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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Carburants : 21,5 % des stations en rupture, et le litre le moins cher est le premier à manquer

Station-service de nuit : une file de voitures attend devant les pompes, un bidon rouge et une flaque de carburant au premier plan, une raffinerie éclairée à l'arrière-plan et une seconde station fermée de l'autre côté de la chaussée.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

À 11 h, ce lundi 19 octobre, 2 110 stations-service sur 9 812 déclarent une rupture d’au moins un carburant. Cela fait 21,5 % du réseau, contre 8,7 % le 1er octobre. 730 stations n’ont plus rien à vendre. Le gazole vaut 2,370 € le litre en moyenne, l’essence E10 2,175 €. Ce n’est pas un pays à sec. C’est un réseau qui craque par endroits, et souvent aux mêmes endroits. Je vais vous montrer où, pourquoi, et ce que cela change pour votre plein.

Le plan de cet article

  • Ce que disent les relevés officiels
  • Le litre le moins cher est le premier à manquer
  • Quatre causes, et une seule certitude
  • Ce que cela change pour votre plein
  • Un prix bloqué n’est pas un cadeau gratuit

Ce que disent les relevés officiels

Les chiffres viennent du flux officiel des stations-service, publié par le ministère de l’Économie. J’ai recompté les 9 812 stations du relevé de 11 h. Une station est comptée en rupture quand elle déclare une rupture temporaire en cours pour au moins un des 4 carburants principaux : SP95, SP98, E10, gazole.

La courbe est nette. La part des stations en rupture tournait autour de 9 % du 1er au 10 octobre. Elle est montée à 10,2 % le 12, 13,6 % le 16, 18,7 % le 18 et 21,5 % ce matin. Elle a doublé en 7 jours. La hausse s’accélère à partir du 15 octobre. Le lien avec les blocages du 17 octobre est plausible, mais ces relevés ne le démontrent pas seuls.

La géographie surprend. Le Bas-Rhin est le département le plus touché, avec 42,3 % de ses stations. Viennent ensuite Paris (41,9 %, soit 18 stations sur 43), les Hauts-de-Seine (40,9 %), le Haut-Rhin (35,1 %) et les Yvelines (32,2 %). Dans l’Est, le bas niveau du Rhin ralentit la navigation fluviale qui approvisionne la région. Pour Paris, l’explication la plus simple est la densité de voitures par station. Elle reste à vérifier.

Tous les carburants ne manquent pas de la même façon. Le gazole manque dans 8,2 % des stations qui le vendent, l’E10 dans 13,1 %, le SP98 dans 16,4 %. Les 730 stations totalement à sec représentent 7,4 % du réseau. Un automobiliste au diesel a donc moins de mal à trouver son carburant qu’un automobiliste à l’essence.

La pénurie a doublé en une semaine

Part des 9 812 stations-service déclarant une rupture temporaire en cours pour au moins un carburant principal (SP95, SP98, E10, gazole), du 1er au 19 octobre 2026, relevé de 11 h.

0 %5 %10 %15 %20 % 8.7 %10.2 %13.6 %21.5 % 01/1007/1012/1016/1019/10 Source : flux officiel prix-carburants.gouv.fr, relevé de 11 h, calcul L’Esprit Français

Chaque point est un relevé du matin. Les valeurs des 1er, 12, 16 et 19 octobre sont affichées directement sur la courbe.

Le litre le moins cher est le premier à manquer

Le plafond de TotalEnergies est public. Il vend l’essence à 1,99 € le litre et le gazole à 2,25 € dans ses stations françaises. Le groupe l’a annoncé dans un communiqué du 22 juillet 2026. Le marché, lui, est plus haut : 2,175 € pour l’E10, 2,370 € pour le gazole. L’écart atteint 18,5 centimes sur l’essence et 12 centimes sur le gazole. Sur un plein de 50 litres, cela fait 9,25 € ou 6 €.

Cet écart se lit dans les relevés. 877 stations vendent encore l’E10 à 1,99 € exactement, 1 503 vendent le gazole à 2,25 €. Aucune autre valeur ne s’accumule ainsi. Le plafond n’est pas un discours : c’est un prix affiché, et il attire.

Le résultat est documenté. Le 15 septembre, l’AFP écrit que 9 stations en rupture sur 10 appartiennent au réseau TotalEnergies. Le 21 septembre, le ministre de l’Économie le dit à la radio. « À 91 %, ce sont des stations Total, c’est-à-dire que c’est la conséquence directe du plafonnement du prix », rapporte France 3 Normandie.

Un relevé du 18 octobre s’appuie sur les déclarations officielles des stations. Publié par un site spécialisé, il comptait 1 266 stations du groupe en rupture sur 2 168, soit 58 %. Chez les autres enseignes, la part tombait à 2,9 %. Le réseau TotalEnergies représente un peu plus d’un cinquième des stations du pays. Il concentre la grande majorité des cuves vides.

Cette vidéo de franceinfo a été tournée le 20 septembre. Elle montre le mécanisme : des files d’attente devant les stations du groupe, et des cuves qui se vident plus vite que les livraisons. Elle est antérieure à la vague actuelle et ne la documente donc pas. Elle montre seulement ce que produit un prix bloqué dans un marché tendu.

Images franceinfo du 20 septembre 2026 : la file d’attente devant une station à prix plafonné, et les cuves qui se vident. La vidéo précède la vague de ruptures d’octobre.

Quatre causes, et une seule certitude

La première cause est le prix mondial. La guerre au Moyen-Orient et les perturbations dans le détroit d’Ormuz ont renchéri le pétrole et le diesel. Le litre à 2,370 € n’est pas un accident français ; c’est le prix d’un marché sous tension.

La deuxième cause est le plafond lui-même. Quand une enseigne vend 18 centimes moins cher que les autres, les automobilistes s’y concentrent. La demande se déplace plus vite que les livraisons. Le ministre de l’Économie l’a reconnu dès le 21 septembre, et l’AFP a mesuré la même concentration.

La troisième cause est une grève. Depuis le 8 octobre, la CGT bloque les expéditions dans plusieurs raffineries du groupe, dont Normandie, Donges et La Mède, pour l’emploi et les salaires. Le groupe parle de 13 stations touchées et de moins de 2 % de grévistes. Mais l’arrêt de la raffinerie de Normandie pèse : elle produit environ 12 % du carburant vendu en France.

La quatrième cause est logistique. Les blocages du 17 octobre ont visé des dépôts et des stations. Le bas niveau du Rhin perturbe l’Est. Ces causes se cumulent, et il serait malhonnête de n’en retenir qu’une.

Voici l’objection la plus forte à mon angle. Sans plafond, les automobilistes paieraient tous 2,370 € au lieu de 1,99 €. Le plafond soulage donc réellement ceux qui trouvent le carburant, et il coûte 250 à 300 millions d’euros au groupe selon son PDG, cité par l’AFP. Une entreprise qui perd de l’argent pour vendre moins cher n’est pas en train d’organiser une pénurie. Ce qui est établi, c’est la concentration des ruptures sur un réseau. La part exacte du plafond dans cette concentration reste discutée.

Ce que cela change pour votre plein

Avant de partir, regardez la carte officielle des stations, mise à jour en continu à partir des mêmes déclarations. Ne roulez pas sur la réserve. Ne stockez pas de carburant chez vous : c’est dangereux et réglementé.

Le calcul est simple. Si vous trouvez une station à 1,99 €, un plein de 50 litres vous coûte 99,50 € au lieu de 108,75 € au prix moyen, soit 9,25 € d’économie. Au gazole, l’économie est de 6 €. Vous payez cette économie en attente : la durée médiane d’une rupture est de 22 heures, selon le suivi de PrixCarbu. Et si votre station habituelle est à sec, le coût n’est pas seulement financier : c’est un rendez-vous manqué, une tournée reportée, une journée désorganisée.

Le diesel reste mieux loti que l’essence. Le SP98 manque dans 16,4 % des stations qui le vendent, le gazole dans 8,2 %. Si vous hésitez entre deux véhicules, ce n’est pas un critère d’achat. Mais cette semaine, c’est un critère de trajet.

Rappelons d’où l’on vient. La rupture n’est pas née le 17 octobre. La pénurie actuelle a commencé le 12 juillet, et son pic avait été atteint le 20 septembre, à 18,9 % des stations, selon PrixCarbu. Le déstockage de 10 millions de barils décidé en octobre n’a pas suffi. La même mécanique se voit en Guadeloupe, où le prix est fixé par arrêté et où la rue bloque depuis mercredi.

Un prix bloqué n’est pas un cadeau gratuit

Je ne crois pas que TotalEnergies ait organisé la pénurie. Aucune pièce ne le montre, et je ne l’écrirai pas. Mais je constate autre chose, qui est documentée et qui me gêne davantage.

Le groupe a annoncé, le 15 octobre, une marge de raffinage de 33,2 dollars par baril au troisième trimestre. Elle était de 13,5 dollars au trimestre précédent, soit une hausse de 146 %. Le groupe attend un « niveau exceptionnel » de résultats. Son bénéfice net du premier semestre atteignait 11,2 milliards de dollars, en hausse de 73 % sur un an. Le plafond lui coûte 250 à 300 millions d’euros. Le bénéfice, lui, se compte en milliards.

Le plafond est donc un cadeau, et un cadeau réversible. Le PDG du groupe l’a dit : si une taxation des superprofits était votée, « il n’y aura plus jamais de plafonnement chez TotalEnergies ». Le gouvernement avait demandé ce geste au printemps, en réclamant un plafonnement « généreux ». À mes yeux, l’État n’a pas construit de mécanisme public : il a demandé à une entreprise de faire un prix, et il dépend aujourd’hui de sa décision de continuer.

Mon jugement est simple. C’est là que le cadeau devient un pouvoir. Celui qui donne choisit qui reçoit, et surtout il peut retirer. Une politique qui dépend d’un geste commercial n’est pas une politique : c’est une trêve. Et une trêve se dénonce. La file d’attente est le prix de ce cadeau ; la marge de raffinage indique où va l’argent pendant ce temps.

Ce n’est pas une question de morale. C’est une question de responsabilité. Quand un prix public dépend d’une entreprise privée, le citoyen ne peut ni voter sur ce prix, ni le contester, ni savoir combien de temps il durera. Il peut seulement faire la queue, et espérer que la cuve soit pleine.

Et vous ? Avez-vous renoncé à un trajet, à un rendez-vous ou à une tournée à cause d’une station vide ? Racontez-le en commentaire.

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