Un ressortissant franco-turc, Mehmet Sahan, 48 ans, est détenu en Azerbaïdjan depuis février 2022 après une plainte de son ancien employeur, le groupe d’armement et d’électronique Thales. Selon une enquête du « Monde » publiée les 8 et 9 octobre 2026, le Parquet national financier enquête sur les contrats du groupe dans ce pays du Caucase et a perquisitionné le géant français en 2024. Thales, détenu à 27 % par l’État, n’est pas poursuivi à ce stade et conteste les allégations.
Un ancien responsable de Thales emprisonné à Bakou
Mehmet Sahan a dirigé, de mai 2014 à avril 2021, le bureau de représentation de Thales à Bakou, la capitale azerbaïdjanaise, rapporte Le Monde dans le premier volet de son enquête, publié le 8 octobre 2026. Son périmètre avait même été élargi à l’Ukraine et à la Géorgie en janvier 2020. Ce père de quatre enfants a ensuite été licencié, puis détenu à partir du 17 février 2022 sur plainte de son ancien employeur. La justice azerbaïdjanaise l’a condamné à dix ans de prison et à quatre millions d’euros d’amende, notamment pour détournements de fonds.
Du fond de sa cellule, M. Sahan dénonce une « parodie judiciaire » et affirme « risquer sa vie » en raison d’un état de santé très dégradé. Ses avocats demandent son rapatriement. Le Monde souligne que son sort n’avait jusqu’ici été évoqué ni par la presse ni par la diplomatie française, en dehors de quelques articles publiés en langue azerbaïdjanaise. Quatre jours après la parution du premier volet, l’AFP a rapporté que Paris suivait « avec attention » la situation du détenu.
Le détenu avance une explication à son incarcération : il se serait intéressé d’un peu trop près à de possibles circuits de corruption de Thales en Azerbaïdjan. Il s’agit à ce stade d’une déclaration de l’intéressé, non d’un fait établi : la justice azerbaïdjanaise ne l’a pas retenue, et aucune enquête n’a confirmé ce lien.
Le parquet national financier enquête sur les contrats azerbaïdjanais
Dans le second volet, publié le 9 octobre, Le Monde indique que le Parquet national financier (PNF) enquête sur les contrats de Thales en Azerbaïdjan et a perquisitionné le groupe en 2024. L’affaire s’inscrit dans un ensemble de procédures plus large. Une enquête de l’AFP rapporte que le PNF et le Serious Fraud Office (SFO) britannique enquêtent conjointement, depuis fin novembre 2024, sur Thales et sa filiale Thales UK. Le volet français, ouvert en juillet 2024, porte notamment sur de la corruption et du trafic d’influence d’agent public étranger, selon une source judiciaire citée par l’agence.
L’AFP indique qu’un ancien contrôleur de gestion, licencié pour insuffisance professionnelle à la mi-2023, est à l’origine de signalements au SFO et à l’Agence française anticorruption. La cellule investigation de Radio France avait de son côté révélé, en 2023, l’ouverture d’une enquête du PNF sur un marché à l’étranger, après la plainte d’un intermédiaire. En 2024, des perquisitions avaient aussi été menées en France, aux Pays-Bas et en Espagne dans le cadre de deux enquêtes préliminaires.
Thales n’est pas poursuivi à ce stade. Le groupe conteste les allégations et affirme avoir mené un audit interne qui a conclu à leur « absence de fondement ». Il dit coopérer « pleinement » avec le PNF et le SFO, rappelle que « ces enquêtes ont été engagées sur une période longue (15 ans) et qu’aucune n’a abouti à date », et souligne se conformer « strictement aux réglementations nationales et internationales ». L’AFP précise que le parquet financier est saisi d’au moins cinq autres procédures visant le groupe.
Des partenaires locaux « parmi les plus exposés au risque de corruption »
Selon Le Monde, Thales s’appuyait en Azerbaïdjan sur des partenaires locaux : un consultant, VES Consultancy, et un partenaire industriel, Concept.com. Les deux structures, dont les sièges sont respectivement à Bakou et au Luxembourg, sont liées à Khagani Bashirov, un Azerbaïdjanais né en 1961, devenu citoyen français en 2008, qui se présentait en 2020 comme « consultant pour Thales en Azerbaïdjan entre 2002 et 2017 ».
Interrogé, le groupe justifie le recours à ces intermédiaires par une « pratique usuelle dans l’industrie », tout en reconnaissant qu’ils sont « considérés comme les tiers parmi les plus exposés au risque de corruption ou de trafic d’influence ». Cette reconnaissance documente un risque identifié par l’entreprise elle-même ; elle n’établit pas de faits de corruption. Le rôle exact de ces structures relève de l’enquête, et aucune poursuite les concernant n’est rapportée à ce stade.
Ryan libéré, Sahan absent des négociations
Le Caucase est déjà un dossier diplomatique pour Paris. Au moins trois ressortissants français y étaient détenus, dont l’homme d’affaires Martin Ryan et le développeur Théo Clerc, selon La Dépêche du Midi (20 septembre 2026). Pour obtenir leur libération, la France a soutenu le retrait des sanctions européennes visant l’oligarque russe Alicher Ousmanov. Après ce délisting, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a gracié Martin Ryan le 23 septembre ; le Quai d’Orsay a salué un « geste humanitaire » et évoqué une étape vers la « normalisation » avec Bakou.
Interrogée par l’AFP le 8 octobre, la diplomatie française s’est bornée à indiquer qu’elle suivait « avec attention » le cas de M. Sahan, sans annoncer de démarche comparable. Le rapprochement entre les deux situations doit rester prudent : M. Sahan est franco-turc, sa condamnation a été prononcée sur plainte d’un employeur privé pour détournements de fonds, et non pour espionnage. Le Monde relève toutefois que son cas n’avait jamais été porté par la diplomatie française avant la publication de l’enquête.
À retenir
- Mehmet Sahan, 48 ans, franco-turc, ancien directeur du bureau de Thales à Bakou, est détenu en Azerbaïdjan depuis le 17 février 2022 après une plainte de son ancien employeur ; il a été condamné à dix ans de prison et quatre millions d’euros d’amende pour détournements de fonds.
- Il dénonce une « parodie judiciaire » et assure que son incarcération pourrait être liée à son intérêt pour de possibles circuits de corruption chez Thales, une explication qui reste sa déclaration, non un fait établi.
- Selon Le Monde, le Parquet national financier enquête sur les contrats de Thales en Azerbaïdjan et a perquisitionné le groupe en 2024 ; l’AFP rapporte que le PNF et le SFO britannique enquêtent conjointement depuis 2024 sur Thales et Thales UK.
- Thales, détenu à 27 % par l’État, n’est pas poursuivi ; le groupe conteste les allégations, dit coopérer avec les juges et affirme qu’aucune des enquêtes ouvertes depuis quinze ans n’a abouti.
- La France a obtenu la libération d’autres de ses ressortissants détenus à Bakou, dont Martin Ryan gracié le 23 septembre ; le cas de M. Sahan n’avait pas été porté par la diplomatie française avant la publication de l’enquête.
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Pour aller plus loin
- Le Monde, « La France enquête sur les contrats de Thales en Azerbaïdjan, dénoncés par un ex-responsable emprisonné » (9 octobre 2026)
- Le Monde, « Mehmet Sahan, un Français attaqué par son ex-employeur, Thales » (8 octobre 2026)
- AFP, « Les dénonciations d’un ex-salarié à l’origine d’une enquête visant Thales pour corruption »
- franceinfo (Radio France), « Le groupe Thales visé par une enquête du parquet national financier pour des soupçons de corruption en Inde » (5 mai 2023)
- La Dépêche du Midi, « pourquoi la France soutient-elle le retrait des sanctions visant Alicher Ousmanov » (20 septembre 2026)
Méthode : le fait central, à savoir l’enquête du Parquet national financier sur les contrats de Thales à l’étranger et la détention en Azerbaïdjan d’un ancien responsable du groupe, repose sur des travaux de rédactions distinctes : l’enquête du « Monde » en deux volets (8 et 9 octobre 2026, Guillaume Daudin), l’enquête de l’AFP sur le signalement d’un ancien salarié et les procédures du PNF et du SFO, et les révélations de la cellule investigation de Radio France sur le volet indien. Deux dépêches d’agence (AFP, reprises par Mediapart et d’autres) comptent pour une seule origine. Réserves : Thales n’est pas poursuivi à ce stade et conteste les allégations, son audit interne concluant à leur « absence de fondement » ; aucune des enquêtes ouvertes depuis quinze ans n’a abouti selon le groupe ; le PNF ne communique pas sur les procédures en cours. Le lien entre l’incarcération de M. Sahan et ses dénonciations relève de son explication personnelle, non d’un fait judiciairement établi, la justice azerbaïdjanaise l’ayant condamné pour détournements de fonds. Le rapprochement avec la libération de Martin Ryan est présenté comme une mise en regard, non comme une causalité démontrée.



