Ce mercredi matin, Sébastien Lecornu a réuni les organisations syndicales à Matignon. L’ordre du jour, tel que le rapporte Ouest-France, tient en deux points : la sécurisation des cortèges, qui a fait défaut le 17 octobre, et les réponses à apporter aux lycéens. Ces derniers, précise le journal, n’ont pas été conviés à la réunion.
Il faut mesurer ce que contient une phrase pareille. Une réunion à Matignon n’est pas une conversation : c’est une liste d’invités et une question posée. Ceux qu’on reçoit sont reconnus comme interlocuteurs ; la question inscrite à l’ordre du jour devient le sujet du pays. Ce matin, la question est l’ordre. Elle n’est ni le coût de la vie, ni les salaires, ni Parcoursup.
Le plan de cet article
- Le pouvoir d’achat n’est pas sur la table
- Jeudi, les partis : une lettre et un avertissement
- Pendant ce temps, l’ordre : heures, périmètres, amendes
- Ce que ce dispositif dit du pouvoir
Le pouvoir d’achat n’est pas sur la table
La CFDT l’a dit sans détour : elle critique l’absence de représentants des lycéens et des étudiants, et l’absence du pouvoir d’achat à cette réunion, rapporte Le Monde dans son direct. Ce n’est pas une nuance syndicale : c’est le constat que l’on parle des manifestants sans les personnes qui ont fait la manifestation.
Car le mouvement qui remplit les rues depuis cinq semaines a des demandes précises, et elles ne sont pas violentes. Mi-septembre, les lycéens d’Île-de-France sont partis sur le remplacement des enseignants absents, la vétusté des bâtiments et l’abrogation de Parcoursup. Le 6 octobre, selon les chiffres cités dans le reportage de la journée, le ministère de l’Intérieur comptait 256 000 manifestants, les organisateurs 450 000, avec 488 interpellations. Le 17 octobre, sur le pouvoir d’achat, l’Intérieur a annoncé 550 000 personnes, les organisateurs 800 000. L’UNL, l’UNEF, la FAGE, la CGT, Solidaires et la Confédération paysanne figuraient parmi les organisateurs.
Aucun représentant lycéen n’était donc à la table ce matin. On organise la manière de faire défiler des gens à qui l’on ne demande pas ce qu’ils veulent dire. Cela peut se tenir une journée. Cela ne règle rien, parce que le motif du mouvement reste entier : il porte sur l’école et sur le prix de la vie, deux sujets que la réunion n’a pas inscrits.
Jeudi, les partis : une lettre et un avertissement
Le même Premier ministre a adressé un courrier aux responsables de partis politiques pour une réunion à Matignon, jeudi 22 octobre. Il y rappelle qu’« aucun désaccord, aucune colère, aucune ambition politique ne peut justifier le recours à la violence » et affirme qu’« un mouvement de l’ultra-gauche a envie d’organiser un désordre profond dans le pays jusqu’à l’élection présidentielle ».
La réponse de Jean-Luc Mélenchon est déjà connue : La France insoumise ira, et il l’annonce en ces termes, « on va y aller, on va te pourrir la réunion ». Il ajoute une question qui mérite d’être posée sérieusement, puisque le gouvernement en fait la clé de lecture des événements : de qui parle-t-on, où, quand, comment. Une accusation de cette portée, qui désigne un camp et prépare la présidentielle, demande des pièces. À ce jour, aucune n’a été produite publiquement.
Le déplacement vaut d’être noté. Le 17 octobre, la mobilisation portait sur le coût de la vie ; cinq jours plus tard, le débat public porte sur l’ultragauche et sur la responsabilité des partis. Ce glissement n’est pas un hasard de calendrier : il déplace la question. Une demande sociale devient un problème d’ordre, et un mouvement né dans les lycées devient une manipulation politique. Ce sont deux façons de nommer la même rue, et la seconde dispense de répondre à la première.
Pendant ce temps, l’ordre : heures, périmètres, amendes
Les couvre-feux décidés après le 17 octobre dessinent une autre géographie, plus concrète. Le détail compte, parce que les régimes ne sont pas les mêmes d’une ville à l’autre.
| Ville | Qui est visé | Horaires | Dates et périmètre |
|---|---|---|---|
| Lille | Mineurs | 20 h à 6 h | Secteurs de la Grand-Place et du centre, après les pillages du week-end (reportage du 19 octobre) |
| Paris | Toutes personnes | 23 h à 6 h | Autour de la place de la République et des Halles, arrêté de la préfecture de police du 20 octobre (CNEWS) |
| Marseille | Mineurs | 22 h à 5 h | Du 20 au 23 octobre inclus, grand centre-ville et centres commerciaux (Marsactu) |
| Toulouse | Mineurs et majeurs | 23 h 59 à 5 h | Nuits du 22 au 24 octobre, fin le 25 à 5 h, périmètre Capitole, amende de 750 € (La Dépêche du Midi) |
Deux différences méritent l’attention. D’abord, l’âge : à Lille et à Marseille, la mesure ne vise que les mineurs ; à Paris et à Toulouse, elle frappe tout le monde. Ensuite, le périmètre : Toulouse cible un rectangle commerçant précis, autour du Capitole, avec des dérogations pour rentrer chez soi, aller travailler ou se soigner. La préfecture justifie cette mesure par le comportement de « 1 500 à 2 000 individus violents » lors de la manifestation, selon une source préfectorale citée par le quotidien.
La disproportion est là, dans le texte même. Une ville compte plusieurs centaines de milliers d’habitants ; un couvre-feu de trois nuits s’applique à tous ceux qui se trouvent dans un périmètre, quelle que soit leur conduite. Ce n’est pas un jugement sur les préfets, qui agissent dans un cadre légal : c’est une observation sur ce que produit ce cadre. Un arrêté préfectoral de couvre-feu reste un acte administratif, attaquable devant le juge, qui peut le suspendre en 48 heures ; nous l’avons documenté dans un article du 20 octobre. Le droit existe. Encore faut-il qu’il soit exercé.
Combien d’heures de liberté en moins, chaque nuit
Durée de la restriction nocturne par ville, selon les arrêtés et les relevés de presse cités. Survolez une barre pour le détail.
Ce que ce dispositif dit du pouvoir
Je retiens trois choses de cette semaine, et elles n’ont rien d’abstrait.
Premièrement, l’État choisit la question. Le pays est descendu dans la rue sur le coût de la vie ; les réunions de Matignon portent sur la sécurisation des cortèges et sur la responsabilité des partis. Ce n’est pas un mensonge : c’est un cadrage. Celui qui fixe l’ordre du jour décide de ce qui sera discuté, et par conséquent de ce qui ne le sera pas.
Deuxièmement, il choisit les interlocuteurs. Les syndicats sont reçus sur l’ordre, les partis sont convoqués sur les débordements, les lycéens ne sont invités nulle part. Or la légitimité se distribue par l’invitation : celui qu’on reçoit existe, celui qu’on ignore doit d’abord mériter sa place. C’est un pouvoir discret, et c’est le plus efficace de tous, parce qu’il ne s’annonce jamais comme tel.
Troisièmement, il choisit l’échelle de la réponse. À Toulouse, trois nuits de couvre-feu pour tout un quartier, après des violences imputées à 1 500 ou 2 000 personnes. La mesure est légale, elle est proportionnée aux yeux de l’autorité, et elle atteint des gens qui n’ont rien cassé. Voilà ce que produit un État qui traite un mouvement social comme un problème de police : il finit par administrer la vie quotidienne de ceux qu’il voulait protéger.
Reste l’échéance. Un nouvel acte est annoncé le 24 octobre, et un appel interprofessionnel à la grève a été lancé pour le 5 novembre. Si la seule réponse reste l’ordre, la question du pouvoir d’achat ne disparaîtra pas : elle reviendra par la rue, faute d’avoir été posée à la table. C’est le risque de la semaine, et il ne se règle ni par un arrêté ni par une lettre aux partis.
Notre lecture
Opinion de la maison, pas un fait. Le gouvernement n’a pas tort de vouloir que les cortèges soient protégés : une manifestation qui pille n’est plus une manifestation, elle devient un prétexte. Mais l’ordre public n’est pas une politique sociale. Recevoir les syndicats pour parler de sécurité, convoquer les partis pour parler de responsabilité et laisser les lycéens dehors, c’est choisir une réponse dont on sait déjà qu’elle ne répondra pas à la demande. Le pouvoir actuel ne craint pas la colère : il craint qu’elle ait un nom, un lieu et un interlocuteur.
À retenir
- Sébastien Lecornu reçoit les syndicats ce 21 octobre sur la sécurisation des cortèges et les réponses aux lycéens ; les lycéens n’ont pas été conviés et le pouvoir d’achat n’est pas à l’ordre du jour.
- Les partis politiques sont convoqués le 22 octobre ; La France insoumise annonce qu’elle viendra, Mélenchon prévient qu’il va « pourrir la réunion ».
- Les couvre-feux diffèrent selon les villes : mineurs seulement à Lille (20 h à 6 h) et à Marseille (22 h à 5 h, jusqu’au 23 octobre) ; mineurs et majeurs à Paris (23 h à 6 h autour de République et des Halles) et à Toulouse (23 h 59 à 5 h, nuits du 22 au 24, périmètre Capitole, 750 € d’amende).
- Le 17 octobre, l’Intérieur a compté 550 000 manifestants et les organisateurs 800 000 ; le mouvement lycéen, lui, porte depuis mi-septembre sur le remplacement des enseignants, l’état des bâtiments et Parcoursup.
Cette séquence a été tournée le 19 octobre, avant la réunion de ce matin : elle montre la première nuit de couvre-feu à Lille, dans le calme, et rappelle les chiffres de la journée du 17 octobre. Elle documente le dispositif, pas les décisions prises depuis.



