La menace islamiste en France n’est plus celle d’une organisation qui projette un commando depuis l’étranger. Elle est celle d’individus, souvent jeunes, souvent seuls, formés en ligne, qui passent à l’acte au nom d’une offense supposée à leur religion. Le dispositif de l’État reste largement construit pour la première, et c’est là que se situe l’écart.
La formulation est de la DGSI elle-même. Sur sa page publique consacrée à l’état de la menace, le service écrit que « à la menace projetée s’est ajoutée une menace émanant très majoritairement d’acteurs endogènes », influencés par une propagande persistante malgré une production plus faible. Il ajoute que les modes opératoires promus, couteau, véhicule bélier, font passer à l’acte « au terme d’un parcours individuel parfois marqué par des facteurs de fragilité psychologique ».
Ce que les chiffres disent, et ce qu’ils ne disent pas
La même source donne un ordre de grandeur : depuis 2012, les attentats terroristes ont causé la mort de 275 personnes en France. Seize projets d’attentats ont été déjoués par la DGSI depuis 2024, dont sept en 2025. En janvier 2026, le ministre de l’Intérieur avançait 93 projets déjoués depuis 2012, dont 62 depuis 2017.
Europol complète le tableau européen. Sur 45 attaques en 2025, 24 sont jihadistes, contre 24 en 2024, mais neuf ont été menées à terme contre six l’année précédente. Le jihadisme reste la forme la plus meurtrière : cinq morts et 81 blessés. Les arrestations pour terrorisme jihadiste représentent 347 des 486 arrestations de l’année, soit 71 pour cent, dont plus de 70 pour cent pour propagande et soutien. Sur les 347 personnes arrêtées, 108 avaient 18 ans ou moins, la plus jeune ayant 12 ans.
La France, pays le plus touché d’Europe
La France est en tête des attaques recensées en 2025, avec 14 faits, dont dix jihadistes.
La DGSI décrit trois foyers de risque qui se recoupent. Le premier est la prison : près de 400 personnes y sont incarcérées pour des faits de terrorisme, et plus de 400 autres pour d’autres faits, mais dont la radicalisation est observée. La sortie de détention est un point de bascule documenté. Le deuxième est la jeunesse : un mineur de 15 ans n’a ni parcours migratoire, ni historique de signalement, ni contact avec une organisation. Le troisième est le numérique : la radicalisation se fait dans des espaces fermés, difficiles à surveiller, où la violence devient une source d’identité.
Le facteur qui a changé depuis 2023
Les services européens notent que le conflit à Gaza est devenu un facteur de mobilisation transversal. Europol l’écrit pour la mouvance gauchiste, où il « a servi de facteur de mobilisation, favorisant un sentiment d’unité entre des acteurs divers en désignant un adversaire commun ». Pour la mouvance jihadiste, l’effet est différent mais convergent : la cause palestinienne fournit un récit immédiatement disponible, qui n’exige plus d’adhésion théologique élaborée pour justifier un passage à l’acte.
La DGSI relevait déjà, à propos de la séquence ouverte à l’automne 2020, que les attaques étaient « le plus souvent motivées par l’offense présumée à la religion musulmane, et non nécessairement affiliées à une organisation terroriste ». Cette phrase décrit un mécanisme qui n’a pas besoin d’un état-major : une image, une déclaration, un outrage supposé, et un individu qui se sent personnellement mandaté.
Ce que l’État peut et ne peut pas faire
La France dispose d’un appareil dense : fichiers de signalement, surveillance de sortants de prison, mesures administratives d’éloignement, prévention territoriale. Ces outils ont une limite structurelle : ils traitent des populations identifiées. Or la menace décrite par les services est de plus en plus celle de personnes non identifiées comme dangereuses avant l’acte. Le seul levier qui reste est le renseignement humain de proximité et le signalement de l’entourage, dont l’efficacité dépend de la confiance dans les institutions, précisément ce qui se dégrade dans les quartiers concernés.
Il n’existe pas, à ce jour, de donnée publique permettant d’affirmer que la menace a diminué ou augmenté en 2026. Les indicateurs disponibles sont partiels et les autorités ne publient pas de série mensuelle. Toute affirmation catégorique sur ce point relève de l’opinion, pas du constat.
À retenir. La menace islamiste en France est devenue majoritairement endogène, jeune et solitaire, ce qui rend inopérant un dispositif conçu pour surveiller des organisations et des individus déjà connus.
Statuts et inconnues
Fait établi : les chiffres de la DGSI et d’Europol, et la nature endogène de la menace. Hypothèse : l’effet aggravant du conflit à Gaza sur les passages à l’acte individuels. Non établi : une évolution de la menace en 2026, faute de série publique. Ce qui n’est pas établi : le nombre de passages à l’acte évités par la seule prévention, et le poids réel des signalements de proximité.
Sources
- DGSI, « L’état de la menace terroriste en France », page publique mise à jour. https://www.dgsi.interieur.gouv.fr/dgsi-a-vos-cotes/lutte-contre-terrorisme/letat-de-menace-terroriste-en-france
- Europol, EU TE-SAT 2026, 13 juillet 2026. https://www.europol.europa.eu/cms/sites/default/files/documents/EU-TE-SAT-2026.pdf
- Le Figaro, 8 janvier 2026, chiffres du ministre de l’Intérieur : 93 projets déjoués depuis 2012, dont 62 depuis 2017.
- Vie publique, Conseil du 12 mars 2025, bilan de la politique de lutte contre le terrorisme.
- Public Sénat, fichiers FSPRT et fiche S, cadre et limites.



