CHAPÔ : Nvidia, première capitalisation mondiale, entre au capital de Doctolib, la plateforme française de prise de rendez-vous médicaux, comme actionnaire minoritaire. Ni le montant, ni la part du capital, ni la valorisation n’ont été communiqués. Une allégation de presse sur un transfert de données vers des géants américains de l’intelligence artificielle, démentie par la société, rouvre la question qui compte : qui garde la main sur les données de santé ?
Publié le jeudi 15 octobre 2026 à 10 h 30 (heure de Paris).
Le mardi 13 octobre 2026 à Paris, le directeur général de Nvidia, Jensen Huang, a annoncé une participation minoritaire au capital de Doctolib (BFM Business, 13 octobre 2026 ; Le Monde, 13 octobre 2026). Doctolib confirme une participation minoritaire sans siège au conseil d’administration, par une déclaration de son président-directeur général (PDG) Stanislas Niox-Château à l’Agence France-Presse (RFI, 13 octobre 2026). Le montant, la part exacte du capital et la valorisation n’ont pas été communiqués.
Plan des parties
- Une participation minoritaire, et 3 chiffres qui manquent
- Une IA « souveraine » portée par un actionnaire américain
- L’échelle du dossier : 100 millions de patients revendiqués
- Le 1er août 2026 : ce que la plateforme fait de vos données
- « Formellement fausses » : une allégation et un démenti
- Comment nous en sommes arrivés là
- La souveraineté n’est pas l’autarcie
Une participation minoritaire, et 3 chiffres qui manquent
Ce que Nvidia achète, l’entreprise le dit : une aide pour entraîner les propres modèles d’intelligence artificielle (IA) de Doctolib en Europe, la plateforme employant les technologies du fabricant depuis un an et accélérant ses recrutements dans l’IA. Dans le même déplacement, Jensen Huang a indiqué des investissements dans les entreprises françaises d’IA Pigment, Genesis AI et Entalpic, et rappelé qu’au moins 8 milliards de dollars avaient été investis en Europe l’année précédente (BFM Business, 13 octobre 2026).
L’absence de chiffres n’est pas un détail de forme : sans le montant, on ignore si l’entrée est symbolique ; sans la part du capital, on ne connaît pas le rapport de force avec les actionnaires entrés en avril 2026 ; sans la valorisation, on ne sait pas ce que le marché attribue à une plateforme qui revendique 100 millions de patients.
Une IA « souveraine » portée par un actionnaire américain
La promesse, telle qu’elle a été faite : Stanislas Niox-Château annonce « une IA souveraine entraînée à partir de nos modèles, de nos données, et contrôlée par nous », appuyée sur « la technologie de Nvidia, notamment les puces, la puissance de calcul, les logiciels ouverts » (déclaration à l’Agence France-Presse, 13 octobre 2026). Les deux moitiés de la phrase se tiennent et se contredisent à la fois.
La première est une thèse d’indépendance : entraîner ses modèles plutôt que louer ceux de Google, d’Anthropic ou de Microsoft, c’est sortir d’une dépendance par le haut de la chaîne. La seconde nomme le fournisseur du socle : les puces, la puissance de calcul et les logiciels restent ceux d’une entreprise américaine, désormais actionnaire. La souveraineté d’usage peut donc progresser pendant que la dépendance du socle se consolide par un lien capitalistique. Une IA française performante ne décrit pas à elle seule une filière indépendante, et mille petits modèles ne règlent pas la question du matériel.
L’échelle du dossier : 100 millions de patients revendiqués
Le poids de Doctolib tient aux chiffres que la société avance elle-même : 100 millions de patients et 580 000 soignants en Europe, un revenu annuel récurrent de 422 millions d’euros en 2025, et une entreprise rentable. Son assistant d’IA destiné aux patients, utilisé par 400 000 personnes, doit être généralisé en 2027 (BFM Business, 13 octobre 2026). C’est une infrastructure sanitaire de fait.
Source : chiffres revendiqués par Doctolib, rapportés le 13 octobre 2026. Période : 2025 et 2026. Unité : millions de personnes. Limite : chiffres déclaratifs, non audités publiquement ; l’écart d’échelle entre les 2 barres est réel et n’est pas corrigé.
Le 1er août 2026 : ce que la plateforme fait de vos données
Depuis le 1er août 2026, Doctolib conduit un programme de recherche scientifique utilisant les données personnelles de ses utilisateurs : données démographiques et de santé, y compris celles des proches rattachés au compte, à l’exclusion des mineurs. Ces données sont pseudonymisées, conservées 5 ans au maximum, et le traitement suit la méthodologie de référence MR-004 de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Les utilisateurs peuvent s’y opposer au titre de l’article 56 de la loi informatique et libertés (franceinfo avec l’Agence France-Presse, 1er août 2026).
Le règlement général sur la protection des données (RGPD) classe les données de santé parmi les données sensibles, dont le traitement est en principe interdit sauf exception encadrée, et la Cnil précise les formalités applicables aux recherches dans le domaine de la santé. La méthodologie MR-004 permet de traiter ces données sans autorisation individuelle, moyennant un cahier des charges.
Des associations, dont la Ligue des droits de l’Homme (LDH), contestent la solidité du dispositif. Elles jugent la pseudonymisation insuffisante, rappellent qu’une donnée pseudonymisée reste une donnée personnelle et que le risque de réidentification n’est pas nul. Elles relèvent aussi que Doctolib héberge des données chez Amazon, entreprise soumise au droit américain (franceinfo, 1er août 2026). L’argument porte sur la chaîne des sous-traitants : une fuite par un prestataire en expose la fragilité, et l’affaire du moteur qui revend des données personnelles volées montre qu’une donnée sortie circule longtemps.
« Formellement fausses » : une allégation et un démenti
Selon Le Canard enchaîné, Doctolib transmettrait la plupart des informations de ses utilisateurs à Google (Gemini), Anthropic (Claude) et Microsoft (Copilot) afin d’entraîner des modèles, la Cnil sollicitée ne s’étant pas prononcée (Le Canard enchaîné). L’entreprise dément : « Les informations selon lesquelles Doctolib transmettrait des données de santé pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle de tiers sont formellement fausses » (Acuité, 10 juin 2026).
Ce que dit l’allégation, rapportée comme telle : la plateforme transmettrait des informations de ses utilisateurs à 3 fournisseurs américains de modèles pour entraîner leurs IA, sans que la Cnil se soit prononcée.
Ce que dit l’entreprise, citée comme telle : l’affirmation est « formellement fausse » ; une clause de non-utilisation protège les données, le traitement se fait sur des infrastructures cloud certifiées hébergeur de données de santé (HDS) en Europe, et la Cnil n’est pas en mesure de se prononcer sur la légalité du dispositif.
Aucune des deux versions n’est établie, et je l’écris sans détour : l’une est une allégation de presse, non corroborée par une décision de justice et sans arbitrage de la Cnil ; l’autre est un démenti d’entreprise argumenté, qui reste une parole d’entreprise. Aucune mise en cause n’est retenue ici contre quiconque, et la présomption d’innocence s’applique sans réserve. Ce qui est vérifiable, c’est l’objet du litige : le périmètre des données qui peuvent sortir d’un système de rendez-vous médicaux vers un fournisseur de modèles.
Comment nous en sommes arrivés là
La séquence est courte, et chaque étape a sa source. En 2025, Doctolib adopte les technologies Nvidia : la relation technologique précède d’un an l’entrée au capital. Fin 2025, l’Autorité de la concurrence sanctionne la plateforme et installe la question de sa position dominante. En avril 2026, des investisseurs internationaux prennent des titres pour près de 300 millions d’euros : l’actionnariat entre en recomposition (BFM Business, 13 octobre 2026).
Le 10 juin 2026, l’enquête du Canard enchaîné et la réponse de Doctolib ouvrent le volet des données de santé (Acuité, 10 juin 2026). Le 1er août 2026, la plateforme lance son programme de recherche sur les données personnelles de ses utilisateurs, sous méthodologie MR-004 et avec un droit d’opposition (franceinfo, 1er août 2026). Le 13 octobre 2026, Nvidia annonce sa participation minoritaire.
Le contexte n’est pas propre à la santé : la France a recensé 99 cas de fuites de données de l’État, l’agence de cybersécurité elle-même ayant été touchée (L’Esprit Français, 4 octobre 2026), et le Parlement débat d’un moratoire sur les centres de données que la loi accélère.
La souveraineté n’est pas l’autarcie
L’objection la plus forte ne vient pas des partisans de l’opération, elle vient du droit. Aucune règle n’interdit à une entreprise non européenne de prendre une participation minoritaire dans une société française, et rien n’oblige un acteur privé à choisir ses actionnaires sur un critère de nationalité. Doctolib affirme vouloir entraîner ses propres modèles : si elle y parvient, la participation américaine aura financé une réduction de sa dépendance aux grands fournisseurs d’IA.
Elle a pourtant une limite, qu’il faut nommer. Le démenti sur les transferts de données est formel, mais il n’a été validé ni par un juge, ni par la Cnil, qui ne s’est pas prononcée. Et l’actionnaire qui finance l’entraînement des modèles est aussi le fournisseur des puces et de la puissance de calcul : la relation ne se rompt pas au terme d’un contrat, elle se prolonge par le capital.
Reste une question que je laisse ouverte. Vous confiez à une plateforme ce que vous ne confiez à personne d’autre : un motif de consultation, un traitement, le nom d’un proche rattaché à votre compte. Vous opposez-vous, au titre de l’article 56, au programme de recherche lancé le 1er août, ou cela vous paraît-il le prix acceptable d’une meilleure médecine ? Et à quel signe vérifiable jugeriez-vous qu’une plateforme de santé a gardé la main sur vos données, plutôt que de vous l’avoir affirmé ?



