Le préfet de police de Paris a écrit mercredi 21 octobre aux élus parisiens pour leur demander de relayer un conseil aux commerçants : engager des agents de sécurité privée, baisser les rideaux, fermer plus tôt, voire ne pas ouvrir samedi 24 octobre. La lettre dit aussi, noir sur blanc, que la police ne peut pas protéger chaque boutique. Ce n’est pas une consigne de sécurité. C’est un transfert de charge.
Je ne conteste pas le constat : après les pillages des 17 et 18 octobre, un préfet doit prévenir. Ce que je conteste, c’est la suite. Personne ne dit ce que le commerçant reçoit en échange, ni qui répond de ce qui n’est pas empêché.
Les parties de cet article
- Ce que la lettre dit exactement
- Ce que coûte un samedi protégé
- Ce qu’un vigile peut faire, et ce qu’il ne peut pas
- Qui paie, qui décide
- Ce que j’en retiens
Ce que la lettre dit exactement
Le courrier, révélé par franceinfo et détaillé par Le Parisien, a été adressé aux élus, chargés de le relayer. Patrice Faure y écrit qu’« un dispositif de maintien de l’ordre renforcé sera déployé », avant d’ajouter : « Il ne peut toutefois garantir à lui seul la protection de chaque établissement. »
Suivent les recommandations : agents de sécurité privée, éventuellement équipes cynophiles, alarme et vidéoprotection vérifiées, rideaux baissés, vitrines protégées, terrasses rentrées. Sur les horaires : avancer la fermeture, « voire ne pas ouvrir pendant la durée de la manifestation et la soirée qui suit ». En cas de troubles : « Restez à l’intérieur, ne vous interposez pas et composez le 17. »
La Ville de Paris compte 283 commerces vandalisés dans la capitale, l’AFP parle de 2 000 à 3 000 en France. J’ai déjà raconté cette facture : des centaines de millions d’euros, et aucun bilan d’assurance consolidé.
Ce que coûte un samedi protégé
Un agent qualifié se facture entre 24 et 32 euros HT de l’heure en Île-de-France, de jour, selon les tarifs 2026 des prestataires. Une journée de 12 heures coûte donc 288 à 384 euros pour un agent, 576 à 768 euros pour deux. Une boutique qui ferme samedi perd en plus sa recette du jour.
À l’échelle de la capitale, si les 283 commerces touchés engageaient 2 agents pendant 12 heures, il faudrait 6 792 heures, soit 163 008 à 217 344 euros pour une seule journée. Hypothèse, pas dépense constatée : voilà l’ordre de grandeur de ce que la lettre demande aux plus petits.
Le prix d’un samedi de gardiennage pour une boutique
Fourchette en euros HT, Île-de-France, tarifs 2026
La branche vit de ce marché : 11,12 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023, 210 500 salariés, 86 % de clients privés (panorama AKTO, exercice 2023).
Ce qu’un vigile peut faire, et ce qu’il ne peut pas
Un agent de sécurité privée n’a aucun pouvoir de police. Il ne peut pas contrôler une identité, ni disperser un attroupement, ni ordonner à quiconque de circuler. Il peut observer, dissuader, alerter, et retenir l’auteur d’un flagrant délit pour le conduire à l’officier de police judiciaire le plus proche (article 73 du code de procédure pénale, ouvert à toute personne, consultable sur Légifrance). Il ne peut user de la force que dans la légitime défense (article 122-5 du code pénal), comme un particulier.
Le préfet le sait, et sa lettre le dit : « ne vous interposez pas ». Un agent posté devant un rideau baissé ne protège pas une vitrine : il constate qu’elle est cassée, comme le commerçant. La boutique achète une présence et une alarme humaine, pas une capacité d’empêcher. Ce n’est pas inutile. Ce n’est pas ce que le mot « sécurité » laisse croire.
Ce reportage de France 24, tourné après le week-end des 17 et 18 octobre, montre les pillages qui ont déclenché la lettre. Antérieur au courrier, il documente le dommage, pas la réponse.
Qui paie, qui décide
La chaîne est simple. Le préfet décide du parcours et du dispositif ; il constate qu’il ne peut pas couvrir chaque établissement ; il recommande aux commerçants de payer. Le Medef Paris a relayé la consigne mercredi, selon le direct du Monde. Les assureurs devraient supporter environ 800 millions sur 1,1 milliard, estime l’IFRAP, laissant près de 300 millions aux commerçants, ménages, collectivités et État.
Ce n’est pas un complot, c’est une mécanique : quand l’État ne peut plus assurer une mission, il la fait financer par celui qui en a besoin, sans lui donner de droit en retour. Le commerçant paie, ferme, perd sa recette, et ne décide ni du parcours ni de la protection. Le préfet interdit, le juge suspend : le commerce n’est jamais à la table.
Ce que j’en retiens
Je ne reproche pas à un préfet de dire la vérité sur ses effectifs. Je reproche le silence qui suit : si l’État ne garantit plus chaque boutique, il doit dire ce qu’il garantit encore et assumer le coût du reste. Une ristourne d’impôt, un fonds d’indemnisation simplifié, une assurance émeute obligatoire et tarifée : ces outils existent. Aucun n’est dans la lettre.
À défaut, la sécurité devient un abonnement privé. Et celui qui paie n’est pas celui qui a décidé.
La lettre n’est pas une faute en soi : elle prévient au lieu de laisser surprendre. Mais elle acte un partage. L’État garde le monopole de la force et la décision ; le commerçant prend la dépense et le risque. Un transfert sans contrepartie déplace la facture, il ne fait pas une politique de sécurité.
283 commerces vandalisés à Paris, 2 000 à 3 000 en France. 24 à 32 euros HT de l’heure pour un agent privé : 576 à 768 euros pour 2 agents sur 12 heures.
Et vous : paieriez-vous 600 euros par samedi de mobilisation pour une protection que l’État reconnaît ne pas pouvoir assurer ?



