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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

La seule forge d’obus de France est à reprendre : 3 ou 4 candidats, et l’État reste acheteur

Halle de forge monumentale de nuit : deux ouvriers en bleu de travail manipulent avec des pinces un corps d'obus de 155 mm porté au rouge, devant une presse hydraulique et un four ouvert ; au-dessus, dans une salle vitrée suspendue, quatre hommes en costume se penchent sur des dossiers ; des centaines de corps d'obus alignés en colonnade au fond
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Le tribunal de commerce de Tarbes a placé lundi 26 octobre les Forges de Tarbes en redressement judiciaire. L’usine est la seule de France à forger les corps d’obus de 155 mm, l’enveloppe d’acier sans laquelle les canons Caesar ne tirent pas, et elle emploie 63 salariés. La décision ne liquide rien : elle ouvre une période d’observation et met la survie du dernier maillon de la chaîne de munitions en reprise à négocier. L’État, lui, est partout : client, régulateur, accusateur. Nulle part propriétaire.

  1. Ce que le tribunal a ouvert, pas sauvé
  2. Le propriétaire a déjà perdu deux autres sites
  3. Les repreneurs annoncés, et l’argent qui manque
  4. L’État commande, contrôle, signale, et n’achète pas
  5. Ce que cela change pour les livraisons

Ce que le tribunal a ouvert, pas sauvé

La demande a été déposée le 22 octobre par l’entreprise elle-même, après une déclaration de cessation des paiements (communiqué Europlasma à l’AMF). Je l’ai raconté ce jour-là : l’usine demandait son propre placement. Lundi, l’audience a duré une heure, entre 14 h et 15 h (La Dépêche du Midi). Direction et syndicats y ont défendu la même issue, et les salariés avaient voté pour en comité social et économique.

Un redressement n’est pas une liquidation : il gèle les poursuites et ouvre une période d’observation, le temps de choisir entre continuation et cession. Les salariés demandent la cession (La Semaine des Pyrénées). La nuance n’est pas syndicale, elle est industrielle : une continuation laisserait l’usine au même actionnaire, avec la même trésorerie.

Le propriétaire a déjà perdu deux autres sites

Europlasma a racheté les Forges en 2021 en promettant de porter la production à 15 000 corps par mois en 2025 (AFP). Deux autres sites du groupe sont tombés : la Fonderie de Bretagne, 244 salariés, liquidée le 15 octobre faute de repreneur, et Valdunes, le fabricant de roues ferroviaires, en quête d’un acheteur (AFP, 27 octobre). J’ai suivi le premier dossier de bout en bout : l’argent public avait payé l’attente, pas la reprise.

Le groupe a creusé ses pertes en 2025 et reconnaît « le caractère déficitaire de la majorité de ses activités ». En avril, il annonçait vouloir céder ses activités de défense et discuter avec « un industriel français » ; huit mois plus tard, rien n’a été signé. Le repreneur de 2021 n’a pas tenu sa part.

Les repreneurs annoncés, et l’argent qui manque

La direction annonce 3 ou 4 candidats sérieux et réclame un appel d’offres après le jugement. Elle veut un industriel du secteur, capable de lisser un chiffre d’affaires passé de 6 à 20 millions d’euros avant de retomber à 14, avec un client unique qui commande par vagues (La Dépêche du Midi, 26 octobre). Ce qui manque n’est ni la commande ni la compétence : c’est l’argent pour moderniser un outil que le propriétaire n’a pas renouvelé.

L’État commande, contrôle, signale, et n’achète pas

Le client : 30 000 corps commandés pour 2026, environ 20 000 pour 2027, quand l’usine a besoin de 50 000 pour tenir (les chiffres du maire de Tarbes, détaillés ici le 17 octobre). Le régulateur : un arrêté de la préfète des Hautes-Pyrénées du 9 octobre impose la requalification des presses avant le 31 décembre. L’accusateur : la Direction générale de l’armement a saisi le parquet de Tarbes pour lui signaler « des décisions de gestion récentes qui semblent avoir précipité la dégradation rapide » des finances (AFP). Une saisine signale, elle ne juge pas et ne prouve aucune faute.

Trois rôles, un absent : celui d’actionnaire. La région Occitanie a écrit au Premier ministre le 23 octobre ; aucune reprise par l’État n’a été annoncée. Je ne dis pas qu’il devrait racheter l’usine. Je constate qu’il a organisé la commande, la norme et le contrôle, et qu’il a laissé la propriété à un fonds qui passe la main à un tribunal.

Ce que cela change pour les munitions livrées

La charge explosive vient d’Eurenco à Bergerac, l’assemblage final de KNDS France, mais sans corps creux il n’y a rien à charger, et il n’existe pas d’autre forge en France. Le redressement donne du temps, pas de la capacité : la production 2026 s’achève fin novembre, les presses doivent être conformes au 31 décembre. Si la reprise traîne, la question devient : combien de mois la France peut-elle encore livrer des obus de 155 mm ?

Sept dates, un seul point de rupture

Du contrôle des presses au jugement. Survolez une étape.

9 juillet 2026 : Inspection : 5 equipements en retard, 9 autres a echeance.9 juilletInspection : 5 equipements en retard, 9 autres a echeance.9 octobre 2026 : Arrete prefectoral : requalification avant le 31 decembre, sinon arret.9 octobreArrete prefectoral : requalification avant le 31 decembre, sinon arret.15 octobre 2026 : La DGA saisit la procureure de la Republique de Tarbes.15 octobreLa DGA saisit la procureure de la Republique de Tarbes.22 octobre 2026 : Cessation des paiements declaree, tribunal saisi par l’entreprise.22 octobreCessation des paiements declaree, tribunal saisi par l’entreprise.26 oct., 14 h 2026 : Audience : direction et CFDT defendent le placement.26 oct., 14 hAudience : direction et CFDT defendent le placement.26 oct., soir 2026 : Redressement judiciaire prononce, reprise a negocier.26 oct., soirRedressement judiciaire prononce, reprise a negocier.31 decembre 2026 : Echeance de requalification des presses.31 decembreEcheance de requalification des presses.

Sources : arrêté préfectoral du 9 octobre 2026 ; Europlasma (22 octobre) ; La Dépêche du Midi, La Semaine des Pyrénées, AFP.
France 24. Reportage consacré à l’usine de Tarbes au moment du réarmement, antérieur au jugement du 26 octobre 2026 : l’atelier, les corps d’obus et le rythme de production de l’époque, pas la situation juridique actuelle.
À retenir

  • Seule usine française à forger les corps d’obus de 155 mm, les Forges de Tarbes sont en redressement depuis le 26 octobre, à leur demande.
  • 63 salariés. Europlasma, propriétaire depuis 2021, a aussi perdu la Fonderie de Bretagne, liquidée le 15 octobre, et cherche un repreneur pour Valdunes.
  • 3 ou 4 candidats annoncés par la direction, aucun nom public, un appel d’offres à ouvrir.
  • 30 000 corps commandés pour 2026, contre 50 000 nécessaires. Presses à requalifier avant le 31 décembre.
Notre lecture

L’État sait acheter des obus, normer une presse et saisir un parquet. Il ne veut pas, ou ne peut pas, être propriétaire d’une usine. La souveraineté qu’il revendique s’arrête donc au contrat d’achat : elle tient tant qu’un autre accepte de faire tourner l’outil, et cesse le jour où cet autre n’a plus d’argent. Un pays qui laisse sa seule forge d’obus à un fonds en difficulté, puis à un tribunal, a un carnet de commandes, pas une politique industrielle.

Opinion de la maison, pas un fait.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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