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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Retraites : 65 ans et 45 annuités, ce que la proposition d’Édouard Philippe suppose

Retraites : 65 ans et 45 annuités, ce que la proposition d'Édouard Philippe suppose
Retraites : 65 ans et 45 annuités, ce que la proposition d'Édouard Philippe suppose

Édouard Philippe a présenté mardi 29 septembre, dans une vidéo d’une vingtaine de minutes diffusée sur ses réseaux sociaux, sa proposition de réforme des retraites : reprendre la réforme de 2023, aujourd’hui suspendue jusqu’en 2028, puis porter l’âge légal de départ à 65 ans et la durée de cotisation à 45 annuités « en moins de 10 ans ». Les deux seuils ne jouent pas le même rôle : l’âge ouvre le droit à liquider une pension, la durée de cotisation commande le niveau de la pension complète. Totaliser 45 années de cotisations à 65 ans suppose d’avoir commencé à travailler à 20 ans. La suspension que le candidat veut interrompre représente, selon le Conseil d’orientation des retraites, un coût de 1,8 milliard d’euros par an en année pleine jusqu’en 2032.

Deux étapes, deux seuils

Le candidat Horizons à l’élection présidentielle a posé sa proposition en deux temps, qu’il a détaillés lui-même dans la vidéo. Premier temps : « on va reprendre la réforme de 2023 », celle qui « plaçait l’âge légal de départ et la retraite à 64 ans au lieu des 62 et 9 mois aujourd’hui et qui plaçait la durée de cotisation à 43 ans au lieu de 42,5 aujourd’hui ». Second temps : « on va poursuivre pour qu’en moins de 10 ans, nous soyons passés à 65 ans pour l’âge légal de départ, et 45 annuités ».

La formule complète employée dans la vidéo précise la portée de la mesure : « Pour retrouver l’équilibre de notre système par répartition, je propose de porter progressivement la durée de cotisation à 45 ans et l’âge de départ à 65 ans pour les Français qui le peuvent. » Le candidat ajoute qu' »un Français sur trois » pourra partir avant 65 ans, entre 60 et 64 ans, et que « ce n’est pas une faveur, mais bien la reconnaissance de la réalité ». Il cite ceux qui ont commencé à travailler très jeunes, exercent des métiers pénibles ou dont « le corps ne suit plus ».

Trois catégories seraient maintenues hors du relèvement : 55 ans pour les personnes en situation de handicap, 60 ans en cas d’incapacité permanente, 62 ans pour les personnes invalides. Les dispositifs de carrière longue continueraient de permettre des départs anticipés. Le candidat réaffirme enfin un volet de capitalisation, présenté comme un complément à la répartition et non comme un remplacement, son déclenchement étant conditionné au rééquilibrage du système existant.

Ce que la loi prévoit depuis le 1er septembre

La réforme dont parle le candidat est la loi n° 2023-270 du 14 avril 2023, qui prévoyait de décaler l’âge légal de 62 à 64 ans et de porter la durée de cotisation exigée pour le taux plein à 43 ans, soit 172 trimestres, pour les générations nées à partir de 1966.

Cette montée en charge a été suspendue. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, par son article 45 bis, suspend jusqu’au 1er janvier 2028 le relèvement de l’âge légal comme celui de la durée d’assurance. Depuis le 1er septembre 2026, l’âge de départ varie ainsi de 62 ans et 9 mois à 63 ans et 9 mois pour les générations 1964 à 1968, avec 170 à 172 trimestres requis, et les personnes nées à partir de 1969 restent, à ce stade, soumises à un âge légal de 64 ans. La suspension s’applique aussi aux départs anticipés pour carrière longue des générations 1964 à 1968.

Autrement dit, « reprendre la réforme de 2023 » signifie d’abord mettre fin à cette suspension : selon le Conseil d’orientation des retraites, la montée en charge est suspendue pour la génération 1964 et les assurés nés entre le 1er janvier et le 31 mars 1965, puis reprend pour les générations suivantes, avec le décalage accumulé. Dans la proposition du candidat, une seconde étape porterait ensuite les deux curseurs à 65 ans et 180 trimestres. Aucune de ces étapes n’est décidée : il s’agit d’une proposition de campagne, qui supposerait une loi votée par une majorité.

Ce que coûte la suspension que le candidat veut interrompre

Le chiffrage existe, et il est peu cité. Dans son rapport annuel publié en juin 2026, le Conseil d’orientation des retraites évalue le coût de la suspension de la réforme de 2023 à 1,8 milliard d’euros en moyenne par an en année pleine jusqu’en 2032. Ce montant n’est pas une dépense constatée : c’est une estimation du manque à gagner du système de retraite, dans le cadre comptable retenu pour les lois financières, par rapport à un scénario où la réforme s’appliquerait selon son calendrier initial.

Le même rapport situe le système de retraite, régimes de base et complémentaires confondus, en déficit estimé de 5,1 milliards d’euros en 2025, soit 0,2 point de produit intérieur brut. Dans son scénario de référence, ce déficit atteindrait 0,2 point de PIB en 2030, soit 6,8 milliards d’euros courants, puis 0,9 point en 2045, et 2,4 points en 2070. Les dépenses de retraite représentent 422 milliards d’euros en 2025, soit 14,1 % du PIB et 24,3 % de l’ensemble des dépenses publiques, tandis que les ressources du système passeraient de 13,9 % du PIB en 2025 à 12,9 % en 2070. C’est cet écart entre dépenses et ressources, et non l’explosion des dépenses elles-mêmes, qui creuse le déficit à long terme.

Quarante-cinq annuités, une carrière commencée à vingt ans

Une annuité vaut quatre trimestres. Quarante-cinq annuités représentent donc 180 trimestres, contre 170 à 172 aujourd’hui selon la génération concernée : huit à dix trimestres de plus, soit deux à deux ans et demi de cotisations supplémentaires.

La seconde condition mérite d’être isolée, car elle ne produit pas le même effet pour tout le monde. Atteindre 45 années de cotisations à 65 ans suppose d’avoir cotisé sans interruption à partir de 20 ans. Une personne qui commence à travailler à 23 ans après des études atteindrait 45 annuités à 68 ans ; à 25 ans, à 70 ans. Pour ces carrières, le seuil qui commande est donc la durée, et non l’âge. À l’inverse, pour une carrière commencée avant 20 ans et sans interruption, c’est l’âge de 65 ans qui devient la contrainte.

Une précision de méthode s’impose ici, que la vidéo ne tranche pas : dans le droit actuel, le taux plein est également acquis à 67 ans, âge d’annulation de la décote, même lorsque la durée d’assurance requise n’est pas atteinte, la pension étant alors proportionnelle aux trimestres validés. Les documents consultés ne précisent pas ce que la proposition ferait de ce second paramètre. Selon qu’il est conservé ou relevé, la portée réelle des 45 annuités sur l’âge de départ et sur le montant des pensions varie sensiblement.

Un âge légal n’est pas un âge moyen de départ

Les données disponibles rappellent que les deux notions sont distinctes. Fin 2023, l’âge moyen de départ à la retraite tous régimes confondus s’établissait à 62 ans et 9 mois, selon le panorama de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques : 63 ans et 1 mois pour les femmes, 62 ans et 4 mois pour les hommes, soit une hausse de 2 ans et 3 mois depuis 2010. À cette date, 17,2 millions de personnes percevaient une pension de droit direct, pour une pension moyenne brute de 1 666 euros par mois, 1 541 euros net après prélèvements sociaux, le montant moyen des nouveaux retraités étant inférieur, à 1 557 euros bruts.

Le Conseil d’orientation des retraites projette de son côté un âge moyen de départ passant de 63,1 ans en 2025 à 64,6 ans en 2070, dans son scénario de référence, qui intègre la suspension puis la reprise de la réforme de 2023. Autrement dit, l’âge moyen projeté à l’horizon de la projection reste inférieur au seuil de 65 ans proposé. Un âge légal fixe une borne, pas une moyenne : c’est l’ensemble des règles, décote, durée requise, exceptions et taux d’emploi des seniors, qui détermine l’âge effectif auquel les pensions sont liquidées.

Les exceptions promises représentent déjà des flux importants

Le candidat promet qu’un Français sur trois pourra partir entre 60 et 64 ans. Les dispositifs dérogatoires existants donnent un ordre de grandeur de ce que cela représente. Au régime général, les départs au titre de l’inaptitude au travail ont concerné 8 % des nouveaux retraités de droit direct en 2023 et ceux au titre de l’invalidité 9 %, soit environ 58 700 et 61 500 départs, selon le rapport annexé au projet de loi d’approbation des comptes de la sécurité sociale, édition 2025. À quoi s’ajoutent les départs anticipés pour carrière longue et pour handicap, dont les conditions seraient maintenues.

Ces dérogations ne sont donc pas un supplément marginal. Leur ampleur détermine directement l’effet financier du relèvement des seuils : plus les dérogations couvrent de carrières, moins l’allongement général produit d’années travaillées, et plus la charge repose sur les carrières complètes qui ne peuvent y prétendre.

Le bloc central divisé sur l’âge légal

La proposition d’Édouard Philippe se situe à l’intérieur d’une divergence déjà installée. Gabriel Attal, candidat de Renaissance, défend la suppression de l’âge légal et veut faire de la durée de cotisation le principal critère de départ, avec un mécanisme de décote et de surcote ; il s’oppose à la suspension décidée en 2026 et souhaite que le calendrier de 2023 reprenne à son issue. Dans sa vidéo, Édouard Philippe critique en creux cette approche, en affirmant qu’aucun pays n’a mis en place un système de répartition sans âge, ce qui serait selon lui « financièrement intenable » et « socialement incroyablement injuste ».

Les deux hommes s’accordent en revanche sur la nécessité d’un allongement du travail et sur l’ouverture d’un volet de capitalisation. Sur ce sujet, la déclaration du candidat ne tranche pas tous les arbitrages : qui cotise, pendant combien d’années, à quel niveau de pension, et avec quelle répartition de l’effort entre les carrières complètes et les carrières discontinues.

Ce que la proposition ne règle pas

  • Il s’agit d’une déclaration de candidat, non d’un texte. Aucun calendrier législatif n’est engagé, aucune majorité n’est constituée, et la portée du dispositif dépendrait du contenu du projet de loi et de ses décrets d’application.
  • Le coût de 1,8 milliard d’euros par an est une estimation du Conseil d’orientation des retraites en année pleine jusqu’en 2032, dans un cadre conventionnel de comparaison, et non une dépense observée.
  • Les projections du même conseil reposent sur des hypothèses explicites, rappelées dans son rapport : fécondité de 1,45 enfant par femme à partir de 2028, solde migratoire de 150 000 personnes par an, gains de productivité horaire de 0,7 % par an, taux de chômage de 7 % à partir de 2040. Ces hypothèses peuvent être révisées, et le conseil souligne lui-même la prudence nécessaire sur les horizons lointains.
  • La lecture du diagnostic n’est pas partagée. La CFDT, qui a publié sa propre analyse du rapport 2026, conteste le chiffre le plus souvent repris, les 2,4 points de PIB de déficit en 2070, en soulignant que la part des dépenses de retraite dans le PIB resterait quasi stable jusqu’en 2045, autour de 14,1 % à 14,2 %. Le désaccord porte donc sur la nature du problème, pas seulement sur les remèdes.
  • La vidéo ne détaille ni le rythme précis de la montée en charge, ni le sort de l’âge du taux plein fixé à 67 ans, ni le financement de la période de transition. Ces trois points déterminent pourtant l’essentiel des effets pour les assurés d’aujourd’hui.

À retenir

  • Édouard Philippe propose de reprendre la réforme des retraites de 2023, suspendue jusqu’en 2028, puis de porter l’âge légal à 65 ans et la durée de cotisation à 45 annuités en moins de dix ans.
  • Les deux seuils n’agissent pas au même endroit : 65 ans fixent la date d’ouverture du droit, 45 annuités, soit 180 trimestres, fixent l’effort à fournir pour une pension complète, contre 170 à 172 trimestres selon la génération aujourd’hui.
  • Quarante-cinq années de cotisations à 65 ans supposent une carrière commencée à 20 ans. Pour une carrière débutée à 23 ou 25 ans, la durée requise n’est atteinte qu’à 68 ou 70 ans.
  • Le Conseil d’orientation des retraites estime le coût de la suspension de la réforme de 2023 à 1,8 milliard d’euros par an en année pleine jusqu’en 2032, et projette un âge moyen de départ de 64,6 ans en 2070, sous le seuil de 65 ans proposé.
  • Les dérogations promises ne sont pas marginales : au régime général en 2023, les départs pour inaptitude et pour invalidité ont représenté 8 % et 9 % des nouveaux retraités, soit environ 58 700 et 61 500 personnes.

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