Le tribunal de commerce de Tarbes a placé lundi 26 octobre les Forges de Tarbes en redressement judiciaire. L’usine est la seule de France à forger les corps d’obus de 155 mm, l’enveloppe d’acier sans laquelle les canons Caesar ne tirent pas, et elle emploie 63 salariés. La décision ne liquide rien : elle ouvre une période d’observation et met la survie du dernier maillon de la chaîne de munitions en reprise à négocier. L’État, lui, est partout : client, régulateur, accusateur. Nulle part propriétaire.
- Ce que le tribunal a ouvert, pas sauvé
- Le propriétaire a déjà perdu deux autres sites
- Les repreneurs annoncés, et l’argent qui manque
- L’État commande, contrôle, signale, et n’achète pas
- Ce que cela change pour les livraisons
Ce que le tribunal a ouvert, pas sauvé
La demande a été déposée le 22 octobre par l’entreprise elle-même, après une déclaration de cessation des paiements (communiqué Europlasma à l’AMF). Je l’ai raconté ce jour-là : l’usine demandait son propre placement. Lundi, l’audience a duré une heure, entre 14 h et 15 h (La Dépêche du Midi). Direction et syndicats y ont défendu la même issue, et les salariés avaient voté pour en comité social et économique.
Un redressement n’est pas une liquidation : il gèle les poursuites et ouvre une période d’observation, le temps de choisir entre continuation et cession. Les salariés demandent la cession (La Semaine des Pyrénées). La nuance n’est pas syndicale, elle est industrielle : une continuation laisserait l’usine au même actionnaire, avec la même trésorerie.
Le propriétaire a déjà perdu deux autres sites
Europlasma a racheté les Forges en 2021 en promettant de porter la production à 15 000 corps par mois en 2025 (AFP). Deux autres sites du groupe sont tombés : la Fonderie de Bretagne, 244 salariés, liquidée le 15 octobre faute de repreneur, et Valdunes, le fabricant de roues ferroviaires, en quête d’un acheteur (AFP, 27 octobre). J’ai suivi le premier dossier de bout en bout : l’argent public avait payé l’attente, pas la reprise.
Le groupe a creusé ses pertes en 2025 et reconnaît « le caractère déficitaire de la majorité de ses activités ». En avril, il annonçait vouloir céder ses activités de défense et discuter avec « un industriel français » ; huit mois plus tard, rien n’a été signé. Le repreneur de 2021 n’a pas tenu sa part.
Les repreneurs annoncés, et l’argent qui manque
La direction annonce 3 ou 4 candidats sérieux et réclame un appel d’offres après le jugement. Elle veut un industriel du secteur, capable de lisser un chiffre d’affaires passé de 6 à 20 millions d’euros avant de retomber à 14, avec un client unique qui commande par vagues (La Dépêche du Midi, 26 octobre). Ce qui manque n’est ni la commande ni la compétence : c’est l’argent pour moderniser un outil que le propriétaire n’a pas renouvelé.
L’État commande, contrôle, signale, et n’achète pas
Le client : 30 000 corps commandés pour 2026, environ 20 000 pour 2027, quand l’usine a besoin de 50 000 pour tenir (les chiffres du maire de Tarbes, détaillés ici le 17 octobre). Le régulateur : un arrêté de la préfète des Hautes-Pyrénées du 9 octobre impose la requalification des presses avant le 31 décembre. L’accusateur : la Direction générale de l’armement a saisi le parquet de Tarbes pour lui signaler « des décisions de gestion récentes qui semblent avoir précipité la dégradation rapide » des finances (AFP). Une saisine signale, elle ne juge pas et ne prouve aucune faute.
Trois rôles, un absent : celui d’actionnaire. La région Occitanie a écrit au Premier ministre le 23 octobre ; aucune reprise par l’État n’a été annoncée. Je ne dis pas qu’il devrait racheter l’usine. Je constate qu’il a organisé la commande, la norme et le contrôle, et qu’il a laissé la propriété à un fonds qui passe la main à un tribunal.
Ce que cela change pour les munitions livrées
La charge explosive vient d’Eurenco à Bergerac, l’assemblage final de KNDS France, mais sans corps creux il n’y a rien à charger, et il n’existe pas d’autre forge en France. Le redressement donne du temps, pas de la capacité : la production 2026 s’achève fin novembre, les presses doivent être conformes au 31 décembre. Si la reprise traîne, la question devient : combien de mois la France peut-elle encore livrer des obus de 155 mm ?
Sept dates, un seul point de rupture
Du contrôle des presses au jugement. Survolez une étape.
- Seule usine française à forger les corps d’obus de 155 mm, les Forges de Tarbes sont en redressement depuis le 26 octobre, à leur demande.
- 63 salariés. Europlasma, propriétaire depuis 2021, a aussi perdu la Fonderie de Bretagne, liquidée le 15 octobre, et cherche un repreneur pour Valdunes.
- 3 ou 4 candidats annoncés par la direction, aucun nom public, un appel d’offres à ouvrir.
- 30 000 corps commandés pour 2026, contre 50 000 nécessaires. Presses à requalifier avant le 31 décembre.
L’État sait acheter des obus, normer une presse et saisir un parquet. Il ne veut pas, ou ne peut pas, être propriétaire d’une usine. La souveraineté qu’il revendique s’arrête donc au contrat d’achat : elle tient tant qu’un autre accepte de faire tourner l’outil, et cesse le jour où cet autre n’a plus d’argent. Un pays qui laisse sa seule forge d’obus à un fonds en difficulté, puis à un tribunal, a un carnet de commandes, pas une politique industrielle.
Opinion de la maison, pas un fait.



