L’article 5 de la Charte de l’environnement de 2004 commence par un aveu, et cet aveu figure dans le bloc de constitutionnalité : le dommage peut être incertain, la décision publique doit pourtant être prise. Une règle qui organise l’action dans l’incertitude détonne dans une époque qui réclame des preuves. Le texte ne dit pas que la vérité est hors d’atteinte : il dit qu’une société peut décider sans elle, à condition de rendre ses décisions révisables.
- Le texte qui avoue
- L’époque exige la preuve
- Croire, c’est se souvenir que c’est étrange
- La certitude devenue procédure
- L’incertitude qui vient du passé
- Ce que j’en retiens
Le texte qui avoue
« Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. »
Charte de l’environnement de 2004, article 5
Trois éléments s’y suivent : le dommage est incertain, les autorités organisent la fabrication du savoir en cours de route, les mesures sont provisoires et proportionnées.
Le mot décisif est « provisoires ». Une mesure provisoire est une mesure qu’on accepte de défaire. C’est la forme juridique du doute : celui qui doute garde sa décision ouverte, donc corrigeable. Une administration qui ne prévoit pas sa propre révision ne doute pas, elle affirme.
Rattachée aux révisions de mars 2005, la Charte n’a pas chassé le doute du droit : elle l’y a installé, avec une procédure.
L’époque exige la preuve
Le discours dominant tient le langage inverse : croire sans preuve y passe pour une faute, et cette exigence a un nom. Un article de la Revue philosophique de la France et de l’étranger, publié en 2021, la formule ainsi : on ne devrait croire que ce pour quoi l’on a des raisons suffisantes, et douter dans tous les autres cas.
Cet article ne s’arrête pas là. Certaines croyances ne respectent pas la règle sans être illégitimes : les principes du sens commun. Nous tenons nos facultés intellectuelles pour fiables sans raisons suffisantes, et même en présence de raisons d’en douter. Appliquée jusqu’au bout, la règle de l’évidence interdirait de faire confiance à son propre jugement. Personne ne peut vivre ainsi.
Voilà le premier déplacement : la preuve n’est pas le contraire de la croyance, elle en est un cas particulier, celui où la croyance accepte de comparaître. Le reste du temps, nous croyons sans avoir comparu, et nous appelons cela être raisonnable. La mécanique se voit dans le droit ordinaire : quand un polluant n’a pas de limite légale, l’absence de seuil ne prouve pas l’innocuité, elle constate que personne n’a eu à démontrer quoi que ce soit. En Occitanie, 103 polluants mesurés, presque aucun cadre légal.
Croire, c’est se souvenir que c’est étrange
Un article de ThéoRèmes, publié en 2013, résume l’analyse d’un sociologue : croire, c’est confirmer un assentiment, oublier que le contenu est étrange, et douter, c’est-à-dire se souvenir que c’est bizarre. La définition mérite d’être retournée : le doute n’est pas ce qui arrive quand la croyance s’effondre, il est l’un des trois gestes qui la composent.
D’où deux manières de tenir une idée. Le croyant assuré a oublié l’étrangeté : il ne sait plus qu’il affirme. L’homme de la foi du doute affirme en sachant qu’il affirme, ce qui le rend plus exigeant, pas moins. Le premier est fragile sans le savoir, le second est solide parce qu’il sait où il est fragile.
La certitude devenue procédure
Pourquoi la certitude nous manque-t-elle tant ? Un article de la Nouvelle revue de psychosociologie, publié en 2013, décrit des points de certitude symboliques, tenus pour certains parce que la société les garantit. Dans les sociétés dites traditionnelles, la garantie passe par des institutions concrètes, la filiation, les passages ritualisés. Dans les nôtres, elle s’est retirée : la certitude devient une tâche. D’où la frénésie de preuves, de labels et de données chiffrées : moins une exigence de rigueur qu’une demande de réassurance adressée à des institutions qui ne garantissent plus.
Le doute ne disparaît pas : il change de porteur. L’institution le prend en charge, commande une évaluation, publie un rapport, fixe un seuil. En échange, le citoyen reçoit une certitude de procédure. La question n’est plus « est-ce vrai ? » mais « est-ce documenté, évalué, révisable ? ».
Le bénéfice est réel : une décision prise sous procédure est attaquable, donc discutable, donc politique. Le coût est plus discret : le doute devient une compétence professionnelle, et le citoyen se retrouve croyant par délégation. Il ne croit plus en une vérité, il croit en un dossier. La prolongation des réacteurs au-delà de 60 ans montre le mécanisme : la décision existe, mais elle n’existe que par l’avis technique qui l’autorise et le coût qu’il reconnaît.
L’incertitude qui vient du passé
Un article de Natures Sciences Sociétés, publié en 2008, traite des situations où l’incertitude ne porte pas sur l’avenir mais sur le passé. Son exemple : les vétérans des essais nucléaires français, quand il faut établir un lien entre des pathologies et une exposition survenue des décennies plus tôt.
Aucune preuve ne sera produite, non par négligence, mais parce qu’elle n’existe plus : les traces manquent, les doses sont mal connues, les délais sont trop longs. Le conflit porte sur un principe analogue à la précaution, tourné vers le passé. On ne prévient plus un dommage à venir, on présume un dommage advenu. Le contrôle de l’eau du robinet donne le même vertige : le cancérigène vient de tuyaux posés avant 1980, et le contrôle officiel ne le cherche pas là.
C’est le geste le plus honnête. Présumer, ce n’est pas renoncer à savoir : c’est dire ce que je tiens pour vrai sans pouvoir le prouver, pourquoi je le tiens, et ce qu’il faudrait pour me faire changer d’avis.
Ce que j’en retiens
Notre époque se raconte comme celle de la preuve. Ses textes fondamentaux avouent autre chose : on décide dans l’incertitude, on croit sans garantie, et la seule politesse intellectuelle est de le dire. La foi du doute n’est pas un scepticisme confortable, c’est une discipline : affirmer assez pour agir, douter assez pour se corriger.
Question finale : quand vous dites « je sais », quelle part repose sur une preuve, et quelle part sur une confiance que vous n’avez jamais examinée ?



