Depuis lundi, on entre dans certaines armureries parisiennes comme dans une pharmacie un jour de grippe. À l’armurerie de la Bourse (2e), Yves Gollety, président de la Chambre syndicale nationale des armuriers, constate sur LCI « une augmentation conséquente des ventes » : « à 95 %, ce sont des bombes de défense, des sprays paralysants ou des lanceurs de produits incapacitants ». En région parisienne, les ventes ont été multipliées par 10.
Le pays a vu ses commerces pillés le 17 octobre. Beaucoup ne veulent plus attendre la police. Le réflexe se comprend ; il se heurte à un droit qui laisse acheter, interdit de porter et refuse la légitime défense contre un pillage. L’État laisse vendre une protection qu’il interdit d’utiliser.
- Ce qui se vend, et ce qui manque déjà
- Acheter est libre, porter ne l’est pas
- Le pillage n’ouvre pas la légitime défense
- Ce que l’État répond : des arrêtés et des vigiles
- Ce que cela coûte
- L’objection la plus forte
Ce qui se vend, et ce qui manque déjà
À Saint-Étienne, une centaine de commerces ont été ciblés le 17 octobre. À l’armurerie Guarneri, le stock de bombes lacrymogènes était épuisé dès le milieu de la matinée du 20 octobre : « On vend des gazeuses à fond. D’ailleurs, on n’en a plus », rapporte Le Dauphiné Libéré. Les ventes ont doublé, les modèles de 100 ml à poignée partent en premier.
À Paris, Jean-Daniel Mercier, patron de l’armurerie Alex, décrit à TF1 Info « une dizaine de personnes chaque jour, principalement pour des bombes lacrymogènes. Certains nous demandent des pistolets à balles de caoutchouc. On est en rupture de stock sur ces produits ». Sa clientèle : des commerçants, des médecins, beaucoup de particuliers.
À Toulouse, un gérant épargné a acheté une bombe, rapporte franceinfo : « Le but, ce n’est pas d’en arriver là, mais on ne sait jamais. » Ce qu’ils achètent ne s’arme pas, au sens du droit.
Acheter est libre, porter ne l’est pas
Une bombe aérosol lacrymogène de 100 ml au plus relève de la catégorie D : achat et détention libres pour un majeur, sans autorisation ni déclaration, comme le rappelle la fiche Armes de catégorie D de Service-Public.fr, vérifiée le 24 octobre 2025. Même régime pour la matraque électrique de contact.
La suite du texte renverse la vente. Le port et le transport hors du domicile, y compris dans une voiture, sont interdits sans motif légitime. Et la fiche qui répond exactement à la question des acheteurs, « Peut-on porter une arme pour se défendre ? », ferme la porte : « prétendre que l’arme servirait à mieux affronter une altercation ou un danger ne constitue pas un motif légitime en soi ». L’appréciation se fait au cas par cas, par les forces de l’ordre puis par un juge.
La loi vend un objet pour le domicile et le retire de la poche. Or le danger dont parlent les acheteurs est dans la rue. Mercier le dit à ses clients, selon TF1 Info : le port est normalement interdit, c’est pour le domicile, et « en cas d’utilisation contre les forces de police, c’est eux qui iront en garde à vue ».
Le pillage n’ouvre pas la légitime défense
La légitime défense existe, à l’article 122-5 du code pénal, mais elle suppose une atteinte actuelle ou imminente, une riposte nécessaire, simultanée et proportionnée ; elle s’apprécie après, par un juge. Sur RTL, l’avocat pénaliste Dylan Slama est catégorique : « Il n’y a pas de violence légitime au vu de la loi. » Il distingue les atteintes aux biens des atteintes aux personnes : si l’intrus ne s’en prend qu’au magasin, sans menacer physiquement le commerçant, la légitime défense ne peut pas être invoquée. Le même entretien rappelle que les milices et groupes d’autodéfense sont « totalement interdits ».
Voilà le piège, et je le dis sans détour : le marché propose une protection dont l’usage légal s’arrête au seuil de l’immeuble. Le jour où le commerçant s’en sert contre un pillard, il n’est plus la victime dans le dossier : il est l’auteur d’un acte à qualifier.
Ce que l’État répond : des arrêtés et des vigiles
La réponse publique est ailleurs. Le conseil de sécurité du 22 octobre a laissé aux préfets le soin de décider des manifestations de samedi, comme je l’ai raconté ici. Les arrêtés tombent ville par ville : Toulon coupe ses bus 20 heures, Rouen interdit les cortèges, j’en ai fait le compte.
Pour les boutiques, le préfet de police de Paris recommande des vigiles et des maîtres-chiens, rapporte franceinfo. Posée à côté de la première, cette phrase dit beaucoup : l’État ne promet pas un agent devant chaque vitrine, il recommande d’en louer un. Aux uns la protection privée, aux autres une bombe à 12,95 euros et l’interdiction de s’en servir.
Ce que cela coûte
Le prix de l’arsenal de défense, relevé le 22 octobre 2026
Prix affichés par une armurerie en ligne française, en euros TTC. Les barres grises signalent un produit affiché en rupture de stock au moment du relevé. Survolez ou sélectionnez une barre pour le détail.
25 mlBombe
100 mlBombe
89 mlBombe
60 mlShocker
3 M voltsPoing
+ poivre
Relevé effectué le 22 octobre 2026 vers 17 h sur le catalogue public d’une armurerie en ligne française. Prix TTC affichés, hors frais de port. La disponibilité varie d’une heure à l’autre : ce relevé ne vaut que pour l’instant où il a été fait.
Deux choses ressortent. L’entrée dans l’autodéfense coûte le prix d’un repas : 12,95 euros pour la bombe de 100 ml, celle qui correspond à la limite légale. Et les deux modèles les moins chers, dont celui-là, étaient déjà en rupture : la demande ne se porte pas sur l’équipement professionnel à 60 euros, mais sur ce qui s’achète sans réflexion.
Le reste est une affaire d’argent public. Les commerçants pillés attendent la garantie émeutes votée en février, toujours pas en vigueur, et le fonds régional de 15 millions revient à 5 000 euros par boutique, j’ai fait le calcul. Cet argent répare des vitres ; la protection sort du porte-monnaie du commerçant.
Une divergence que je ne masque pas : le « gomme-cogne », qui tire des balles de caoutchouc de 20 à 60 joules contre 220 pour un lanceur de la police, exigerait une inscription au Système d’information sur les armes, selon Le Dauphiné, alors que TF1 Info le classe en catégorie D libre. Je ne tranche pas : je n’ai pas lu le décret de classement.
L’objection la plus forte
Elle est double. Sur la mesure : à ma connaissance, aucune statistique nationale publique ne recense les ventes d’armes de catégorie D, qui ne sont pas enregistrées une par une. Les chiffres sont locaux, le « fois dix » vaut pour la région parisienne, les ruptures sont constatées boutique par boutique. Le phénomène est documenté, pas mesuré.
Sur le fond : l’État ne doit pas la sécurité individuelle, et se protéger n’est pas un crime. Le réflexe n’est pas une faute, c’est un constat de confiance rompue. Ce que je conteste, c’est le piège : vendre à des gens inquiets un objet dont l’usage est interdit là où le danger se produit, en laissant croire que l’achat vaut protection. Une vitrine protégée par une bombe à 12,95 euros, c’est de la peur mise en rayon.
La question que je vous pose : si vous étiez ce commerçant, achèteriez-vous cette bombe en sachant que la porter dans la rue est une infraction et que s’en servir contre un pillard vous mettrait, vous, dans le dossier ?



