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De la surface des faits à la profondeur des idées

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EPR2 : faire ce qu’on sait faire, plutôt qu’inaugurer une première mondiale

Halle de chaudronnerie avec une série d'anneaux d'acier identiques alignés au sol
Halle de chaudronnerie avec une série d'anneaux d'acier identiques alignés au sol

La France s’apprête à engager la plus grande commande industrielle de sa histoire récente : six réacteurs EPR2, pour un devis qui a doublé en quatre ans et une première mise en service repoussée à 2038. La question posée n’est pas de savoir si nous voulons du nucléaire, elle est de savoir si nous voulons construire ce que nous savons construire, ou continuer à inaugurer des premières mondiales.

Le devis a doublé en quatre ans

Suivons le chiffre, il raconte à lui seul la méthode. En 2021, EDF présente un programme de trois paires de réacteurs EPR2 estimé à quarante-six milliards d’euros. En février 2022, à Belfort, le programme est annoncé pour cinquante et un milliards sept cents millions. Fin 2023, le devis passe à soixante-sept milliards quatre cents millions. Le 18 décembre 2025, EDF présente à son conseil d’administration une estimation à soixante-douze milliards huit cents millions d’euros en valeur 2020, soit environ quatre-vingt-quatre milliards d’euros aux conditions actuelles, hors intérêts. La mise en service du premier réacteur de Penly, annoncée à l’horizon 2035, est désormais visée pour 2038, et le sixième réacteur ne produirait pas avant le milieu des années 2040. communiqué d’EDF, 18 décembre 2025 et analyse du devis et du financement, août 2026.

Le devis du programme EPR2, annonce après annonce

Montants en milliards d’euros, aux conditions économiques de chaque annonce. La dernière valeur, 72,8 Md€ en valeur 2020, correspond à environ 84 Md€ aux conditions de 2026, hors intérêts d’emprunt. Sources : EDF, Cour des comptes, Conseil de politique nucléaire.

Il faut mesurer ce que cela signifie dans le temps long. La décision finale d’investissement est attendue pour le second semestre 2026, et EDF souhaite la formaliser avant l’élection présidentielle du printemps 2027. Autrement dit, un engagement financier qui produira sa première électricité vers 2038 et sa dernière vers 2045 est arrêté par des responsables politiques dont l’horizon de responsabilité s’arrête à un mandat. C’est là que se joue la vraie difficulté du dossier, et elle n’est pas technique.

Ce que l’EPR2 est réellement

Revenons à l’objet, parce qu’il est mal connu. L’EPR2 n’est pas un réacteur nouveau : c’est un EPR allégé. Les modifications sont documentées et significatives, puisqu’on revient à la puissance d’origine de l’EPR, qu’on conserve les mêmes assemblages de combustible, qu’on remplace la double paroi du confinement par une paroi simple avec liner métallique, et qu’on passe de quatre à trois trains de systèmes de sauvegarde. Chaque simplification a un sens industriel, et l’ensemble revient à reconnaître que le réacteur précédent était trop complexe. documents techniques sur l’EPR et l’EPR2 et rapports de retour d’expérience demandés par la commission du débat public.

D’où venait cette complexité ? D’une double parenté. L’EPR a été conçu pour satisfaire simultanément les exigences de sûreté françaises et allemandes, à une époque où les deux pays construisaient ensemble. Des deux cahiers des charges, on a retenu l’addition, et non le choix. C’est le diagnostic que porte l’ingénieur Jean-Marc Jancovici devant la commission du débat public, et il rejoint celui de plusieurs acteurs de la filière : le surdimensionnement n’est pas un excès de prudence, c’est une sédimentation de contraintes administratives. Ajouter des trains de sauvegarde, des parois, des redondances, c’est ajouter des tuyaux, des soudures, des contrôles, et donc des délais et des coûts. Un réacteur plus sûr n’est pas nécessairement un réacteur plus sûr à construire, il peut être un réacteur plus difficile à construire, et donc plus rarement construit, et donc moins sûr collectivement, puisque la sécurité du parc vient aussi du nombre de réacteurs que l’on sait livrer.

Le précédent qu’on ne peut pas ne pas regarder

Le réacteur de Flamanville a coûté vingt-trois milliards sept cents millions d’euros, intérêts d’emprunt compris, selon la Cour des comptes dans son rapport sur la filière EPR publié en janvier 2025, et il a été livré avec douze ans de retard. L’écart entre le coût annoncé et le coût constaté n’est pas une malchance, c’est la signature d’un objet unique : quand on construit un premier exemplaire, chaque problème technique devient une première mondiale, chaque première mondiale devient une réunion, chaque réunion devient une modification, et la modification se paie en années. Le même schéma s’est produit en Finlande, à Olkiluoto, et en Grande-Bretagne, à Hinkley Point, avec des dépassements du même ordre. Trois chantiers, trois territoires, trois calendriers politiques différents, et la même conclusion : la première unité coûte toujours ce que coûteraient dix unités, sauf qu’on n’en a qu’une.

Le problème n’est pas de savoir qui sait dessiner un réacteur, tout le monde sait dessiner un réacteur. Le problème est de savoir qui sait le construire dans les délais, et cela ne s’apprend pas dans un bureau d’études, cela s’apprend sur le chantier, en répétant.

Faire ce qu’on sait faire

Voilà la question qu’aucun responsable ne pose publiquement : plutôt que six réacteurs d’un modèle jamais construit, pourquoi ne pas relancer la construction de ce que la France a bâti cinquante-huit fois ? Entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1990, le pays a mis en service des séries entières de réacteurs à eau pressurisée de neuf cents puis de mille trois cents mégawatts, dans un rythme qui paraît aujourd’hui irréel : plusieurs unités par an, sur des sites préparés à l’avance, avec des bureaux d’études capables de réutiliser la même conception d’une unité à l’autre. Ce programme, décidé en 1974 après le premier choc pétrolier, a été conduit par un État qui fixait un objectif à trente ans et acceptait de ne pas en voir la fin dans son mandat.

Il faut poser les objections, car elles sont réelles. Les chaînes d’approvisionnement de ces séries ont en partie disparu, les forges et les ateliers de grosse chaudronnerie se sont concentrés ou sont passés sous contrôle étranger, une partie des compétences est partie à la retraite, et les exigences de sûreté postérieures à la catastrophe de Fukushima imposent des modifications substantielles au modèle d’origine. Relancer une conception ancienne suppose donc de reconstruire une filière et de la mettre à niveau, ce qui coûte aussi du temps. Mais ce coût est connu, borné, et comparable, alors que le coût d’une première mondiale est par nature inconnu : c’est précisément ce que le devis du programme EPR2 illustre depuis quatre ans, avec vingt-six milliards d’euros ajoutés à une estimation initiale.

La série est le seul mécanisme de baisse des coûts jamais démontré dans le nucléaire. C’est d’ailleurs l’argument interne du programme lui-même : EDF fait valoir qu’une paire coûte moins cher que deux réacteurs isolés, grâce à la mutualisation des moyens de chantier, et que les unités trois à six bénéficieront du retour d’expérience des deux premières. Si l’effet de série est réel, alors le meilleur moyen d’en profiter est de partir d’une conception déjà construite des dizaines de fois et non d’un modèle dont aucun exemplaire n’existe encore. Notre programme actuel fait l’inverse : il paie le prix de la première mondiale, puis il espère la série.

Le marché arbitre le présent, la politique doit anticiper

Reste la cause profonde, qui est institutionnelle. Un marché est un mécanisme excellent pour arbitrer le présent : il compare des offres disponibles aujourd’hui, il ajuste des prix, il alloue des ressources. Il est structurellement incapable d’anticiper un besoin qui n’existe pas encore, parce qu’un besoin qui n’existe pas encore n’a pas de prix. Un État, à l’inverse, est mauvais pour arbitrer le présent, il est lent, il empile les contraintes et il arbitre mal entre deux urgences immédiates. Mais c’est le seul acteur capable de porter une décision dont le retour ne viendra pas de son vivant : planter une forêt pour ses arrière-petits-enfants, construire un parc nucléaire pour les cinquante ans qui viennent, financer une filière avant qu’elle soit rentable. La politique n’est utile que lorsqu’elle assume cette fonction-là, et elle perd sa légitimité quand elle se contente de gérer des arbitrages courts que d’autres feraient mieux qu’elle.

Aujourd’hui, les deux mondes se sont échangé leurs rôles. L’État arbitre le présent, à coups de dispositifs budgétaires annuels, de dérogations et de compromis, tandis que le temps long est abandonné à des entreprises qui raisonnent à quinze ans mais qui doivent rendre des comptes tous les six mois. Le dossier EPR2 en est l’illustration parfaite : un projet industriel dont la durée dépasse plusieurs cycles électoraux, décidé par un conseil d’administration qui souhaite conclure avant une élection, dans un cadre de financement qui reste suspendu à l’accord de la Commission européenne. Personne, dans cette chaîne, n’a pour métier d’engager le pays au-delà de 2030.

Il en résulte une situation paradoxale, et presque confortable : chacun peut se déclarer favorable au nucléaire, personne n’a à répondre du calendrier. Le pays annonce six réacteurs, puis huit autres à l’étude, sans jamais trancher la seule question qui compte, celle du modèle industriel. Or c’est cette décision-là qui déterminera si la France produit son électricité décarbonée en 2045 ou si elle continue d’exploiter un parc vieillissant en achetant à l’étranger ce qu’elle ne fabrique plus. Une politique énergétique ne se juge pas aux intentions qu’elle affiche, mais à la capacité industrielle qu’elle laisse derrière elle.

Et vous, préférez-vous payer une première mondiale tous les vingt ans, ou reconstruire une filière qui a déjà posé cinquante-huit réacteurs sur le réseau français ?


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