Le réseau Ours brun de l’Office français de la biodiversité a identifié un minimum de 9 portées et 16 oursons sur le versant français des Pyrénées, dans son bulletin d’août-septembre 2026 publié le 14 octobre (Écho des Tanières n° 69). Le bilan annuel 2025 retenait 6 portées et 8 oursons. En un an, le nombre d’oursons détectés a donc doublé, et la population est estimée autour de 130 individus.
La nouvelle est bonne, et elle ne règle rien. Le même suivi, la même année, rappelle que 90 % des ours présents descendent de 2 femelles et 1 mâle, que la consanguinité moyenne a triplé en 20 ans et que plus de la moitié des femelles reproductrices dépassent déjà 15 % de consanguinité. Les Pyrénées gagnent des oursons sur une base génétique qui se referme.
Je regarde ce que ce chiffre de 16 dit vraiment, ce que le comptage ne montre pas, et où se prend la seule décision qui pourrait changer la trajectoire génétique de l’espèce.
Ce que le réseau a compté, et ce que cela vaut
Le suivi ne repose pas sur un recensement exhaustif : personne ne compte les ours des Pyrénées un par un. Quatre cent cinquante observateurs relèvent des indices de présence : empreintes, poils, crottes, photos et vidéos automatiques (Réseau Ours brun, OFB). Entre août et septembre 2026, 22 itinéraires ont produit 61 indices, et 26 caméras automatiques ont livré 96 séries d’images sur 4 départements.
Le chiffre de 16 est un minimum. Les deux portées détectées à Melles et à Fos, en Haute-Garonne, s’ajoutent aux 7 repérées au printemps, sans qu’on puisse encore dire si elles forment des groupes distincts. Trois portées comptaient 3 oursons ; dans deux d’entre elles, il n’en restait que 2 à la dernière observation, sans que la cause soit établie. Le décompte consolidé n’arrive qu’au printemps 2027.
Le réseau a analysé 172 échantillons biologiques, 147 de poils et 25 de crottes. 57 % ont donné un génotype, ce qui a permis d’identifier 36 individus différents. Ce nombre n’est pas la population : c’est ce que la première série d’analyses a réussi à nommer, et c’est la seule à dire qui est parent de qui.
Une population qui grossit sur une base minuscule
La dynamique démographique est réelle : au moins 108 ours détectés en 2025, une estimation de l’ordre de 130 individus, un taux d’accroissement moyen de 11,53 % depuis 2006 (Ours infos 2025, rapport annuel du réseau). En 1995, il en restait 5. Le succès est donc incontestable, et c’est précisément ce qui rend le problème génétique difficile à faire entendre : tant que la courbe monte, la fragilité reste invisible.
Le bureau d’études LDgenX, mandaté par l’association Pays de l’Ours, a établi que 90 % des ours présents en 2024 descendent de deux femelles et d’un mâle, que la consanguinité moyenne a triplé en 20 ans et qu’elle devrait encore doubler sans intervention (synthèse Pays de l’Ours, mars 2026). Une portée dont la mère atteint 30 % de consanguinité compte en moyenne 1,56 ourson, contre 2,37 pour une mère à 15 %. La consanguinité réduit aussi de moitié la dispersion des jeunes, donc les échanges entre noyaux.
Une étude démogénétique est en cours, avec des résultats complets attendus fin 2026. La population approche par ailleurs de la capacité d’accueil du massif, estimée entre 400 et 500 individus. Le problème n’est pas le nombre d’ours, c’est le nombre de lignées.
Portées et oursons détectés sur le versant français
2025 : bilan annuel consolidé. 2026 : minimum au 30 septembre, bilan consolidé au printemps 2027.
6
9 (minimum)
8
16 (minimum)
Qui décide d’ajouter un ours
La réintroduction a commencé en 1996. Les derniers lâchers datent de 2018, avec l’ourse Claverina et l’ourse Sorita en Béarn. Claverina s’est reproduite pour la première fois en 2025, sept ans après son arrivée : la descendance d’un animal introduit met des années à compter.
Trois positions s’affrontent, et elles ne parlent pas du même objet. Ferus demande de nouveaux ours pour apporter du sang neuf et conteste l’idée que la progression des effectifs suffise à juger l’état de la population. Pays de l’Ours parle d’« urgence génétique » et considère que le prochain Plan national d’action, à préparer dès 2026, est la dernière occasion de désamorcer le problème. Les éleveurs, eux, comptent autre chose : chaque naissance est un prédateur de plus sur les estives.
La décision de lâcher appartient à l’État, et elle est politiquement coûteuse dans les vallées. Tant qu’aucun lâcher n’est décidé, la population continue de croître sur la même base, et le sujet se déplace du biologique au politique sans que rien ne soit tranché.
Ce que l’argent des dommages organise
Les dégâts d’ours sont constatés puis indemnisés. L’OFB a publié en avril 2026 une analyse des constats de dommages entre 2019 et 2025, réalisée à la demande de la profession agricole (rapport OFB, avril 2026). Ce dispositif répare une perte, il ne rend pas la décision à celui qui la subit.
Cette analyse dit une chose que personne ne reprend : sur les prédations avérées entre 2019 et 2025, l’ours responsable n’a pu être identifié génétiquement que dans 17,3 % des cas. Le reste est constaté, attribué à l’espèce et indemnisé sans que l’on sache quel animal a tué. Elle dit ensuite que la prédation concerne la quasi-totalité des ours adultes du versant, et que les données ne permettent pas de désigner un individu significativement plus prédateur que les autres ; les auteurs signalent des biais d’échantillonnage. La figure de l’ours prédateur que l’on voudrait isoler pour régler le dossier n’apparaît pas dans les données : c’est un comportement largement partagé, exercé dans une population refermée sur elle-même.
Je ne dis pas que l’État entretient la dépendance par calcul : je constate un mécanisme. L’État compte les ours, fixe les règles de protection, paie les bêtes perdues, et garde pour lui la décision d’introduire ou non de nouveaux individus. Le berger, lui, ne décide ni du nombre, ni de la génétique, ni du calendrier. Il reçoit.
Une population qui va bien se raconte avec un chiffre qui monte. Une décision qui coûte se repousse avec un plan qui se prépare. Entre les deux, il y a un massif, des élevages, et une commission qui se réunira après les élections.
Images des caméras automatiques du réseau Ours brun, août-septembre 2026 (OFB). Ce montage documente le suivi, pas le débat : on y voit des ours se gratter et marquer des troncs, et des ourses suivies de leurs petits. Il ne prouve ni la santé génétique de la population ni l’ampleur de la prédation, qui se mesurent ailleurs.
La question n’est donc pas de savoir s’il y a assez d’ours dans les Pyrénées. Il y en a plus qu’hier. La question est de savoir qui assume la conséquence d’une population génétiquement refermée, et qui garde le pouvoir de la rouvrir.



