Ahmed Benmezroua a 25 ans, photographe venu de Lens couvrir la manifestation parisienne du 17 octobre : place de la République, un éclat de grenade lui a sectionné l’artère fémorale. Selon sa plainte, il a perdu plus d’un litre de sang sur le trottoir ; des passants lui ont posé un garrot, des manifestants l’ont porté jusqu’à une ambulance. Opéré en urgence pendant plus de trois heures à la Pitié-Salpêtrière, il est toujours en soins intensifs, et l’on ne sait pas s’il conservera l’usage de sa jambe. Samedi 24 octobre, sept jours après, le parquet de Paris a ouvert une enquête confiée à l’IGPN. La question n’est plus de savoir si une grenade l’a frappé, mais ce que l’institution compte, et ce qu’elle laisse hors du compte.
Le plan
- Ce que le parquet retient
- 6, 36, 41 : trois périmètres
- Une munition qui revient
- Quinze journalistes visés le même jour
- Ce qui n’est pas établi
Ce que le parquet retient, ce que la plainte demandait
La plainte a été déposée jeudi 22 octobre par son avocat, Me Arié Alimi, contre X avec constitution de partie civile (AFP) : « tentative d’homicide volontaire », « violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente », « complicité de tentative de meurtre par instigation ». La tentative d’homicide se punit comme le meurtre, 30 ans de réclusion (articles 221-1 et 121-4 du code pénal).
Le parquet a retenu une autre qualification : « violence par une personne dépositaire de l’autorité publique, suivie de mutilation ou infirmité permanente, lors de manifestation sur la voie publique » (Le Monde). Les violences avec mutilation relèvent de l’article 222-9, 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende. Un délit là où la plainte visait un crime. L’enquête est confiée à l’IGPN, « parallèlement à la plainte », pour « éviter toute déperdition des preuves ».
Me Alimi dénonce « une nouvelle qualification » qui « a pour seule vocation de protéger le préfet de Paris et le ministre de l’Intérieur » ; le parquet conteste tout refus d’enquête (Le Figaro).
6, 36, 41 : trois chiffres, trois périmètres
Depuis le 17 octobre, le parquet communique par nombres, qui ne mesurent pas la même chose. Le 20 octobre, l’AFP apprend que 6 enquêtes ont été ouvertes par l’IGPN pour des violences commises les 17 et 18 octobre, dont la main arrachée d’un jeune de 17 ans à Saint-Étienne et l’adolescente éborgnée à Mulhouse. Le même jour, 36 enquêtes sont comptées dans le cadre du mouvement lycéen.
Le 24 octobre, le parquet avance un troisième chiffre : 41 enquêtes adressées à l’IGPN et au SDSE, le service statistique du ministère de la justice, en lien avec les blocages de lycées et les manifestations du 17 octobre, certaines sur autosaisine après des vidéos. 41 n’est donc pas le nombre de violences policières du 17 octobre, et 6 n’en est pas le total. Aucune ventilation n’est publiée.
Ce que chaque chiffre compte, et à quelle date
Le flou sert à tout le monde : 6 pour dire que l’institution est saisie, 41 qu’elle l’est massivement. Ce qui est établi, c’est la liste des victimes documentées : un mineur amputé d’une main à Saint-Étienne, une adolescente éborgnée à Mulhouse, un lycéen blessé à l’œil à Dijon, deux hommes morts autour du 17 octobre, un photographe qui a failli mourir place de la République.
Une munition qui revient, un cadre qui n’a pas protégé
Le Monde a documenté l’emploi d’une munition nouvelle, la GL-304, qui continue de blesser au milieu de la foule. Le cadre, lui, n’a pas manqué : nos vérifications du 17 octobre avaient établi que les grenades assourdissantes, suspendues le 7 octobre, étaient de retour dans les dotations le 16, la veille de la journée où un mineur a perdu sa main à Saint-Étienne. Une doctrine existe, corrigée une fois, elle n’a pas empêché la blessure.
Une quinzaine de journalistes visés le même jour
Ahmed Benmezroua n’est pas un cas isolé, et sa qualité de photographe n’est pas un détail. Reporters sans frontières recense « une trentaine » de journalistes agressés ou empêchés d’exercer depuis le début des mobilisations, « dont plus de la moitié lors de la seule journée du 17 octobre », soit une quinzaine ce jour-là (RSF). À Montpellier, le photojournaliste indépendant Ricardo Parreira a été atteint à la jambe par un tir de LBD, deux jours d’incapacité totale de travail.
Des journalistes blessés par une grenade racontent, pour Le Monde. À observer le matériel visible, la distance des tirs, et des blessés professionnels identifiables. Vidéo antérieure à l’enquête : elle documente les faits, pas la procédure.
Ce qui n’est toujours pas établi
Trois choses manquent. On ne sait pas qui a lancé la grenade : le parquet parle d’une enquête, pas d’un mis en cause. On ne sait pas si le schéma national du maintien de l’ordre a été respecté, ni si la qualité de photographe était identifiable ; la plainte l’affirme, l’IGPN ne s’est pas prononcée. On ne sait pas à quel rythme les 41 dossiers seront traités.
Opinion de la maison, pas un fait. L’État n’a pas besoin de nier la blessure : il lui suffit de la qualifier. En retenant les violences avec mutilation plutôt que la tentative d’homicide, le parquet ne dit pas que le fait est bénin, il dit qu’il relève du délit et non du crime, et il installe l’affaire dans un temps long. Le comptage fait le reste : 41 dossiers donnent l’image d’une machine qui tourne, 6 affaires rappellent qu’elle tourne lentement. La question n’est pas de savoir si l’IGPN est saisie, elle l’est : elle est de savoir si un photographe peut couvrir une manifestation sans risquer son artère fémorale.
À retenir
- Ahmed Benmezroua, 25 ans, photographe, artère fémorale sectionnée le 17 octobre : toujours en soins intensifs.
- Enquête du parquet confiée à l’IGPN pour violences avec mutilation ; la plainte visait la tentative d’homicide.
- 41 enquêtes annoncées, 6 pour les violences des 17 et 18 octobre, 36 pour le mouvement lycéen.
- Une quinzaine de journalistes visés le 17 octobre selon RSF.
Et vous ? Que retenez-vous d’une enquête annoncée sept jours après les faits, quand la victime est encore en soins intensifs et que le nombre de dossiers ne dit rien du nombre de victimes ?



