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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Panzani passe sous pavillon portugais : ce qui reste à nous

Atelier de production de pâtes la nuit, sacs de blé dur au premier plan, ouvriers en blouse blanche, salle de conseil vitrée en mezzanine avec table, documents et carte de l'Europe
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Le propriétaire de Panzani change, et rien n’est encore signé. Le 16 octobre 2026, les actionnaires du groupe français Panzani et du portugais Cerealis ont annoncé des négociations exclusives. Objectif : réunir les deux entreprises, selon le communiqué publié par les deux sociétés. Le nouvel ensemble serait valorisé environ 1,8 milliard d’euros. Il réaliserait près de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires et emploierait près de 1 800 personnes. La conclusion est visée au premier semestre 2027.

Le projet reste soumis à la consultation des représentants du personnel et aux autorisations des autorités de concurrence, précise le communiqué. Autrement dit : une intention annoncée, pas une fusion réalisée. Le prix payé pour Panzani n’est pas communiqué, et aucun engagement chiffré ne porte sur les investissements industriels à venir.

Ce que dit l’annonce, et ce qu’elle ne dit pas

CVC Capital Partners, actionnaire actuel de Panzani, conserverait une participation minoritaire. Les familles fondatrices de Cerealis et la société belge Sofina prendraient la majorité. Panzani resterait une entreprise française, avec son siège à Lyon. Cerealis resterait portugaise, avec son siège à Porto. Les deux garderaient leur organisation et leur direction.

Cerealis n’est pas un inconnu du rayon. Le groupe portugais vend des pâtes sèches, des céréales du petit déjeuner, des barres et des biscuits. Il a réalisé 400 millions d’euros de ventes en 2025, avec des sites au Portugal, en Espagne et en République tchèque, et des activités en Pologne. Panzani a réalisé 620 millions d’euros la même année, en France, aux Pays-Bas et en Europe centrale.

La préservation des sites et des 900 emplois français est présentée comme un objectif, y compris dans les reprises de presse. franceinfo écrit que tous les sites et les 900 emplois « seraient préservés ». Le conditionnel est celui de l’annonce, pas celui d’un accord signé. La presse portugaise donne les mêmes chiffres : Público confirme les 1,8 milliard d’euros de valorisation et le millier de millions de ventes.

Quatre propriétaires en 21 ans

Panzani n’a pas d’actionnaire français majoritaire depuis 2005. Cette année-là, l’espagnol Ebro Puleva rachète la marque au fonds français PAI. Prix : 337 millions d’euros pour les titres, plus environ 302 millions de dette nette reprise, selon le communiqué d’Ebro du 23 février 2005.

En 2021, Ebro revend Panzani au fonds CVC pour 550 millions d’euros, comme l’annonçait Le Monde le 26 juillet 2021. L’agence S&P Global Ratings estimait alors la dette du nouveau groupe à environ 6 fois son excédent brut d’exploitation, dans une note de notation publiée en novembre 2021. Le Panzani de 2005 comprenait aussi Lustucru et le riz : les montants ne mesurent pas la même entreprise d’une époque à l’autre.

Cette fois, aucun prix n’est publié. La valeur d’entreprise de 1,8 milliard d’euros couvre les deux sociétés réunies. Un fonds de capital investissement achète, redresse et revend généralement au bout de quelques années. CVC était entré en 2021. Cinq ans plus tard, il passe la main et garde une part minoritaire. Ce rythme dit moins de chose sur les pâtes que sur la rotation des portefeuilles.

Un ensemble qui pèserait un cinquième de Barilla

Additionnez les deux chiffres d’affaires : 620 millions pour Panzani, 400 millions pour Cerealis, soit 1 020 millions. Le nouvel ensemble atteindrait donc environ 21 % du chiffre d’affaires de Barilla. Le groupe italien a déclaré 4 837 millions d’euros de ventes en 2025 dans son bilan officiel.

Chiffre d’affaires 2025, en millions d’euros

L’ensemble annoncé pèserait 21 % de Barilla, leader mondial des pâtes.

Panzani620
Cerealis400
Ensemble annoncé1 020
Barilla4 837

Sources : communiqué commun Panzani-Cerealis du 16 octobre 2026 pour Panzani (620) et Cerealis (400) ; bilan 2025 de Barilla pour Barilla (4 837). La ligne « ensemble » additionne les deux premiers chiffres, à comparer aux « environ 1 milliard » annoncés par les entreprises.

Le rapprochement ne crée pas un géant mondial. Il crée un acteur européen de taille moyenne, environ cinq fois plus petit que Barilla. C'est assez pour peser sur les achats de blé dur et sur les négociations avec les enseignes. Ce n'est pas assez pour fixer les prix du marché.

Ce qui reste en France

Panzani emploie environ 900 personnes en France, avec des usines à Marseille et Nanterre et un siège à Lyon, selon franceinfo. Le site du groupe décrit l'autre extrémité de la chaîne : Panzani achète chaque année 470 000 tonnes de blé dur, soit environ un tiers de la production française. Ses pâtes portent l'engagement d'un blé dur « 100 % français » lorsqu'elles affichent le logo correspondant.

Un actionnaire étranger n'empêche pas de produire en France. Barilla est italien et exploite 4 usines Harrys dans l'Hexagone, à Châteauroux, Talmont-Saint-Hilaire, Valenciennes et Saint-Vulbas, comme le groupe le rappelle dans son rapport de durabilité 2025. À l'inverse, une marque française peut fermer un site français. La nationalité du propriétaire ne dit ni où l'on fabrique, ni combien de temps on y fabrique.

Ce qui peut bouger sans qu'on en parle

Trois choses ne figurent pas dans l'annonce. Les contrats avec les agriculteurs, d'abord : leur durée et le prix du blé dur ne sont pas précisés. Les investissements dans les moulins et les lignes de production, ensuite. La place de la marque face aux marques de distributeur, enfin, qui pèsent sur les volumes et sur les promotions.

La Fonderie de Bretagne a montré la même limite : une promesse d'usine se juge sur les contrats et les investissements, pas sur le discours qui l'accompagne.

Cette vidéo a été tournée en 2024, avant l'annonce, par la coopérative Axéréal. Elle montre la filière du blé dur français et deux sites concernés, l'usine de Nanterre et la semoulerie de Gennevilliers. Regardez qui parle : des agriculteurs, un responsable de production, un responsable de semoulerie. Ce sont eux que l'annonce du 16 octobre ne mentionne pas.

Ce que cela change pour votre paquet de pâtes

Rien le lendemain, très probablement. Le prix d'un paquet ne se fixe pas chez l'actionnaire. Il se négocie chaque année entre industriels et enseignes, sous la contrainte du prix du blé dur, de l'énergie et de la concurrence.

Ce qui peut vous concerner arrive par ricochet. Si les contrats agricoles changent, le blé dur français recule dans les approvisionnements. Si les investissements se déplacent, les sites français perdent des lignes. Si les marques de distributeur gagnent, le prix baisse et la gamme se réduit. Ces évolutions se verront sur les étiquettes, pas dans les communiqués.

Le drapeau du propriétaire n'est pas le bon critère

Je ne crois pas que la nationalité de l'actionnaire soit le bon critère. Barilla est italien et fabrique dans 4 usines françaises. Une marque peut changer de nationalité sans qu'un seul emploi bouge. Une usine peut fermer avec un actionnaire français.

Ce qui décide de la réalité industrielle, ce sont les contrats, les investissements et les sites. Les trois questions utiles sont donc simples. Qui décide des investissements dans les moulins et les lignes ? Où va la marge ? Les contrats avec les agriculteurs sont-ils reconduits aux mêmes conditions ? L'annonce ne répond à aucune des trois, et il est normal qu'un vendeur et un acheteur se taisent le jour de la signature.

Ce que je constate, c'est que le récit du « champion français » arrange tout le monde. Il flatte l'acheteur, il couvre le vendeur, et il dispense de regarder la base industrielle. Or c'est elle qui décide si le pays garde des capacités de production, ou seulement des marques imprimées sur des emballages.

Ma question est simple. Pour protéger l'industrie française, qu'est-ce qui compte le plus : la nationalité du propriétaire, ou les contrats qui lient les usines aux agriculteurs et aux salariés ? Dites-le en commentaire.

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