Mardi 27 octobre, le patron de Coopérative U a parlé d’un « véritable effondrement » de la consommation de carburant, avec « jusqu’à -40 % de volume » dans certaines stations. Les chiffres nationaux, publiés le 12 octobre, disent -3,9 % en septembre et -4,8 % depuis janvier. L’écart ne contredit pas le distributeur : il dit où va sa clientèle.
- Le mot du distributeur
- Ce que les chiffres nationaux mesurent
- La baisse est une baisse de gazole
- Ce que la baisse coûte à l’État
- La réponse : faire baisser le prix
Le mot du distributeur, et ce qu’il mesure
Dominique Schelcher, invité de La Grande interview Europe 1-CNews, assume le mot, selon Europe 1 : « Je dis sciemment ce mot « effondrement » pour qualifier le mois d’octobre. Chez Coopérative U, on a -10 % de volume depuis le début de l’année », et « dans certaines stations jusqu’à -40 % ». Les gens, dit-il, « ne bougent plus, ils restent à la maison et sacrifient beaucoup de choses ».
Un réseau voit passer des volumes réels avant que les statistiques ne les agrègent, mais il mesure Coopérative U, un groupement de commerçants indépendants, pas la France. Ses -10 % sont le double de la baisse nationale, et les -40 % portent sur « certaines stations », jamais sur une moyenne. Deux effets suffisent à faire un -40 % local : les ruptures d’approvisionnement, 21,5 % des stations le 19 octobre selon notre recompte du relevé officiel, et le litre à 2,25 chez TotalEnergies, qui attirait la file.
Ce que les chiffres nationaux mesurent
Le CPDP, qui compte les sorties de dépôts et de raffineries, a publié le 12 octobre les chiffres de septembre, repris par Ufip Énergies et Mobilités : 3,850 millions de mètres cubes de carburants routiers, -3,9 % sur un an, 6e mois consécutif de recul après -6,6 % en août. Le gazole pèse 2,503 millions de mètres cubes (-7 %), l’essence 1,347 million (+2,3 %). Sur 9 mois, la baisse est de 4,8 % ; sur 12 mois, 45,819 millions de mètres cubes (-3,7 %).
Carburants routiers : variation des livraisons sur un an, mois par mois en 2026
Octobre n’est pas publié : le CPDP sort ses chiffres vers le 12 du mois suivant, donc après l’entrée en vigueur de la baisse du 1er novembre. Le chiffre mélangera l’effet de la guerre et celui du décret.
La baisse est une baisse de gazole
Le chiffre moyen cache une répartition nette : sur 9 mois, le gazole recule de 7,5 % et l’essence progresse de 0,6 %, 8 points d’écart. Le gazole, c’est le trajet long, la périphérie, la campagne, la camionnette de l’artisan ; l’essence, davantage la ville. Le gazole non routier des travaux agricoles recule de 6 %, le fioul domestique de 35,6 % : des maisons souvent rurales qui ont coupé bien plus que 4,8 %, et les ménages que la précarité de mobilité frappe le plus, 1,8 million de personnes en Hauts-de-France et 15 % qui renoncent à des soins.
La moyenne décrit donc deux pays : celui qui a réduit ses trajets à la marge, et celui qui a arrêté de rouler.
Ce que la baisse coûte à l’État
Le 6 juillet sur RTL, le ministre des comptes publics David Amiel a donné un chiffre, rapporté par Auto Plus : les recettes fiscales liées aux carburants ont baissé de « plus de 80 millions d’euros » sur 6 mois de 2026, et « il n’y a pas eu de cagnotte » pour financer les aides.
Le même jour, il avançait un autre ordre de grandeur : 300 millions d’euros perdus sur les 10 premiers jours de mai, avec une consommation en baisse d’environ 30 %. Les deux chiffres ne se recoupent pas, Bercy n’a pas publié le détail, et le seul chiffre opposable, les 80 millions, n’est pas documenté.
L’accise est fixée au litre, 0,61 euro sur le gazole, 0,67 sur l’essence : un litre non vendu est une recette non encaissée. La TVA suit le prix, et c’est elle qui avait produit 190 à 200 millions de surplus en mars et avril. Quand les volumes reculent, elle ne compense plus.
La réponse : faire baisser le prix
Pour le 1er novembre, le gouvernement a choisi l’inverse d’une politique de sobriété : il ouvre la réserve. Le décret n° 2026-981 du 23 octobre autorise la vente de 1,6 million de mètres cubes de stocks stratégiques de gazole, environ 10 millions de barils, jusqu’au 31 janvier, à un prix fixé par arrêté. Le gouvernement en attend 12 à 18 centimes de moins par litre, environ 10 euros par plein ; TotalEnergies s’est engagé sur 10 centimes. Le détail du décret et le calcul de ce que la promesse suppose sur le baril sont documentés.
La contradiction n’est pas dans le décret, elle est dans le discours. Philippe Casbas, président d’Ufip Énergies et Mobilités, notait en août que la baisse rapprochait la France de l’objectif de 6 % par an de la programmation pluriannuelle de l’énergie, « ce qui paradoxalement est une bonne nouvelle », avant de rappeler que la hausse vient de « facteurs géopolitiques et non d’une politique planifiée ». On présente comme un progrès une baisse que personne n’a organisée, puis on paie la réserve pour faire baisser le prix.
Notre lecture (Opinion de la maison, pas un fait)
La chaîne se tient : une guerre, un gazole à 2,3 ou 2,4 euro, des volumes qui cèdent, des recettes qui reculent, et un stock stratégique ouvert pour rendre 10 euros par plein. Rien ne touche la cause : la France ne produit pas son gazole, elle en sécurise une partie au Golfe et importe le reste. La réserve est le seul coussin du pays ; la vendre pour acheter du pouvoir d’achat, c’est dépenser le coussin.
Et une baisse de 4,8 % obtenue par le prix n’est pas une politique : c’est un rationnement par le porte-monnaie, qui ne frappe pas au hasard, puisque le gazole recule quand l’essence progresse.
- 4,8 % de carburant en moins depuis janvier, 6e mois consécutif de baisse ; gazole -7,5 %, essence +0,6 % (CPDP, septembre).
- Coopérative U : -10 % depuis janvier, jusqu’à -40 % dans « certaines stations ». Un réseau, pas la France.
- 1er novembre : 12 à 18 centimes espérés, payés par 1,6 million de mètres cubes de réserve ouverts jusqu’au 31 janvier.
- Recettes : plus de 80 millions perdus sur 6 mois selon Bercy ; l’aide de 100 euros ouverte le 27 octobre se finance sur une recette qui baisse.
Ce qu’il faut y regarder : ce reportage de franceinfo montre l’ouverture des stocks stratégiques. Regardez le geste : l’État fait baisser un prix alors que la demande a déjà reculé de 4,8 %.



