1 015 429 sangliers tués entre le 1er avril 2025 et le 31 mars 2026 : le chiffre de l’Office français de la biodiversité, communiqué cette semaine à l’AFP, est un record, 15,3 % de plus que la saison précédente. La chasse a rempli son contrat de volume. La facture, elle, n’a pas bougé : environ 100 millions d’euros de dégâts agricoles par an, payés par les fédérations de chasseurs. La question n’est pas de savoir s’il faut tuer plus, mais qui paie, et au nom de quoi.
Les parties de cet article
- Un record qui ne fait pas baisser le cheptel
- Les dégâts, et 1 400 heurts de trains
- Le fonds des chasseurs, 80 millions par an
- Un financement qui s’épuise
- L’État ne paie pas, il ajoute 50 millions
- La prolifération a une histoire
- Décider au département, payer au voisin
- Ce que j’en retiens
Un record qui ne fait pas baisser le cheptel
Un million de bêtes sur une population estimée entre 1,5 et 2 millions d’individus, cela représente entre 50 % et 68 % du stock tué en une saison. Le rapprochement vaut ce que vaut l’estimation, mais il dit l’essentiel : le cheptel ne baisse pas. Les prélèvements ont été multipliés par 2,2 en 20 ans, l’aire de répartition a gagné 144 % en 30 ans. Le sanglier n’a pas de plan de chasse avec un minimum et un maximum annuels, contrairement au cerf. « Il n’y a pas de risque de nuire aux populations », confirme Aurélie Barboiron, de l’OFB, qui compte aussi des espèces bien plus fragiles, comme l’ours des Pyrénées.
Les dégâts, et 1 400 heurts de trains
Les fédérations évaluent les dégâts agricoles entre 90 et 100 millions d’euros par an. La SNCF a compté 1 400 heurts avec des sangliers en 2025, 27 % de plus qu’en 2024. Le ministère annonce pourtant une baisse de 28 % des surfaces touchées entre 2019 et 2025 : surfaces d’un côté, montants de l’autre, les deux séries ne se raccordent pas, et aucune publication ne permet de trancher.
Ce que la chasse prélève, espèce par espèce
Variation des prélèvements entre 2024-2025 et 2025-2026
Le fonds des chasseurs, 80 millions par an
L’indemnisation des dégâts de grand gibier n’est pas payée par l’État, mais par les chasseurs. Un fonds national de 80 millions d’euros par an, alimenté exclusivement par leurs cotisations, verse les agriculteurs ; les fédérations départementales instruisent et paient, au titre des « missions de service public que le législateur leur a confiées », écrit le gouvernement dans une réponse publiée le 1er septembre 2026. En Loire-Atlantique, 570 102 euros ont été versés en 2024-2025, près de 20 % des charges de la fédération. Et 15 % des communes concentrent 85 % des indemnités.
Un financement qui s’épuise
En 30 ans, le nombre de chasseurs a chuté de 30 %, les indemnisations ont triplé : le coût moyen par chasseur a été multiplié par 5. Depuis 1970, les indemnisations ont été multipliées par 10, le tableau de chasse du sanglier par 20. Le gouvernement reconnaît « les difficultés financières auxquelles les fédérations de chasseurs peuvent être confrontées », alors que 30 % des territoires ne sont pas ou peu chassés.
L’État ne paie pas, il ajoute 50 millions
Sa réponse : renforcer la pression de chasse (avril et mai, chevrotine autorisée, piégeage facilité, agrainage révisé), ouvrir 50 millions d’euros aux fédérations, et refuser. « Une prise en charge directe par l’État de l’indemnisation des dommages causés par la faune sauvage n’est pas envisagée à ce stade. » L’État garde le calendrier, les règles et la police ; il ne veut pas la facture. La chevrotine se décide à Paris quand l’ouverture se décide préfet par préfet, comme pour la saison 2026.
La prolifération a une histoire
Dans les années 1970, la France comptait près de 9 000 élevages de sangliers ; des animaux se sont échappés, d’autres ont été lâchés et nourris pour le gibier. Raphaël Mathevet, du CNRS, évoque dans un entretien à RFI « des apprentis sorciers » ayant favorisé localement la reproduction avec des porcs domestiques. Agriculteurs et associations accusent les chasseurs d’avoir fabriqué cette population : les pratiques sont documentées, l’intention non. Un intérêt n’est pas un dessein. Reste un fait : ceux qui ont organisé l’abondance en paient les dégâts, et la justice traite aussi ces mélanges d’argent et de faune, comme les primes versées pour tuer des prédateurs.
Décider au département, payer au voisin
Faute de plan national, les prélèvements se décident département par département, entre chasseurs, forestiers et naturalistes. La décision est locale, le dégât se déplace : un sanglier chassé d’un bois s’installe dans le maïs voisin, et la commune d’à côté paie. À mes yeux, la bonne échelle n’est pas la commune : c’est le bassin de vie du sanglier. Personne ne le définit.
Ce que j’en retiens
Un million de morts, et pas un chiffre qui baisse. La régulation par le volume entretient une population jeune, très reproductive, et laisse la facture à des cotisants qui disparaissent. Ce n’est pas la chasse qu’il faut accuser, c’est un dispositif qui fait payer une mission publique par un groupe privé dont l’effectif fond. Le jour où le fonds ne suivra plus, l’État devra choisir : payer, ou laisser les agriculteurs seuls. Il a déjà répondu : 50 millions, une fois.
Le sanglier révèle un montage très français : l’État confie une mission d’intérêt général à un corps intermédiaire, lui laisse une cotisation obligatoire, garde la règle et le calendrier, et refuse le déficit quand le corps s’épuise. Celui qui fixe la norme ne paie pas, celui qui paie ne décide pas.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 1 015 429 sangliers prélevés en 2025-2026, +15,3 %, pour 1,5 à 2 millions d’individus estimés.
- 90 à 100 millions d’euros de dégâts agricoles par an, payés par un fonds de 80 millions alimenté par les cotisations des chasseurs.
- 1 400 heurts de trains en 2025, +27 % ; 15 % des communes concentrent 85 % des indemnités.
- L’État refuse la prise en charge directe et ouvre 50 millions d’euros aux fédérations.
À observer : l’organisation d’une battue en Lozère, les postes, les rabatteurs, la radio, le tableau en fin de journée. C’est cette organisation collective qui produit le million de prélèvements annuels. Vidéo antérieure aux chiffres publiés cette semaine.



