que l’on croyait disparue, et elle a installé un ennemi permanent au-dessus des têtes.
L’armée de Terre en a tiré une conclusion pratique. Elle a créé une école des drones au sein du 61e régiment d’artillerie et des centres d’entraînement tactique dans ses brigades, rapporte Zone Militaire. Dans ses réponses au Sénat, l’état-major parle d’une « véritable révolution tactique qui est aussi culturelle ».
La dronisation avance : 5 000 appareils, 10 000 livraisons
Les chiffres disent la vitesse du rattrapage. L’armée de Terre alignait 739 drones aériens au 1er juillet 2021. Elle en comptait 4 001 au 31 décembre 2025. 1 000 appareils Sonora, livrés en janvier 2026 pour l’exercice Orion, ont porté le total au-dessus de 5 000, selon Zone Militaire.
Le rapport du Sénat va plus loin. Environ 10 000 drones devraient être livrés en 2026, dont près de la moitié sous forme de munitions téléopérées, ces engins qui explosent sur leur cible. 1 000 drones ont été commandés pour Orion 2026, et 5 000 autres en juin 2026, livrables début 2027. Les rapporteurs ajoutent une réserve : ces volumes restent « sans commune mesure » avec ceux des conflits de haute intensité.
Le rapport rappelle aussi que le retard n’est pas nouveau. Dès 2017, un rapport parlementaire relevait que la France avait, « à l’instar des autres pays européens », « pour une large part manqué le tournant décisif des drones ». 9 ans plus tard, la dronisation est devenue une priorité. Mais elle se mesure encore en milliers d’appareils, quand l’Ukraine produirait 6 à 7 millions de petits drones FPV en 2026, selon le site Army Recognition.
Le bouclier anti-drones est commandé, pas livré
La protection suit un autre calendrier. Le Serval de lutte anti-drones est un blindé léger équipé d’un canon de 30 mm, de munitions programmables, d’un radar et d’un détecteur radio. Il repère et frappe un petit drone à environ 2 km. 24 exemplaires ont été commandés début 2025. KNDS, qui le fabrique, annonce une entrée en service à partir de 2028.
D’ici là, l’armée fait avec l’existant. Des fusils brouilleurs Nerod coupent la liaison entre le drone et son pilote. Des canons de 20 mm, récupérés et remontés sur véhicule, forment le système Proteus. Des filets protègent les mortiers. Des drones intercepteurs entrent en service en 2026. C’est ingénieux, et ce n’est pas un bouclier : chaque moyen couvre quelques centaines de mètres, autour d’un point précis.
Le ministère promet que « Chaque unité disposera à court terme de son système de lutte anti-drones », dans la présentation de l’actualisation de la loi de programmation militaire. La phrase est officielle. Elle ne donne aucune date par unité. Le seul matériel lourd annoncé, lui, arrive en 2028.
La défense sol-air reçoit 6,9 milliards d’euros
L’argent, en revanche, est déjà voté. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoyait 413,3 milliards d’euros. Son actualisation, adoptée en 2026, ajoute 36 milliards sur 2026-2030. Le budget des armées passe de 47,2 milliards en 2024 à 57,1 en 2026, puis 76,3 en 2030. Il aura doublé entre 2017 et 2027 et atteindra 2,5 % du produit intérieur brut à la fin de la période.
La défense sol-air et la lutte anti-drones reçoivent 1,6 milliard de plus, soit 32 % d’augmentation, pour un total de 6,9 milliards sur 2024-2030. Cela représente moins de 2 % du budget des armées sur la période. L’effort est réel, et il reste modeste à côté de la dissuasion et des munitions, qui reçoivent 26,3 milliards.
Crédits de paiement de la mission Défense, en milliards d’euros courants. Ligne pleine : loi de programmation militaire 2024-2030. Ligne pointillée : actualisation adoptée en 2026, qui ajoute 36 milliards d’euros sur 2026-2030.
Sources : loi de programmation militaire 2024-2030 (loi du 1er août 2023) pour la ligne pleine ; actualisation de la LPM 2024-2030 (ministère des Armées, avril 2026) pour la ligne pointillée. La loi ajoute aussi 1,6 milliard d’euros à la défense sol-air et à la lutte anti-drones, soit 6,9 milliards sur 2024-2030.
Ce que cela change pour votre argent
Ce budget est votre argent. 47,2 milliards en 2024, pour 68 millions d’habitants, représentent environ 694 euros par personne. 76,3 milliards en 2030 en représentent environ 1 122. L’écart, 428 euros par habitant et par an, est un choix public. Il se compare à d’autres choix, et il se discute.
Ce que cet argent achète compte autant que son montant. Les Serval viennent de KNDS, les tourelles d’Arquus, les brouilleurs de MC2 Technologies, les drones Sonora d’Harmattan AI, une PME, une petite et moyenne entreprise, française. Une commande de 24 véhicules ne fait pas vivre une chaîne de production. Le Sénat le dit à sa manière : les volumes restent faibles, et une industrie qui produit peu ne monte pas en cadence en 6 mois.
La leçon vaut aussi pour l’emploi. Une ligne de drones qui tourne à quelques milliers d’appareils par an maintient des compétences, pas des cadences de guerre. Le jour où il faudrait produire 10 fois plus, la question ne serait pas le budget, mais les machines, les munitions et les horaires.
L’objection : la dissuasion suffit-elle ?
L’objection est sérieuse. La dissuasion nucléaire protège les intérêts vitaux, et aucun drone ne la remplace. Une armée qui apprend vite sur le terrain vaut mieux qu’une armée qui attend un programme. Les 6,9 milliards, les 10 000 drones de 2026 et l’école des drones montrent que le sujet est pris au sérieux.
Mais une leçon ne se décrète pas, elle se constate. En Ukraine, le drone kamikaze représente 75 % des destructions infligées à l’artillerie ukrainienne, selon un reportage de France 3 d’octobre 2025. Le canon Caesar survit mieux que les autres parce que l’équipage ne garde pas les obus à bord, explique KNDS dans ce reportage. Voilà le niveau de détail qui décide d’une survie. Il ne s’achète pas avec une enveloppe budgétaire.
Mon jugement, et je l’assume : le problème français n’est pas l’argent, c’est la cadence. Entre le drone à 70 km/h qui harcèle une section et le blindé anti-drone de 2028, il y a 2 ans d’exposition. Une armée peut vivre avec un retard d’équipement. Elle ne peut pas vivre avec un retard de méthode. Le cas des forges de Tarbes dit la même chose des obus, et celui des bases aériennes la même chose de la protection.
Une question, maintenant. D’ici 2028, l’armée doit choisir : acheter sur étagère à l’étranger, produire en masse en France, ou compter sur les alliés. Que choisiriez-vous, et pourquoi ? Dites-le en commentaire.



