L’eau du robinet de milliers de communes passe dans des tuyaux en PVC posés avant 1980. Ces tuyaux relâchent un gaz, le chlorure de vinyle monomère, cancérogène certain pour l’homme depuis 1987 et soumis depuis 2007 à une limite de 0,5 microgramme par litre. Une canalisation fabriquée entre 1970 et 1980 peut contenir jusqu’à 2 000 fois plus de ce résidu qu’une canalisation postérieure à 1980, date à laquelle les fabricants ont ajouté une étape d’extraction.
Le ministère de la Santé recense environ 140 000 kilomètres de PVC d’avant 1980, ou de date de pose inconnue, dans la moitié des départements seulement. Selon France Culture, une note de l’Institut de veille sanitaire avançait en 2010 le chiffre de 600 000 personnes pouvant être concernées par des teneurs supérieures à la limite.
La France mesure ce gaz plus strictement que l’Europe ne l’exige. Le point faible n’est pas la norme, c’est l’endroit et la fréquence de la mesure : le contrôle sanitaire prélève sur des secteurs tirés au hasard, pas sur les tronçons en PVC ni aux extrémités du réseau, et dans une petite commune l’analyse n’a lieu qu’une fois tous les 5 à 10 ans.
Un gaz qui vient du tuyau, pas de la rivière
Le chlorure de vinyle monomère, ou CVM, est un gaz incolore, très volatil, sans source naturelle : un produit de synthèse fabriqué pour polymériser le PVC, utilisé pour les canalisations d’eau potable depuis le début des années 1970.
Le problème n’est pas le PVC en général, mais une fenêtre de fabrication. Jusqu’en 1980, le monomère résiduel restait piégé dans la paroi du tuyau ; à partir de 1980, une étape supplémentaire, le stripping, l’extrait en usine. Une canalisation postérieure renferme moins de 1 milligramme de CVM par kilogramme de PVC, seuil en dessous duquel on ne détecte plus rien dans l’eau, contre jusqu’à 2 000 fois plus pour un tuyau des années 1970, documente le ministère de la Santé.
Un tuyau ancien ne suffit pas à contaminer l’eau : le gaz migre lentement vers la paroi et se mélange d’autant plus que l’eau séjourne longtemps et qu’elle est chaude. D’où les extrémités de réseau, les culs-de-sac, les communes rurales et les étés, que l’ARS Grand Est identifie comme « une préoccupation importante dans certaines parties de l’ouest de la France ».
La barre des 0,5 microgramme par litre, et ce que dit l’ANSES
La limite est fixée à 0,5 microgramme par litre au robinet par l’arrêté du 11 janvier 2007 relatif aux limites et références de qualité des eaux destinées à la consommation humaine. L’Union européenne retient la même valeur mais n’impose pas de la mesurer, un calcul sur les matériaux lui suffisant. La France a fait l’inverse et rendu l’analyse systématique dès 2007, rappelle le ministère.
Sur le risque, il faut tenir deux choses ensemble. L’ANSES a conclu en 2005 puis en 2014 à un risque accru de cancers du foie au-delà de la limite de qualité. Mais aucune association n’a été établie à ce jour entre des cas d’angiosarcome du foie ou de carcinome hépatocellulaire et la consommation d’eau du robinet, comme le note le guide de l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur. La certitude de cancérogénicité vient d’expositions professionnelles par voie respiratoire, à fortes doses, dans l’industrie du PVC.
Le danger est établi, l’exposition est réelle là où les tuyaux sont anciens, l’effet observé dans la population ne l’est pas. Ce n’est pas une raison de dormir tranquille : c’est une raison de mesurer au bon endroit.
Le contrôle prélève au hasard, pas là où le tuyau est vieux
Les prélèvements sont, écrit l’ARS Grand Est, « sauf cas particulier, réalisés sur des secteurs aléatoires, et non sur des secteurs avec canalisations PVC ou de bout de réseau », d’où la nécessité d’« un diagnostic comprenant des analyses dans les secteurs les plus à risque ». La phrase figure page 5 d’un guide destiné aux responsables de la distribution, et décrit une méthode plus qu’une faute : le contrôle certifie la conformité moyenne d’un réseau, il ne cherche pas la poche de gaz.
La fréquence aggrave l’angle mort. Elle dépend de la population desservie, donc elle est la plus faible là où le risque est le plus fort.
Combien de fois l’eau de votre commune est analysée pour le CVM
Fréquence annuelle des analyses au robinet prévues par l’arrêté du 11 janvier 2007, selon la population desservie. Survolez une barre.
Dans une commune de moins de 500 habitants, l’eau est donc contrôlée pour ce paramètre une fois tous les 2 à 10 ans, sur un point quelconque du réseau ; dans une ville de 40 000 habitants, 4 fois par an. La règle est proportionnée à la population, pas au risque de relargage. L’angle mort est donc géographique : il est dans l’Ouest et le Centre, où le PVC d’avant 1980 est abondant. L’ARS Grand Est, dont les réseaux sont surtout en fonte, compte à l’inverse 10 196 analyses conformes en 5 ans.
Quand la limite est franchie, on purge puis on remplace
Les cas documentés suivent la même séquence. À Pégairolles-de-Buèges, dans l’Hérault, des prélèvements de l’été 2025 ont dépassé la limite, jusqu’à 0,8 microgramme par litre. La mairie a expliqué la cause, des canalisations anciennes en PVC qui relâchent du CVM « en période chaude », annoncé une purge, puis indiqué que les prélèvements du 10 octobre 2025 étaient repassés sous la limite, avant un programme de remplacement. Purger fait baisser la concentration, cela ne supprime pas la source.
À Châtenoy, dans le Loiret, des dépassements étaient connus du syndicat d’eau dès 2014, selon les habitants qui ont consulté les données publiques ; l’eau n’a été déclarée impropre à la consommation qu’en 2023, et une cinquantaine de foyers vit depuis avec des packs d’eau distribués par la mairie. Le maire, Dominique Blondeau, résumait en 2024 l’origine du dossier : « Notre réseau date du début des années 1970. Depuis 50 ans, il n’y a eu aucun entretien. » Une dizaine d’habitants, dont Émilie et Nicolas Hue, ont porté plainte contre le syndicat intercommunal, une première en France sur ce polluant, comme l’a raconté France Culture. Leur avocate, Gabrièle Gien, rappelle que les syndicats doivent s’assurer de la qualité de l’eau des usagers, « puisque ces mêmes usagers payent une redevance ».
Qui paie, qui décide
Le partage des rôles explique la lenteur. L’État fixe la limite et la doctrine, par l’instruction du 18 octobre 2012 modifiée en 2020 ; l’ARS organise le contrôle ; le responsable de la distribution, commune ou syndicat, doit identifier les canalisations à risque et remplacer les tuyaux. La redevance des usagers paie les travaux.
Le recensement est incomplet : les 140 000 kilomètres du ministère ne couvrent que la moitié des départements, ceux qui ont répondu à l’instruction de 2012, et datent de 2017. Personne ne peut dire quel linéaire de PVC d’avant 1980 reste en service.
C’est ce que viennent discuter les Assises de l’eau ouvertes le 22 octobre 2026 à la faculté de droit d’Angers, dont la première demi-journée est consacrée au seul CVM, sous l’intitulé « du terrain au prétoire » : habitants, avocate, chercheurs, et une plateforme de suivi, VCM Watch. Sophie Lambert-Wiber, maîtresse de conférences et coordinatrice de la chaire Earth, y défend l’idée que l’État n’a pas agi et qu’environ un quart du réseau reste en PVC ancien, un chiffre qu’elle avance et que le ministère ne confirme pas sous cette forme.
La France a fait sa part réglementaire, et mieux que ses voisins : elle mesure un gaz que Bruxelles se contente de calculer. Mais elle mesure au mauvais endroit et à la mauvaise fréquence, parce que son contrôle est bâti pour certifier un réseau moyen, pas pour trouver une poche de pollution. Il en sort une conformité statistique qui ne dit rien à l’habitant d’un hameau en bout de ligne, dans une commune de 300 habitants analysée une fois tous les 5 à 10 ans. Ce n’est pas une négligence d’État au sens d’un complot : c’est un partage de responsabilité qui renvoie le risque au budget des communes, donc à la facture d’eau, sans dire aux usagers où est le tuyau. La question n’est pas de savoir si l’eau française est potable, elle l’est très largement, mais qui doit chercher le risque, avec quel argent et à quelle fréquence. Tant que la réponse reste « le syndicat, quand il peut », on continuera à découvrir en 2023 des dépassements connus en 2014.
Opinion de la maison, pas un fait.
Ce que vous pouvez vérifier
Les analyses de votre commune sont publiées sur le portail du ministère de la Santé. Cherchez la ligne « chlorure de vinyle monomère » : si elle manque, demandez à quand remonte la dernière analyse au robinet. Demandez aussi la date de pose du réseau, et si des tronçons en PVC précèdent 1980 : c’est l’inventaire que l’instruction de 2012 demandait de transmettre à l’ARS. Si la réponse est « on ne sait pas », c’est déjà une information.
Deux gestes coûtent zéro : laisser couler l’eau après une absence, la stagnation étant ce qui charge l’eau en gaz, et la porter à ébullition pour le café ou la cuisson, le CVM s’évaporant au chauffage.
- Seules les canalisations en PVC posées avant 1980, en partie publique du réseau, peuvent relâcher du CVM, et une canalisation de 1970 à 1980 en contient jusqu’à 2 000 fois plus qu’une canalisation postérieure.
- Limite de qualité : 0,5 microgramme par litre, mesuré en France depuis 2007, ce que la réglementation européenne n’exige pas.
- Le contrôle prélève sur des secteurs aléatoires, pas sur les tronçons en PVC ni en bout de réseau, et une fois tous les 2 à 5 ans seulement dans une commune de moins de 500 habitants.
- Environ 140 000 kilomètres de PVC d’avant 1980 recensés dans la moitié des départements (2017). Purger ne suffit pas : il faut remplacer.
Ce reportage du Populaire du Centre (avril 2025) cartographie les communes au-dessus de la limite à partir des contrôles des ARS et discute la méthode de comptage. Il ne traite ni de la fréquence des analyses ni du choix des points.



