Vendredi 30 octobre, les ports français s’arrêtent 24 heures. La fédération nationale des ports et docks CGT, qui représente près de 90 % des salariés du secteur selon l’AFP, a lancé l’appel : 24 ports, de Boulogne à Port-Vendres, du Havre à Fos-sur-Mer, de Bastia à La Réunion. Le syndicat annonce 95 % d’arrêt : une déclaration, pas une mesure. Ce qui est mesuré, c’est le carburant : lundi soir, 1 592 stations sur 9 490 étaient en rupture d’au moins un carburant, soit 16,8 %.
- Un vendredi d’arrêt sur 24 ports
- La militarisation, évoquée puis documentée
- Le budget, motif avancé mais non détaillé
- La chaîne du carburant est déjà tendue
- Ce que j’en pense
Un vendredi d’arrêt sur 24 ports
L’appel cite 24 sites, dont Boulogne, Calais, Dunkerque, Le Havre, Rouen, Paris, Brest, La Rochelle, Bordeaux, Sète, Marseille, Fos-sur-Mer, Toulon, Nice, Bastia, La Réunion. Une seule consigne : ni chargement ni déchargement pendant 24 heures.
L’origine n’est pas française : l’appel vient de l’European dockworkers council, relayé par des fédérations de Turquie et d’Inde, contre la guerre et « la militarisation des ports ». En France, la CGT y ajoute la « militarisation des installations sous l’impulsion de la Commission européenne » et les « orientations » du budget Lecornu, accusées de « détruire nos systèmes de solidarité ». Le calendrier n’est pas neutre : 6 jours après la journée du 24 octobre, 6 jours avant celle du 5 novembre.
La militarisation, évoquée puis documentée
Le mot paraît excessif, jusqu’à ce qu’on lise les textes. Le 19 novembre 2025, la Commission européenne a présenté un paquet de « mobilité militaire » : autorisation unique dans les 27 pays, cadre d’urgence avec « accès prioritaire aux infrastructures », couloirs adaptés à des normes civiles et militaires, protection des « infrastructures stratégiques civiles et militaires ».
Ce n’est pas une garnison dans le port : c’est le port qui change de statut, et le rapport de force social qui peut devenir une question de sécurité. La CGT pose donc une vraie question, même en slogan : qui décide de l’usage d’un quai déclaré stratégique ? Je ne trouve pas de débat parlementaire français consacré à ce point.
Le budget, motif avancé mais non détaillé
La CGT dénonce des orientations qui « détruisent nos systèmes de solidarité », sans préciser ce que le budget ferait aux ports. Je ne remplis pas la place qu’elle laisse vide : une fédération qui représente près de 9 salariés portuaires sur 10 appelle à l’arrêt sans citer un document.
La chaîne du carburant est déjà tendue
Le port n’est pas un décor : c’est par Fos-sur-Mer et Le Havre qu’entre une large part du pétrole et des carburants raffinés consommés en France. Une journée sans chargement ne crée pas une pénurie, mais elle montre par où passe la dépendance.
Or la chaîne est tendue. Lundi 26 octobre à 21 h, 1 592 stations sur 9 490 étaient en rupture d’au moins un carburant, 16,8 %, et 688 à sec. C’est moins que la veille (19,6 %) et un peu plus qu’il y a 7 jours (16,3 %) ; le pic de la crise a été atteint le 20 septembre, à 18,9 %. Contre-intuitif : le gazole manque moins que l’essence, 8,6 % contre 15,0 % pour le SP98.
Et les stations les plus touchées sont les moins chères. Comme je l’ai documenté le 19 octobre, 62 % des stations TotalEnergies au plafond sont en rupture, contre 3,3 % chez les autres. Le plafond a organisé la file d’attente, pas l’approvisionnement.
La même semaine, l’État a ouvert une autre voie. Le décret n° 2026-981 du 23 octobre autorise la vente de 1,6 million de mètres cubes de gazole sur les stocks stratégiques, environ 18 jours de consommation, au coût moyen pondéré d’acquisition, avec obligation de répercuter l’avantage jusqu’au client final dès le 1er novembre.
Deux décisions, la même semaine, sur le même objet : l’État vend 18 jours de réserve pour faire baisser le prix, les dockers arrêtent les quais pour se faire entendre. Séparément, aucune n’est absurde. Ensemble, elles disent ce que vaut le matelas.
Ce que j’en pense
Le problème n’est pas la grève de vendredi. C’est qu’une journée de 24 heures suffit à rendre visible ce que des mois de politique énergétique avaient rendu invisible : la France achète son carburant, le débarque sur une poignée de quais, et vend sa réserve pour que le prix ne dise pas tout à fait la vérité.
La souveraineté, telle que je la comprends, est une capacité à encaisser le choc, pas une posture : elle se mesure en jours de stock, en itinéraires de remplacement, en opérateurs capables de décharger un navire. Écouler 18 jours de réserve pour quelques centimes n’ajoute pas de la résilience, elle en retire. Et une grève de 24 heures dans 24 ports n’est pas une attaque contre le pays : c’est un rappel de ce qu’il ne produit plus.
Reste la question que la CGT pose sans la documenter : quand un quai devient une infrastructure stratégique, qui décide de son usage ? C’est le lieu exact où la souveraineté se déplace, de la décision nationale vers un programme européen. Le 30 octobre, ce déplacement sera visible, et personne n’aura à le voter.
À observer : la façon dont l’intersyndicale enchaîne les dates et les motifs, du budget aux salaires. Vidéo antérieure à la grève des dockers, elle ne montre pas l’arrêt du 30 octobre.
La grève rend visible un mécanisme : la France dépend de quelques quais pour son carburant, et l’État préfère vendre 18 jours de réserve que dire ce que coûte l’approvisionnement. La militarisation invoquée par les dockers n’est pas une invention : elle est écrite dans des textes européens.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 30 octobre : 24 ports à l’arrêt 24 heures ; 95 % d’arrêt annoncé par la CGT.
- 26 octobre : 1 592 stations en rupture d’au moins un carburant (16,8 %), 688 à sec.
- Décret du 23 octobre : 1,6 million de m³ de gazole vendus, environ 18 jours de consommation.
À prolonger : Gazole : l’État sécurise 13 % de votre diesel au Golfe.



