Publié le 13 octobre 2026 à 15h30
Le prix repère du gaz grimpe de 6,6 % au 1er novembre, troisième hausse consécutive, à 194,90 euros le mégawattheure : six millions de ménages verront leur facture bouger. Mais l’addition ne s’arrête pas à la chaudière. Le gaz fabrique les engrais qui nourrissent et fixe le prix de l’électricité que tous paient. Un système bâti sur une seule molécule est fragile.
- Trois hausses en trois mois
- Des engrais dans l’assiette
- L’électricité payée au prix du gaz
- Flamanville à l’arrêt pour un an
- Un système qui tient sur une seule molécule
- Décider loin, ou décider près
- Ce que je regarderai cet hiver
Trois hausses en trois mois
La Commission de régulation de l’énergie a publié le 12 octobre 2026 le prix repère du gaz du 1er novembre : 194,90 euros TTC le mégawattheure, en hausse de 6,6 % sur un mois, après plus 5,6 % au 1er septembre et plus 6,3 % au 1er octobre (TF1 Info, 12 octobre 2026).
En janvier 2026, la référence valait 136,88 euros TTC le mégawattheure (CRE), soit environ 42 % de hausse en onze mois. Six millions de foyers, 60 % des abonnés résidentiels, ont une offre indexée : douze euros de plus par mois, cent trente-cinq euros sur l’année, calcule la CRE (BFM Business, 12 octobre 2026). 40 % restants, à prix fixe, ne sont pas concernés.
Acheminement et taxes inchangés : la hausse vient du marché, où le gaz de gros européen a suivi le conflit au Moyen-Orient et le blocage d’Ormuz, sur des stocks européens plus bas qu’à l’ordinaire, ce que j’ai détaillé ici. Si rien ne bouge d’ici décembre, la facture annuelle 2026 dépassera celle de 2025 d’environ 10 %, soit 120 euros de plus.
Des engrais dans l’assiette
Le gaz est aussi la matière première des engrais azotés, sans lesquels les rendements s’effondrent : fabriquer l’ammoniac, base de l’urée et de l’ammonitrate, en consomme de grandes quantités, et son prix entraîne celui des engrais avec quelques semaines de retard.
La tonne d’engrais azotés est passée à environ 500 euros, contre 380 euros l’hiver précédent, et reste environ 70 % plus chère qu’en moyenne en 2024 (Banque des territoires, mai 2026). L’Union européenne ne couvre que 60 % de ses besoins en azote : 30 % du commerce mondial d’urée et 20 % de celui d’ammoniac passaient par Ormuz.
Le 9 juillet 2026, l’État a débloqué 145 millions d’euros d’aide d’urgence, dont 107 millions de la réserve de crise européenne et 38 millions de crédits nationaux (TF1 Info, 9 juillet 2026) : 50 euros par tonne d’engrais azoté achetée, 70 euros pour les plus exposées. Le guichet FranceAgriMer court jusqu’au 31 décembre 2026 (FranceAgriMer), la France important plus de 60 % de ses engrais azotés.
L’effet se décale d’une saison, puis gagne les prix alimentaires, déjà nourris par l’énergie. Les 6,6 % de novembre ne concernent donc pas six millions de foyers, mais tous ceux qui mangent.
L’électricité payée au prix du gaz
Sur le marché de gros européen, le prix de l’électricité est fixé par la dernière centrale appelée, presque toujours à gaz, puis s’applique à toute l’électricité vendue, y compris nucléaire ou hydraulique produite bien moins cher. Le Sénat l’avait documenté en 2023 dans son rapport numéro 670 (Sénat).
Le mécanisme mord surtout quand le système est tendu : la moyenne des prix de gros français est passée d’environ 276 euros le mégawattheure en 2022 à 97 euros en 2023, selon RTE (Toute l’Europe), avant de tomber sous les coûts complets en 2025.
L’été 2026 l’a montré. Pendant la canicule, EDF a arrêté trois réacteurs et réduit la puissance de huit autres, fleuves trop chauds pour le refroidissement. Le 16 juillet, le prix de gros au jour le jour a atteint 152,72 euros le mégawattheure en moyenne, avec un pic à 230 euros à vingt heures, et la moyenne du mois s’est établie à 92,1 euros, près de 40 % de plus qu’en juin (Les Énergies Renouvelables) ; le coût de l’épisode est estimé à 16 milliards d’euros, chiffre que j’ai examiné ici.
Enfin, l’ARENH, qui permettait d’acheter une partie du nucléaire d’EDF à 42 euros le mégawattheure, a été supprimé le 1er janvier 2026 : la fourniture se négocie au prix de marché, celui que le gaz tire vers le haut.
Flamanville à l’arrêt pour un an
Le réacteur le plus puissant de France est à l’arrêt depuis le 26 septembre 2026. L’EPR de Flamanville subit sa première visite complète, de 350 jours, qui comprend le remplacement du couvercle de la cuve, une pièce de près de 100 tonnes et de six mètres de diamètre signalée par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (TF1 Info, 26 septembre 2026).
L’opération mobilise environ 2 500 personnes et 200 entreprises sur 20 000 activités, pour plusieurs centaines de millions d’euros ; engagée dans les 30 mois suivant le chargement du combustible, en mai 2024, elle n’est donc pas une panne. Le réacteur numéro 1 est en visite partielle jusqu’au 19 décembre, et la centrale connaîtra trois arrêts programmés en un an (actu.fr, 17 septembre 2026).
Flamanville 3 injecte 1 600 mégawatts sur le réseau et avait produit 9,9 térawattheures depuis sa première connexion : retirer cette puissance pendant un hiver où la demande monte et où le gaz fixe le prix de l’électricité revient à retirer une pièce au seul endroit qui allégeait la facture.
Un système qui tient sur une seule molécule
Un ensemble dont toutes les parties dépendent du même élément extérieur devient fragile : un pays qui chauffe, fertilise, produit son électricité et fait rouler ses camions avec la même molécule a un point de rupture, pas un système énergétique.
La France a renoncé à fixer le prix du gaz le 30 juin 2023 en supprimant les tarifs réglementés, a laissé celui de l’électricité suivre celui du gaz, et dépend d’importations pour ses engrais comme pour ses hydrocarbures : ensemble, ces choix font remonter la même tension sur le chauffage, le carburant et les aliments, au moment même où les raffineries s’arrêtent.
L’Allemagne illustre le raisonnement : sa sortie du nucléaire a été actée dès 2002, accélérée en 2011 par Angela Merkel après Fukushima, et les trois derniers réacteurs arrêtés le 15 avril 2023 (Sfen). Elle a remplacé cette électricité pilotable par du gaz plus cher et de l’éolien intermittent ; les explosions de Nord Stream en septembre 2022 sont documentées, mais aucune enquête n’en a publiquement établi la responsabilité.
Reste un chiffre. En 2025, la France a été le premier exportateur net d’électricité de l’Union européenne, avec un solde d’environ 92,3 térawattheures, soit 17 % de sa production, et près de 23,1 térawattheures livrés à l’Allemagne et à la Belgique (RTE, bilan électrique 2025) ; elle importe pourtant l’essentiel de son énergie primaire en hydrocarbures.
Décider loin, ou décider près
La même architecture se retrouve dans la manière de décider : un système qui centralise les choix loin du terrain devient plus lent et plus fragile, car la règle unique ignore les situations réelles. Redonner aux échelons locaux la capacité de décider de ce qui les concerne est un principe de robustesse : la ferme, l’usine et la commune ont une information que le centre n’a pas.
Ce que je regarderai cet hiver
Trois rendez-vous, tous datés : le budget 2027, examiné cette semaine, sur l’énergie industrielle et les engrais ; la réforme du marché européen de l’électricité, et la question de savoir si le prix restera fixé par une centrale à gaz ; l’hiver qui vient, avec Flamanville arrêté et trois hausses de gaz annoncées, quand l’État promet des mesures que j’ai déjà regardées de près.
La règle du jeu, elle, ne bouge pas : chaque tension sur la molécule se paiera sur toute la production tant que le gaz fixera le prix de l’électricité, et chaque tension alimentaire suivra celle du gaz tant que les engrais viendront d’ailleurs. Deux verrous qu’aucun décret ne lève.
Et vous, faut-il continuer à faire dépendre le chauffage, l’électricité et la nourriture d’une seule molécule ? Je crois que non : la diversité protège mieux que la puissance. Mais dites-moi ce qui, dans votre facture ou votre assiette, vous ferait changer d’avis.



