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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Énergie : dix-neuf départs, un seul refus

Un haut responsable public dans un bureau institutionnel, documents de travail devant lui, lignes électriques et immeuble haussmannien à la fenêtre. Illustration éditoriale générée par IA, non documentaire.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire. Composition d'après un portrait de Jacques Paquier (CC BY 2.0).

De l’Élysée à EDF, de la Commission de régulation de l’énergie aux renouvelables : dix-neuf départs documentés, une seule incompatibilité, et elle a été levée.

Un ancien président du régulateur de l’énergie devenu conseil d’investisseurs en renouvelables. Une secrétaire générale adjointe de l’Élysée qui prend la tête du directoire de RTE. Un conseiller énergie du Président qui rejoint une filiale d’Eramet, puis un groupe de services industriels. Ce sont des avis publiés et datés de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Nous en avons lu dix-neuf : dix-huit compatibilités avec réserves, une incompatibilité levée après modification de l’offre d’emploi. Chaque nom est adossé à un avis officiel : fonctions, dates, décisions, pas intentions.

Ce que les avis établissent

Dix-neuf avis portent sur dix-sept personnes et documentent des départs du public vers le privé dans l’énergie et le nucléaire. Les fonctions de départ sont des postes de décision : cabinets ministériels et Présidence, direction de cabinet de la ministre de l’énergie, tutelle de l’industrie nucléaire à la direction générale de l’énergie et du climat, Cour des comptes, présidence du régulateur. Les destinations sont les opérateurs du secteur et leurs sous-traitants : électriciens, gestionnaire du réseau, distributeur de gaz, exploitants nucléaires, ingénierie du combustible, services énergétiques, fonds hydrogène et renouvelables.

Le seul refus, et sa levée

La Haute Autorité avait d’abord jugé incompatible le départ de Pierre Jérémie, directeur adjoint du cabinet de la ministre de la transition énergétique du 21 mai 2022 au 9 janvier 2024, vers le fonds hydrogène Hy24 (délibération n° 2024-51 du 26 mars 2024). Après modification de l’offre d’emploi pour exclure les investissements français, une seconde délibération a requalifié le projet en compatibilité avec réserves (avis n° 2024-100 du 14 mai 2024).

Trois cas qui montrent le mécanisme

Jean-François Carenco a présidé la Commission de régulation de l’énergie du 16 février 2017 au 3 juillet 2022. La Haute Autorité a rendu une compatibilité avec réserves sur son projet de rejoindre la société d’investissement Zalis comme administrateur (avis n° 2023-248 du 7 novembre 2023). Elle a ensuite encadré sa structure de conseil, la SASU JFC2, intervenant auprès de la Fédération des entreprises du recyclage, de Zalis et de Samfi Ingénierie (avis n° 2025-233 du 1er juillet 2025), et l’invite à la saisir s’il prenait pour client une société du groupe Das Solar.

Pendant son mandat, la Commission a pris deux décisions tarifaires : la délibération n° 2019-138 du 25 juin 2019 sur la grille tarifaire des réseaux publics d’électricité, et la délibération n° 2021-08 du 14 janvier 2021. Les deux textes citent les articles L. 341-3 et L. 337-4 du code de l’énergie. Ces décisions sont antérieures à la mobilité : aucun document ne les relie à l’entreprise d’accueil, et l’hypothèse d’une influence ne résiste pas au contrôle d’antériorité.

Émilie Piette, secrétaire générale adjointe du cabinet du Président de la République depuis le 6 décembre 2023, a rejoint la présidence du directoire de Réseau de transport d’électricité (avis n° 2026-75 du 10 mars 2026). Christophe Leininger, conseiller énergie à la Présidence du 24 juin 2022 au 31 mai 2025, a rejoint la Société Le Nickel-SLN, filiale d’Eramet (avis n° 2025-135 du 8 avril 2025), puis Ortec Expansion (avis n° 2025-446 du 4 décembre 2025).

Ce que « compatibilité avec réserves » veut dire

La réserve n’est pas une surveillance : c’est une interdiction de démarche. L’ancien agent doit s’abstenir, pendant une durée déterminée, de toute démarche de représentation d’intérêts auprès de l’administration dont il relevait, et de prendre une participation par conseil ou par capital dans une entreprise susceptible de traiter avec elle.

Les limites

Aucun avis examiné n’établit qu’une décision publique a été influencée par une mobilité. Aucun avantage du bénéficiaire privé n’est documenté. La Haute Autorité contrôle la compatibilité au regard de l’article 432-13 du code pénal et des trois dernières années d’exercice : elle apprécie une activité déclarée, non l’activité réellement exercée ensuite. L’échantillon est celui des saisines, non des mobilités : la Cour des comptes relève qu’il n’existe pas de recensement public, par secteur, des agents partis vers le privé.

Notre lecture

Opinion de la maison, assumée comme telle. Le dispositif produit de la traçabilité et des conditions, pas des interdictions : dix-huit autorisations encadrées pour une incompatibilité. Le contrôle porte sur le conflit d’intérêts au sens pénal, sur une activité déclarée et trois ans d’exercice ; il ne dit rien de la capacité d’influence qui subsiste après le départ. La question utile n’est donc pas « qui est passé de l’autre côté », mais : qui peut encore intervenir sur les règles suivantes, par quel canal déclaré, et comment le vérifier.

Personnes nommées et sources

  • Jean-François Carenco, président de la Commission de régulation de l’énergie 2017-2022, puis administrateur et conseil : avis HATVP 2023-248 et 2025-233, délibérations CRE 2019-138 et 2021-08.
  • Pierre Jérémie, directeur adjoint du cabinet de la ministre de la transition énergétique 2022-2024 : avis HATVP 2024-51 et 2024-100.
  • Émilie Piette, secrétaire générale adjointe du cabinet du Président de la République depuis 2023 : avis HATVP 2026-75.
  • Christophe Leininger, conseiller énergie à la Présidence 2022-2025 : avis HATVP 2025-135 et 2025-446.
  • Thibault Manneville, chef du bureau tutelle de l’industrie nucléaire à la DGEC 2022-2024, puis conseiller nucléaire au cabinet, a rejoint La Poste : avis HATVP 2025-441.
  • Élodie Graziani, cabinets des armées, de l’écologie et de l’énergie, mairie de Paris, puis responsable influence chez Orano : avis HATVP 2025-318.
  • Louise Oriol, directrice adjointe du cabinet de la ministre déléguée chargée de l’énergie 2024, puis RTE : avis HATVP 2025-135 et délibération HATVP 2024-239.

Les autres avis portent sur des départs vers Cathay Capital, Vinci Construction, Dalkia, Idex Energies, Thales Alenia Space, GRDF, Orano Projets et EDF, ainsi qu’un départ de la Cour des comptes vers EDF. Les dix-neuf avis sont consultables sur hatvp.fr ; les délibérations tarifaires de la Commission de régulation de l’énergie sur cre.fr ; le rapport de la Cour des comptes sur les mobilités date du 14 mai 2025.

Cet article est le deuxième d’un dossier suivi : Pantouflage et portes tournantes. Le premier volet, Pantouflage : pourquoi l’État dit presque toujours oui, établit le cadre juridique et les chiffres.

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