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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Maintenance nucléaire : perquisitions du PNF et vérité des coûts

Salle des machines nucléaire en maintenance : pompe primaire démontée, boulons alignés au sol et échafaudage dressé.

Le parquet national financier (PNF) a fait perquisitionner, mardi 13 octobre 2026, plusieurs entreprises de la maintenance nucléaire, ainsi que des domiciles de salariés et d’agents EDF. Aucune entreprise n’est nommée, aucune mise en examen n’est annoncée : la justice enquête, elle n’a rien jugé. Le marché qu’elle regarde entretient 57 réacteurs, coûte 6,4 milliards d’euros par an, et son payeur final porte un seul nom, l’État.

Publié le jeudi 15 octobre 2026 à 15 h 00 (heure de Paris).

Plan des parties

  1. Ce que le parquet a annoncé, et rien de plus
  2. 6,4 milliards d’euros par an pour entretenir 57 réacteurs
  3. Qui encaisse, qui paie : un actionnaire unique
  4. Comment nous en sommes arrivés là
  5. Un précédent établi, et ce qu’il ne dit pas
  6. L’objection la plus forte, et ce qui reste ouvert

Ce que le parquet a annoncé, et rien de plus

C’est le parquet qui parle, et lui seul : le PNF a indiqué à l’Agence France-Presse que « plusieurs entreprises » du secteur de la maintenance nucléaire avaient été perquisitionnées mardi 13 octobre 2026, sur des soupçons de corruption en bande organisée et d’entente anticoncurrentielle « au détriment d’EDF » (franceinfo avec l’AFP, 13 octobre 2026 ; Le Monde avec l’AFP, 13 octobre 2026). Les opérations ont aussi visé des « domiciles de salariés et agents EDF ».

Quatre qualifications sont énumérées par le ministère public : corruption active et passive de personne chargée d’une mission de service public en bande organisée, participation personnelle et déterminante à une pratique anticoncurrentielle, escroquerie en bande organisée, blanchiment (franceinfo avec l’AFP, 13 octobre 2026). Le périmètre annoncé porte « sur les conditions d’accès aux marchés de maintenance de centrales nucléaires et sur l’éventuelle entente anticoncurrentielle de plusieurs acteurs de ce secteur » : le parquet décrit une hypothèse de travail, pas un résultat.

L’opération a été « conduite par la section de recherches de Grenoble, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), avec le concours de l’unité nationale de police judiciaire de la gendarmerie nationale, de sept sections de recherches, de cinq groupements de gendarmerie départementale » (Le Télégramme, 13 octobre 2026).

Selon les informations des Échos, une perquisition a aussi eu lieu dans la matinée chez EDF, à Cap Ampère, siège de la Direction de la production nucléaire et thermique à Saint-Denis (Les Échos, 13 octobre 2026), information attribuée au journal, pas au parquet. Et aucune entreprise n’est nommée : six groupes de presse ont repris l’annonce, qui n’a qu’une source, le PNF, et reprise n’est pas corroboration. Ce dossier rejoint d’autres saisines du parquet financier, comme l’enquête du PNF dans le dossier Thales en Azerbaïdjan.

6,4 milliards d’euros par an pour entretenir 57 réacteurs

La maintenance du parc nucléaire d’EDF a représenté 6,4 milliards d’euros en 2024, dont 5,1 milliards d’investissements, et ces activités sont principalement sous-traitées (Cour des comptes, rapport sur la maintenance du parc électronucléaire d’EDF en France, 17 novembre 2025). Le solde, 1,3 milliard d’euros, correspond aux dépenses de maintenance d’exploitation, par différence entre le total et les investissements : c’est un calcul.

Dépenses de maintenance du parc nucléaire d’EDF en 2024 (milliards d’euros)
Barre empilée, échelle de 0 à 6,4 milliards d’euros.

Investissements de maintenance : 5,1 Md€ (79,7 %)


Reste de la maintenance : 1,3 Md€ (20,3 %), calcul
Vert : investissements de maintenance, 5,1 Md€. Orange : reste des dépenses de maintenance, 1,3 Md€ (calcul).

Source : Cour des comptes, 17 novembre 2025. Période : 2024. Unité : milliards d’euros. La part de 1,3 milliard d’euros est un calcul par différence entre 6,4 et 5,1.

Les quatre cinquièmes de la dépense sont des investissements, la maintenance d’exploitation n’en représente qu’un cinquième.

Le parc compte 57 réacteurs répartis sur 19 sites ; la maintenance des 56 réacteurs historiques, hors EPR de Flamanville, coûte plus de 6 milliards d’euros par an, sous l’effet du vieillissement, du durcissement des exigences de sûreté après l’accident de Fukushima-Daiichi et de la préparation des visites décennales. La disponibilité du parc a baissé à 74 % en moyenne sur 2014-2024, contre 80 % la décennie précédente, parce que les arrêts de tranche durent plus longtemps, temps où se font maintenance et rechargement du combustible. Dans un parc qui produit plus des deux tiers de l’électricité nationale, cela se voit, comme nous l’avions documenté à propos de 3 hausses et d’un réacteur à l’arrêt.

Ce programme s’appelle le « Grand carénage » : 100,8 milliards d’euros constants 2022 sur 2014-2035, et 131,9 milliards en intégrant les charges d’exploitation de maintenance. Sa seconde phase prévoit 33 milliards d’euros d’investissements entre 2022 et 2028, autant entre 2029 et 2035, après 34,3 milliards engagés de 2014 à 2021. La Cour demande un suivi financier projet par projet, les coûts et les délais n’étant pas garantis. Un tel volume explique que ces appels d’offres attirent, et que l’État, qui finance aussi la construction neuve, ait intérêt à ne pas payer deux fois : question que nous posions à propos des choix industriels sur les EPR2.

Qui encaisse, qui paie : un actionnaire unique

La formule « au détriment d’EDF » peut laisser croire à un préjudice d’entreprise ordinaire, alors qu’EDF est détenu à 100 % par l’État depuis juin 2023, après le rachat des actions détenues par les salariés, les investisseurs institutionnels et les particuliers, et son retrait de la cote (BFM Business, 8 septembre 2026). La victime alléguée n’est donc pas un actionnaire privé, mais l’électricien public, donc le contribuable et l’abonné.

Si une entente était un jour établie, la surcharge atterrirait dans le compte d’exploitation d’EDF, donc sur le prix de l’électricité et l’argent public engagé dans la prolongation du parc. Aucun préjudice n’est chiffré, le parquet n’a avancé aucun montant. Le montant de 31,2 millions d’euros cité plus bas concerne une autre affaire, un autre site, une autre année, et des entreprises sanctionnées après procédure contradictoire : rien ne permet de le transposer.

Comment nous en sommes arrivés là

Le basculement vers la sous-traitance, d’abord. La Cour des comptes relève que les activités de maintenance sur les réacteurs historiques se sont intensifiées depuis 2014, que le « Grand carénage » a été lancé la même année, et que c’est en 2015 que remontent les premières découvertes, qualifiées de récurrentes, de fraudes et de falsifications documentaires sur la fourniture d’équipements et de composants (Cour des comptes, 17 novembre 2025). Septembre 2018 : le groupe ONET dépose une demande de clémence auprès de l’Autorité de la concurrence pour sa filiale ONET Technologies ND. Février 2019 : l’Autorité conduit des visites et saisies qui rassembleront les preuves complémentaires. 2019 encore : EDF engage le programme START 2025 pour raccourcir les arrêts de tranche, dont la Cour constate les premiers résultats mais aussi les objectifs non atteints. Depuis 2020 : EDF réinternalise des activités jugées stratégiques, mouvement jugé utile mais insuffisamment clarifié par la Cour.

Novembre 2025 : la Cour publie son rapport et recommande de déterminer les compétences critiques à réinternaliser et de renforcer le suivi financier du Grand carénage. Treize mois plus tard, le 13 octobre 2026, le PNF perquisitionne. Je ne relie pas la recommandation de la Cour à l’action du parquet : la Cour parle de comptabilité analytique, le parquet de corruption et d’entente.

Un précédent établi, et ce qu’il ne dit pas

Dans le même secteur existe une décision publiée, définitive et chiffrée, distincte du dossier d’octobre 2026. Le 7 septembre 2023, l’Autorité de la concurrence a sanctionné six entreprises de services nucléaires pour entente sur des appels d’offres du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives à Marcoule, dans le Gard, pour un montant global de 31 239 000 euros, sur le fondement de l’article L. 420-1 du code de commerce et de l’article 101 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (Autorité de la concurrence, communiqué du 7 septembre 2023).

Le mécanisme : les entreprises se répartissaient les marchés, celle qui voulait emporter l’appel d’offres fournissait aux concurrents son tableau de décomposition des prix, et ceux-ci établissaient des offres de couverture. Sanctions publiées : Nuvia Process, solidairement avec Soletanche Freyssinet et Vinci, 13 911 000 euros ; ENDEL, solidairement avec ENGIE, 11 056 000 euros ; Bouygues Construction Expertises Nucléaires, solidairement avec Bouygues Travaux Publics et Bouygues, 6 242 000 euros ; SNEF, 20 000 euros ; SPIE Nucléaire, solidairement avec SPIE Opérations et SPIE SA, 10 000 euros. Le groupe ONET, demandeur de clémence, a bénéficié d’une exonération totale. L’Autorité a retenu une réitération pour les groupes Vinci et Bouygues et prononcé une injonction de publication (décision 23-D-08 du 7 septembre 2023).

Ce précédent établit deux choses : qu’une entente sur des marchés de services nucléaires est une hypothèse que le droit de la concurrence sait constater et sanctionner, avec des preuves et un juge ; et que la clémence fonctionne, une entreprise du cartel ayant ouvert le dossier en 2018. Il n’établit pas que le dossier d’octobre 2026 soit de même nature : Marcoule n’est pas un centre de production d’EDF, et la coïncidence de secteur ne vaut pas indice. La filière nucléaire a par ailleurs une longue histoire de choix industriels contestés, comme le rappelle notre récit de la filière Superphénix abandonnée.

Ce qu’il faut y observer : le « Grand carénage » y est décrit comme un programme industriel, avec des gestes techniques, des arrêts de tranche et des milliers d’intervenants.

L’objection la plus forte, et ce qui reste ouvert

Un marché sous-traité n’est pas un marché truqué, et une enquête peut se refermer sur un non-lieu. La Cour des comptes, pourtant, contredit l’indignation facile : la poursuite de l’exploitation du parc jusqu’à 50 puis 60 ans devrait s’avérer rentable pour EDF, et le coût de prolongation actualisé du parc existant de 40 à 60 ans, estimé à 51 euros 2023 par mégawattheure, apparaît très compétitif face aux capacités neuves (BFM Business, 17 novembre 2025). Réserve explicite : que les prévisions de production soient atteintes et les prix de vente ne pas se dégrader.

Le rapport décrit aussi le contrôle des fournisseurs : un équilibre réinternalisation / sous-traitance toujours pas trouvé, un risque de dépendance accrue selon l’exploitant et l’autorité de sûreté, une qualité de réalisation jugée encore insuffisante par cette autorité et l’institut de radioprotection, une surveillance renforcée tardivement, en 2024, après intervention du gendarme du nucléaire. La révision de la politique d’achat d’EDF, recentrée sur la qualité d’exécution plutôt que sur les seuls critères financiers, est trop récente pour être évaluée.

Ma lecture : le sujet est le contrôle de la dépense publique dans un marché que l’État paie de bout en bout. Un écart sur le Grand carénage ne se voit pas sur une facture mensuelle, mais sur vingt ans de dette, dans un pays sans trajectoire de désendettement, comme nous l’écrivions à propos du budget 2027. Ce qui reste ouvert : le nombre d’entreprises, leur identité, la nature exacte des soupçons par société, le périmètre des marchés concernés, un éventuel montant de préjudice, le calendrier procédural. Aucun de ces éléments n’est publié à ce jour. Je n’écris donc pas que la facture finale augmente à cause de ce dossier ; je n’écris pas non plus qu’elle n’augmente pas.

Vous qui avez une opinion sur l’énergie publique : à partir de quel élément vérifiable jugeriez-vous qu’un marché de maintenance nucléaire a été faussé, et suffit-il que le payeur final soit l’État pour que la transparence des appels d’offres devienne une exigence de sûreté plutôt qu’une question de comptabilité ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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