Aller au contenu
L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Victimes de violences sexuelles : soins remboursés à 100 %, payés par le tabac et l’alcool

Salle parlementaire monumentale en perspective : longue table de bois couverte de dossiers et d'un stéthoscope, balance de laiton, lampe de bureau allumée, chaise vide face au bureau, colonnes de pierre s'enfonçant dans une lumière froide à gauche et ambrée à droite.

La commission des affaires sociales a adopté, le mercredi 21 octobre, la proposition de loi de la députée Gabrielle Cathala qui fait rembourser à 100 % les soins de psychotraumatisme des victimes de violences sexuelles : jusqu’à 33 séances par an, sans avance de frais, quel que soit l’âge de la victime et la date des faits. Le texte arrive en séance publique le 29 octobre. La dépense, elle, est déjà affectée : elle sera portée par une taxe additionnelle sur le tabac et par une majoration de l’accise sur les alcools.

  1. Ce que le texte donne, et à qui
  2. Ce qu’une victime paie aujourd’hui
  3. Les 9,7 milliards du déni
  4. L’entretien annuel réduit à 4 en quinze ans
  5. Qui paie : le tabac et l’alcool
  6. Ce qui reste ouvert

Ce que le texte donne, et à qui

Le nouvel article L. 160-15-1 du code de la sécurité sociale pose un principe simple : la participation de l’assuré et la franchise ne sont pas exigées des victimes de violences sexistes et sexuelles pour les actes médicaux et les soins consécutifs aux violences subies. Les frais de soins spécialisés en psychotraumatisme sont intégralement pris en charge, dans la limite de 33 séances par an, renouvelables. L’hospitalisation directement liée aux violences est incluse.

Il vaut quel que soit l’âge et quelle que soit la date des faits. La qualité de victime est établie par une plainte, un certificat médical, l’avis d’un assistant de service social ou d’une association d’aide aux victimes, selon le texte de la commission n° 3379-A0.

Ce qu’une victime paie aujourd’hui

En libéral, une séance spécialisée coûte en moyenne 90 euros, indique l’exposé des motifs de la proposition de loi n° 3168. Le parcours modélisé par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) compte 20 à 33 séances réparties sur une année : entre 1 800 et 2 970 euros.

En face, « Mon soutien psy » propose 12 séances par an à 50 euros, remboursées à 60 % : il reste 20 euros par séance, selon la notice de l’Assurance maladie du 16 septembre 2026. Ce dispositif est réservé aux souffrances légères à modérées : il exclut par construction les traumatismes complexes, qui demandent précisément 20 à 33 séances.

Le reste à charge annuel d’une victime, avant et après le texte

En euros, pour un an de soins psychologiques

Mon soutien psy, 12 séances à 50 euros (remboursées à 60 %)

240 euros
Parcours spécialisé, 20 séances à 90 euros

1 800 euros
Parcours spécialisé, 33 séances à 90 euros (plafond du texte)

2 970 euros
Une séance par semaine pendant un an, 52 séances à 90 euros

4 680 euros
Calcul de la rédaction à partir du prix moyen de 90 euros la séance cité par l’exposé des motifs de la proposition de loi n° 3168 et du tarif de 50 euros remboursé à 60 % publié par l’Assurance maladie. Avec le texte adopté en commission, ce reste à charge tombe à 0 euro pour les soins consécutifs aux violences, dans la limite de 33 séances par an. Montants hors dépassements d’honoraires et hors soins non psychologiques.

À observer : ce reportage de France Télévisions, diffusé en février 2026, chiffre le reste à charge réel. 21 009 euros : c’est ce que les personnes victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont dépensé en moyenne pour se reconstruire, selon le sondage « Le coût de la reconstruction » mené par l’association Nook auprès de 450 personnes. Alice Gayraud, ancienne responsable du plaidoyer de la CIIVISE, y décrit l’errance thérapeutique que ce texte prétend interrompre.

Les 9,7 milliards du déni

La CIIVISE a chiffré en 2023 le coût des violences sexuelles faites aux enfants à 9,7 milliards d’euros par an, dont 6,7 milliards, soit 70 %, au titre des conséquences à long terme sur la santé, dans son avis « Le coût du déni ». L’exposé des motifs en tire une phrase juste : c’est le coût direct de l’absence de soins.

Ce chiffre ne dit pas ce que l’État économiserait en votant ce texte : une dépense évitée n’est jamais une dépense certaine. L’exposé des motifs avance 160 000 enfants victimes chaque année, 277 000 femmes majeures victimes de viols, tentatives de viol ou agressions sexuelles, 5,4 millions d’adultes vivant avec les séquelles de violences subies dans l’enfance, et 10 à 13 ans pour accéder à un suivi spécialisé.

L’entretien annuel réduit à 4 en quinze ans

L’article 3 était la partie préventive : un entretien individuel annuel et obligatoire pour chaque enfant, de la première année de maternelle jusqu’à la terminale, afin de repérer les violences. La commission nomme un adulte référent dans chaque école et confie l’entretien à des personnels de santé formés, hors la présence des représentants légaux.

Puis vient le paragraphe II, marqué « nouveau », c’est-à-dire ajouté en commission : « Par dérogation, jusqu’au 1er janvier 2032, l’entretien (…) est organisé pour chaque élève à quatre reprises au cours de sa scolarité ». Quatre entretiens en quinze ans, ce n’est plus un dépistage annuel. Un rapport du gouvernement est attendu avant le 31 décembre 2030. Je le dis comme je le pense : ce calendrier organise la possibilité de prolonger la dérogation, pas de la lever.

Les auteurs reprochaient au gouvernement son questionnaire de rentrée, jugé désincarné, comme nous l’écrivions à propos du questionnaire annoncé pour novembre.

Qui paie : le tabac et l’alcool

L’article 4 dit qui paie : la charge pour l’État est compensée par une taxe additionnelle à l’accise sur les tabacs, celle des organismes de sécurité sociale par la majoration de l’accise sur les alcools. C’est ce qu’on appelle un gage. L’article 40 de la Constitution interdit aux parlementaires de créer ou d’aggraver une charge publique : une proposition de loi qui ouvre un droit doit donc être accompagnée d’une recette de compensation, et le gage n’est pas un budget, c’est un ticket d’entrée parlementaire.

Ce qui reste ouvert

Le texte sera discuté en séance publique le jeudi 29 octobre, dans une journée réservée au groupe La France insoumise, avec 21 amendements déposés, selon le dossier législatif. Rien ne garantit son vote : une niche dure une journée et le Sénat serait ensuite saisi.

Ce n’est pas le premier texte de la législature à promettre la protection sans les moyens. La proposition de loi dite intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, adoptée le 13 octobre, ne prévoyait aucun crédit nouveau, et la question de son financement avait été renvoyée à plus tard, entre 3 milliards annoncés et 1,5 milliard promis. Cette fois, au moins, le législateur écrit qui paie. Reste à savoir combien, et pendant combien de temps.

Notre lecture

Opinion de la maison, pas un fait. Ce texte dit une chose vraie : une société qui refuse de payer 3 000 euros de soins à une femme violée paiera davantage en hospitalisations, en arrêts de travail et en vies abîmées. Il dit aussi une chose plus gênante : plutôt que d’organiser le repérage, il préfère rembourser la réparation. Le droit créé est réel et il faut le voter. Mais quatre entretiens en quinze ans, c’est un dépistage de façade, et un droit dont la recette dépend du tabac est un droit qu’on a concédé plus qu’un droit qu’on a fondé.

Et vous ? Si vous avez été victime, ou si vous accompagnez quelqu’un qui l’a été : combien avez-vous payé de votre poche, et combien de temps a-t-il fallu avant qu’un professionnel fasse le lien entre votre état de santé et ce que vous aviez vécu ? Et si vous êtes parent : que pensez-vous de 4 entretiens en 15 ans pour repérer ce qui se passe à la maison ?

Les sujets de cet article

La rédaction de L’Esprit Français

L’auteur

La rédaction de L’Esprit Français

La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

Tous ses articles
Continuer l’exploration

Dans la même rubrique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’ESPRIT FRANÇAIS

Partager cet article

Victimes de violences sexuelles : soins remboursés à 100 %, payés par le tabac et l’alcool

WhatsApp Facebook X E-mail

Choisissez où le partager. Aucune publication automatique.

Le Journal, à portée de main

Retrouvez les actualités et les dossiers dans une application légère, avec le même contenu que le site.

Installation facultative. Connexion Internet nécessaire. Aucune notification n’est activée par cette installation.