Trois instruments, trois rendements
L’Institut des politiques publiques (IPP) a publié lundi 28 septembre la note n°129, intitulée « Comment mettre à contribution les retraités pour le redressement des finances publiques ? ». Ses quatre auteurs, Patrick Aubert, Sylvain Duchesne, Maxime Tô et Todor Tochev, n’y discutent pas l’opportunité politique des mesures mises sur la table : ils en chiffrent le rendement et la manière dont l’effort se répartirait entre les retraités.
Le débat porte sur trois instruments depuis que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros pour 2027. Le premier est la suppression de l’abattement de 10 % dont bénéficient les pensions à l’impôt sur le revenu. Le deuxième est la désindexation des retraites de base, c’est-à-dire le fait de ne plus les revaloriser au rythme de l’inflation. Le troisième est l’alignement, sur celui appliqué aux revenus d’activité, des deux taux les plus élevés de contribution sociale généralisée (CSG) supportés par les pensions.
Les rendements annuels estimés sont proches : 5,4 milliards d’euros pour la suppression de l’abattement, 5,2 milliards d’euros pour une désindexation complète, 4,2 milliards d’euros pour l’alignement des taux de CSG. Les auteurs insistent sur un point de méthode : ces montants ne portent pas sur la même chose et ne se laissent pas comparer terme à terme.
Le calcul s’appuie sur le modèle de microsimulation TAXIPP, enrichi d’une répartition entre retraites de base et complémentaires construite à partir de l’échantillon interrégimes de retraités de la Drees. L’année de référence est 2027, avec une inflation retenue de 2,5 % au 1er janvier. La note indique elle-même sa limite : la simulation est statique, sans réaction d’activité, d’épargne ou de départ, sans bouclage macroéconomique, et sans estimation des effets au-delà de 2027.
Une seule piste réduit la dépense de retraite
Premier constat : les trois mesures ne sont pas équivalentes pour le système de retraite lui-même. La désindexation en modère directement les dépenses. Les deux autres augmentent des recettes publiques sans réduire le besoin de financement des retraites, sauf si leur produit lui était explicitement réaffecté, ce qui supposerait une décision distincte.
Le Télégramme, qui a détaillé la note le jour de sa parution, chiffre l’économie directe d’une désindexation complète à 6,6 milliards d’euros, ramenée à 5,2 milliards une fois pris en compte les effets indirects sur les autres prélèvements et prestations. Une partie des reprises de presse a retenu 5,5 milliards d’euros pour la même mesure : l’écart porte sur la façon de compter ces effets de second tour, et la note retient 5,2 milliards.
L’abattement fiscal, lui, est une exception ancienne du code général des impôts, créée en 1978. Il s’applique aux pensions et rentes viagères, avec un plafond de 4 439 euros par foyer pour les revenus de 2025. Le gouvernement évalue la perte fiscale correspondante à 5,7 milliards d’euros en 2025, rapporte franceinfo : c’est le plafond, et non le taux, qui porte l’essentiel du rendement d’une réforme.
Qui paie selon la piste retenue
Deuxième constat : les profils redistributifs sont contrastés, et aucun des trois instruments ne réalise à la fois le meilleur rendement et le meilleur ciblage.
La désindexation complète est la mesure la plus défavorable aux retraités modestes. L’étude établit que la perte relative de niveau de vie décroît avec le revenu : l’Agence France-Presse, qui en a rendu compte, cite des pertes comprises « entre 0,8 % et 1,5 % » pour la moitié la moins aisée des retraités, contre environ 0,4 % pour les 5 % les plus riches. L’explication tient à la structure des revenus : la retraite de base pèse d’autant plus lourd que le ménage est modeste, les pensions complémentaires et les revenus du patrimoine prenant le relais plus haut dans la distribution.
La suppression de l’abattement présente le profil le plus progressif, l’effort s’accroissant avec le revenu jusqu’au neuvième décile. La note relève toutefois un effet indirect : l’abattement entre dans le calcul des aides au logement : sa suppression ferait mécaniquement baisser ces aides pour certains ménages modestes, ce qui suppose des mesures d’atténuation.
L’alignement des taux de CSG, enfin, concentre l’effort au milieu de la distribution lorsqu’il porte aussi sur le taux médian, et épargne plutôt les retraités les plus modestes. Les Échos relèvent que cette option n’est pas mise en avant par l’exécutif. La note ajoute que, à économie identique, la hausse de la CSG et la baisse du plafond de l’abattement concentrent l’effort en haut de la distribution.
Cibler les grosses pensions rapporte beaucoup moins
L’hypothèse d’une contribution limitée aux pensions les plus élevées se heurte à une arithmétique simple. La note évalue le rendement d’une désindexation appliquée seulement au-dessus d’un seuil : 3,7 milliards d’euros au-dessus de la pension médiane, soit environ 1 639 euros par mois, 2,8 milliards au-dessus de 2 000 euros, et 1,2 milliard au-dessus de 3 000 euros. La conclusion des auteurs est que « la redistributivité s’améliore avec le seuil, mais de façon imparfaite » : une partie des retraités modestes reste touchée, et un critère fondé sur le montant de la pension s’éloigne de la logique contributive du système, puisque le montant de la revalorisation dépendrait alors d’autres ressources que la carrière.
Le Monde avait révélé le 19 septembre un avant-projet de loi de financement de la sécurité sociale prévoyant un gel des pensions de base pour les retraités touchant au moins 2 034 euros par mois, et une revalorisation ralentie entre 1 260 et 2 034 euros. Aucun de ces paramètres n’est arbitré.
Un calendrier resserré, des taux sous surveillance
Le projet de loi de finances pour 2027 doit être présenté en Conseil des ministres jeudi 1er octobre, et son examen doit s’ouvrir à l’Assemblée nationale à partir du 13 octobre, selon Les Échos et franceinfo. Le Premier ministre a fixé sa ligne le 17 septembre dans un entretien au Figaro : « Nous n’augmenterons pas les impôts ». Sur les pensions, il a promis qu’« aucune pension ne diminuera » et que « le débat sur le rythme d’augmentation sera tranché au Parlement ». Un courrier du 11 septembre adressé par Matignon aux ministres du Travail, des Comptes publics et des Relations avec le Parlement, consulté par franceinfo, énumère les options examinées : désindexation ou sous-indexation de certaines pensions, indexation différenciée, évolution de l’abattement.
L’effort demandé aux retraités est présenté comme « inférieur à 6 milliards d’euros », selon une formulation du Premier ministre reprise par Libération. Le ministre des Comptes publics, David Amiel, a retenu le même ordre de grandeur, en précisant que « ces 6 milliards, on n’a pas aujourd’hui le premier euro ». Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a pris ses distances avec la désindexation : « La désindexation, je n’aime pas ».
Le contexte de taux resserre l’arbitrage. L’obligation assimilable du Trésor à dix ans est passée de 3,67 % le 6 juillet à 4,67 % le 24 septembre, dont près de 0,5 point depuis le 1er septembre, écrit Les Échos. Le gouvernement prévoit un taux de prélèvements obligatoires de 44,2 % du produit intérieur brut en 2027, contre 43,9 % en 2026, soit une hausse d’environ 9 milliards d’euros, selon franceinfo, qui cite les textes budgétaires. Pour situer les montants, la Drees recense plus de 17 millions de personnes percevant une pension, et le Conseil d’orientation des retraites évalue les dépenses de retraite de 2025 à 422 milliards d’euros, soit 24,3 % des dépenses publiques.
Cette discussion prolonge celle ouverte le 20 septembre par le cadrage du budget 2027 et de ses 54 milliards d’économies : l’enveloppe annoncée posait la mise à contribution des retraités sans trancher l’instrument.
Ce que la note ne dit pas
Trois limites doivent rester en tête. La note simule des instruments, elle ne décrit pas un texte : à cette heure, aucune de ces pistes n’est arbitrée ni inscrite dans un document publié, les éléments connus reposant sur des déclarations ministérielles et sur un avant-projet révélé par la presse. Les montants sont des rendements annuels, calculés à comportement inchangé. Enfin, deux des trois mesures ne réduisent pas la dépense de retraite : elles augmentent les recettes publiques, et la question de l’affectation de ce produit reste entière.
À retenir
- La note n°129 de l’IPP, publiée le 28 septembre, chiffre trois instruments discutés pour le budget 2027 : suppression de l’abattement de 10 % sur les pensions (5,4 milliards d’euros par an), désindexation complète des retraites de base (5,2 milliards), alignement des taux de CSG des retraités sur ceux des actifs (4,2 milliards).
- Seule la désindexation réduit directement la dépense du système de retraite. Les deux autres mesures élèvent des recettes et n’allègent le besoin de financement des retraites que si leur produit y est réaffecté.
- La désindexation complète est la piste la plus défavorable aux retraités modestes (pertes de 0,8 % à 1,5 % du niveau de vie pour la moitié la moins aisée, environ 0,4 % pour les 5 % les plus riches). La suppression de l’abattement est plus progressive, mais pèserait indirectement sur les aides au logement de ménages modestes.
- Cibler les seules grosses pensions réduit fortement le rendement : 3,7 milliards d’euros au-dessus de la pension médiane, 2,8 milliards au-dessus de 2 000 euros, 1,2 milliard au-dessus de 3 000 euros. Le projet de loi de finances doit être présenté en Conseil des ministres le 1er octobre, pour un effort global de 54 milliards d’euros et un déficit 2026 attendu à 5,4 % du PIB.
Question aux lecteurs
Ce sondage n’a aucune valeur représentative : il reflète seulement l’avis des lecteurs qui acceptent d’y répondre.
Pour aller plus loin
- Institut des politiques publiques, note n°129, « Comment mettre à contribution les retraités pour le redressement des finances publiques ? » (septembre 2026)
- franceinfo, « Comment le gouvernement veut augmenter les impôts dans le budget 2027, mais sans le faire de manière généralisée » (28 septembre 2026)
- Les Échos, « Désindexation des pensions, fin de l’abattement fiscal, hausse de la CSG : les pistes d’économies sur les retraités au banc d’essai » (28 septembre 2026)
- Le Télégramme, « Faire contribuer les retraités au redressement des comptes publics ? Cette étude éclaire le débat » (28 septembre 2026)
- franceinfo, « Désindexer les pensions ou supprimer l’abattement fiscal : comment le gouvernement envisage de faire contribuer les retraités » (16 septembre 2026)
- Le Monde, « Budget 2027 : le gouvernement envisage de geler les pensions de base pour les retraités touchant au moins 2 034 euros par mois » (19 septembre 2026)
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