À 5 h 30, lundi 19 octobre, une vingtaine de tracteurs se sont installés sur le pont autoroutier de Givors. L’A47, qui relie Lyon à Saint-Étienne, est coupée dans les deux sens. À l’appel de la Coordination rurale du Rhône et de la Loire, les agriculteurs ne demandent pas d’abord une aide au carburant. Ils demandent un revenu. Le gouvernement répond par 35 centimes par litre de gazole non routier à partir du 1er novembre. Je crois que ce chiffre dit l’essentiel du malentendu : l’État sait indexer une aide sur un litre, pas sur le prix payé au producteur.
- Depuis 5 h 30, les tracteurs tiennent le pont de Givors
- 35 centimes le litre, 350 euros pour 1 000 litres
- 43 % des agriculteurs gagnent moins qu’un SMIC
- Le contribuable paie, le guichet décide
- Votre trajet, votre argent, et le prix du lait
Depuis 5 h 30, les tracteurs tiennent le pont de Givors
Depuis 5 h 30, les tracteurs occupent la bretelle de Chasse-sur-Rhône, à l’entrée du pont de Givors. France 3 Auvergne-Rhône-Alpes a compté une vingtaine d’engins au petit matin. BFM Lyon en a vu une trentaine à 5 h 30, Lyon Mag une vingtaine à 6 h 20.
La préfecture du Rhône leur a demandé de laisser une voie libre dans chaque sens. Elle recommande d’éviter le secteur, de privilégier le télétravail ou le train, et donne des itinéraires de contournement par l’A450, l’A89 et l’A72. Le Progrès, qui suit l’opération en direct, rapporte que les agriculteurs veulent rester au moins jusqu’à 17 heures. « Tant que le brasero est chaud on restera », dit un céréalier du Forez au quotidien.
La Coordination rurale dénonce des « mesurettes » après les annonces du Sommet de l’élevage. Elle réclame un revenu décent, moins de contraintes administratives, l’arrêt de la hausse du carburant et une plus grande souveraineté alimentaire. La branche du Lot-et-Garonne demandait déjà, le 12 octobre, un gazole non routier à 1 euro TTC.
35 centimes le litre, 350 euros pour 1 000 litres
Le gouvernement a choisi de répondre par le carburant. Le 15 octobre, le ministère de l’Agriculture a annoncé un soutien pouvant atteindre 35 centimes par litre en novembre et décembre. Il se compose de 15 centimes remboursés par l’État pour l’aide exceptionnelle. S’y ajoutent jusqu’à 20 centimes de baisse consentie par certains distributeurs, après la mise sur le marché de 10 millions de barils de gazole issus des stocks stratégiques.
Pour 1 000 litres, cela fait 350 euros. L’aide se demande sur facture. Le ministère indique que plus de 167 000 dossiers ont été payés et que les guichets d’avril, mai et juin ont été rouverts. Le soutien est prolongé jusqu’au 31 décembre.
Pourquoi une aide au litre ? Parce que le gazole non routier a flambé. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, son prix a pris plus de 60 centimes le litre en moyenne en France, selon Reussir.
Le prix a ensuite reflué. Reussir relève un sommet à 1,37 euro hors taxe le 3 avril, puis 1,10 euro le 24 avril. La hausse n’est donc pas linéaire, et l’aide de novembre ne correspond pas au prix de novembre : elle compense un choc passé, sur des volumes présents. Une aide calculée sur le litre acheté ne dit rien du prix que l’exploitation reçoit pour ce qu’elle produit.
Le soutien au litre de gazole non routier agricole en 2026
Centimes par litre, selon le mois d’achat. Aide de l’État et baisse annoncée par les distributeurs cumulées.
Source : ministère de l’Agriculture, communiqué du 15 octobre 2026 ; engagement des distributeurs du 12 octobre 2026. Montants par litre, cumulés.
43 % des agriculteurs gagnent moins qu’un SMIC
Le rapport « Nourrir à découvert » est publié en avril 2026 par l’Observatoire de la rémunération agricole équitable de Max Havelaar France. Il mesure les résultats des exploitations sur 2015-2024. 43 % des agriculteurs ont gagné moins qu’un SMIC annuel en moyenne. 14 % des exploitations ont un résultat négatif. Il manquait en moyenne 3,3 milliards d’euros par an pour garantir un SMIC à tous, et 5,22 milliards en 2024. 30 % des agriculteurs ont gagné plus de 2 SMIC.
Ces chiffres ont une limite, et elle compte : ils excluent les revenus annexes, qui représentent environ deux tiers du revenu des ménages agricoles. Ils mesurent la capacité de l’activité à vivre par elle-même, pas le niveau de vie total. C’est la question de la Coordination rurale : le travail paie-t-il ? Pour une large part des exploitations, la réponse documentée est non.
L’aide au litre ne répond pas à cette question. Elle suit la consommation de carburant, pas le revenu. Une exploitation qui achète 10 000 litres touche 3 500 euros. Une petite exploitation qui en achète 2 000 litres touche 700 euros, même si son revenu est plus faible. Une aide à un intrant se calcule sur l’intrant, ce n’est pas un scandale. Mais il ne faut pas lui demander ce qu’elle ne fait pas.
Le plan de relance agricole annoncé le 15 octobre, doté de 500 à 700 millions d’euros, s’ajoute à cette aide. Rapporté au manque annuel de 3,3 milliards calculé par l’Observatoire, il en couvre 15 à 21 %, une fois, avant répartition entre les filières. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas un règlement.
Le contribuable paie, le guichet décide
L’État paie les 15 centimes, donc le contribuable. Les distributeurs paient les 20 centimes, dans le cadre d’un accord avec le gouvernement après la libération de 10 millions de barils. Le circuit est un transfert : prélèvement public et marge pétrolière vers la trésorerie des exploitations. Il ne change ni le prix du lait, ni celui du blé, ni la concurrence.
Le don n’est pas neutre. Il suppose un guichet, un justificatif, un plafond, un calendrier. Celui qui reçoit doit prouver qu’il a acheté, puis attendre. Ce n’est pas une critique de la forme : c’est ce qui distingue une aide d’un droit. Et c’est là que se joue la vraie question politique. Une aide temporaire laisse intacte la relation de prix qui a créé le problème. Elle soulage la trésorerie, elle ne déplace pas le rapport de force entre celui qui produit et celui qui achète.
L’objection la plus sérieuse vient du gouvernement lui-même. La ministre de l’Agriculture dit dans un entretien à Sud Radio que l’État ne peut pas compenser toutes les pertes de production. L’interprétation la plus favorable au gouvernement est simple : une aide d’urgence ne remplace pas une politique de prix. Je la trouve juste sur la méthode, insuffisante sur le fond. L’urgence dure depuis des mois, et les mêmes reviennent. La Coordination rurale n’est pas un syndicat marginal. Elle a recueilli près de 30 % des voix aux élections aux chambres d’agriculture de janvier 2025, contre 46,7 % pour la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs réunis. La FNSEA, elle, a salué la baisse de 20 centimes comme un « signal fort ». Deux lectures du même accord : pression pour les uns, avancée pour les autres.
Votre trajet, votre argent, et le prix du lait
Si vous circulez entre Lyon et Saint-Étienne, la journée est perdue ou allongée. Les lignes de bus et le réseau secondaire sont perturbés, et la préfecture conseille le train ou le télétravail. Si vous êtes contribuable, vous financez 15 centimes par litre et un plan de 500 à 700 millions, sans garantie sur le prix final. Si vous achetez du lait, de la viande ou des fruits, la question du revenu agricole vous concerne. Un prix payé au producteur trop bas ne disparaît pas : il revient sous forme d’aide, de dette ou de fermeture.
Si vous êtes agriculteur, l’aide de novembre arrive après la récolte et ne dit rien du prix de l’an prochain. Elle ne change pas non plus le prélèvement obligatoire : les 15 centimes ne sont pas une baisse de taxe, c’est un remboursement financé par le budget de l’État. La baisse annoncée sur le gazole à partir du 1er novembre vient d’une autre opération, celle des stocks stratégiques, déjà racontée ici.
Je ne crois pas que les agriculteurs bloquent l’A47 pour 35 centimes. Ils bloquent parce que le prix qu’ils reçoivent ne couvre pas ce qu’ils paient, et parce que chaque réponse publique arrive sous forme d’aide temporaire, conditionnelle, à justifier. Le carburant est la partie visible. Le revenu est la partie qui reste. Tant que l’aide suivra le litre et non le prix payé au producteur, il y aura des tracteurs sur les ponts et des guichets pour remplir les dossiers.
Reportage de BFM Locales publié le 19 octobre 2026 (2 min 53) : les tracteurs sur le pont de Givors, la circulation coupée et les raisons de la colère.
Alors, si vous devez arbitrer : faut-il continuer à compenser les charges, ou conditionner l’aide à un prix minimum payé au producteur ? Dites-moi ce qui vous paraît le plus juste, et le plus efficace.



