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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

L’usine de câbles de Fumay, aidée par l’État en 2021, cherche un repreneur : 230 emplois en sursis

Atelier de câblage au crépuscule : deux ouvriers gantés manipulent des tourets de câbles de cuivre et une bobine de fibre optique, machines d'extrusion et verrières d'usine ouvertes sur les toits de la ville.

Vendredi 23 octobre, à 11 h, les salariés d’Aginode ont marché dans Fumay. La mairie avait fermé, des commerces aussi. Dans cette ville de l’ardoise, l’usine de câbles est le principal employeur depuis des décennies, sous les noms d’Alcatel, de Câbles de Lyon, de Filotex, puis de Nexans. Le 5 novembre, le tribunal de commerce de Sedan dira si les deux sites ardennais ont un repreneur. Sans offre, environ 230 emplois partent en liquidation.

Le plan

  1. Une marche, une mairie fermée, une date
  2. Deux usines qui fabriquent le réseau
  3. 434 000 euros pour ancrer l’usine
  4. De 8 millions à 300 000 euros en caisse
  5. Ce que le 5 novembre décide

Une marche, une mairie fermée, une date

Le rassemblement était ouvert aux habitants de Fumay et de Haybes, aux élus et aux commerçants. Une visioconférence avec le ministre délégué chargé de l’Industrie s’est tenue la veille, le 22 octobre, sans qu’aucune offre de reprise n’en sorte (L’Info des Ardennes).

« Il s’agit d’un savoir-faire connu et reconnu par nos clients, et la liquidation serait une catastrophe sociale et technologique », alerte Yves Lemaire, secrétaire général adjoint CFDT de la métallurgie des Ardennes. Le mot technologique n’est pas décoratif : ce sont des câbles pour les réseaux.

Deux usines qui fabriquent le réseau

Aginode France, à Fumay, fabrique des câbles pour les réseaux locaux, les centres de données, la fibre jusqu’à l’abonné et les antennes 4G et 5G. Elle emploie environ 110 personnes. Aginode Connect, à Vrigne-aux-Bois, fabrique des équipements de raccordement au réseau fibre et ADSL ; elle emploie environ 120 personnes. Avec le siège de Courbevoie, 238 salariés sont concernés (Matot-Braine).

Le 29 juin, la direction a annoncé au comité social et économique l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire, en invoquant « une situation économique et financière très dégradée » et « une concurrence très forte de la Chine ». Le tribunal de commerce de Sedan a prononcé le placement le 2 juillet et ouvert une période d’observation de trois mois (Radio 8 Ardennes).

L’aide de 434 000 euros

Le 28 octobre 2021, l’État a versé 434 000 euros au groupe Nexans dans le cadre de France Relance. L’argent devait soutenir un plan d’investissement de 2,7 millions d’euros pour moderniser et robotiser les deux sites ardennais, avec un objectif écrit : « renforcer leur ancrage dans les Ardennes ». Deux ans plus tard, Nexans a cédé les usines au fonds d’investissement belge Syntagama Capital ; elles sont devenues Aginode France et Aginode Connect.

Rapportée aux 238 salariés concernés, l’aide publique représente 1 824 euros par emploi. Rien n’établit que cet argent ait été détourné : il a financé des équipements, et ces équipements sont toujours dans les ateliers. La question n’est pas où l’argent est allé, elle est ce qu’il a acheté : la modernisation d’un outil que l’État n’a ensuite plus eu aucun moyen de retenir.

De 8 millions à 300 000 euros en caisse

Les chiffres avancés par l’avocat du comité social et économique de Vrigne-aux-Bois, Maître Xavier Médeau, disent la vitesse de la dégradation. La trésorerie était de 8 millions d’euros avant la cession ; elle était de 1,5 million au moment du rachat, en 2023. À l’audience de juillet 2026, le passif frôlait 9 millions d’euros pour environ 300 000 euros en caisse.

La trésorerie d’Aginode avant et après le rachat de 2023, puis la situation au moment du redressement judiciaire, en millions d’euros

Trésorerie, passif et caisse d’Aginode, en millions d’euros Trésorerie de 8 millions d’euros avant la cession au fonds belge, selon l’avocat du CSE.8Trésorerieavant cession 2023 Trésorerie de 1,5 million d’euros au moment du rachat en 2023.1,5Trésorerieau rachat, 2023 Passif proche de 9 millions d’euros, toujours selon l’avocat du CSE des salariés.9Passifestimé en 2026 Environ 300 000 euros en caisse au moment de l’audience de juillet 2026.0,3Caisseen 2026

Déclarations de Maître Xavier Médeau, avocat du CSE de Vrigne-aux-Bois, à l’issue de l’audience du 2 juillet 2026 (Radio 8 Ardennes). Le passif est une estimation donnée en audience, non un chiffre arrêté par le tribunal.

L’acheteur a donc repris une société dont la trésorerie avait fondu de plus de 6 millions avant la signature : ce n’est pas une preuve d’intention, c’est un fait qu’il pouvait lire avant d’acheter. Depuis, l’entreprise n’a jamais renoué avec les bénéfices.

Ce que le 5 novembre décide

À l’audience du 17 septembre, deux candidats s’étaient manifestés, un entrepreneur chinois et un entrepreneur allemand. Aucun n’avait déposé d’offre ferme. Depuis, l’Allemand a renoncé, doutant de pouvoir compter sur certains clients, dont Aginode Belgium, et invoquant le niveau des coûts et l’importance du passif. Le candidat chinois n’a plus donné signe de vie.

Deux issues. Soit une offre est déposée et acceptée, et les sites continuent. Soit il n’y a pas d’offre, et le tribunal prononce la liquidation : les salariés sont licenciés, l’AGS paie les sommes dues dans les limites prévues, et les machines sont vendues.

Deux usines, pas un dossier isolé

Les Ardennes comptaient 23 000 demandeurs d’emploi en juillet. Fumay et Vrigne-aux-Bois ne perdraient pas un atelier, elles perdraient leur principale industrie, celle qui fait vivre les sous-traitants et les commerces. Le mécanisme se répète : à Saint-Gaudens, la dernière usine de pâte à papier de France attend sa liquidation après que 5,5 millions d’euros publics ont payé l’attente (Pâte à papier : la dernière usine de France attend sa liquidation) ; aux Forges de Tarbes, seule forge d’obus du pays, un redressement judiciaire vient d’être demandé (La seule forge d’obus de France demande son redressement judiciaire) ; chez Ikea, 303 postes supprimés en octobre après 300 promesses en juin (Ikea promettait 300 emplois, il en supprime 303).

La différence, à Fumay, est que le contribuable a payé pour moderniser l’outil, puis l’a regardé changer de mains sans condition. Un an et demi plus tard, il paiera aussi l’indemnisation des salariés.

Opinion de la maison, pas un fait. L’État a donné 434 000 euros pour ancrer deux usines dans les Ardennes, et il n’a gardé aucun droit de regard sur ce que devenait cet ancrage. Ce n’est pas de la générosité, c’est un don sans clause : celui qui donne sans condition ne conserve aucun pouvoir sur ce qu’il a payé, il perd même le droit de se plaindre. Une politique qui subventionne l’outil et laisse un fonds décider de son sort ne protège pas l’industrie, elle en finance la transmission.

À retenir

  • Deux sites en redressement judiciaire depuis le 2 juillet 2026 : environ 110 salariés à Fumay, 120 à Vrigne-aux-Bois, 238 avec le siège.
  • 434 000 euros d’aide publique versés à Nexans en 2021 pour un plan de 2,7 millions d’euros, deux ans avant la cession au fonds belge Syntagama Capital.
  • Trésorerie de 8 millions avant la cession, 1,5 million au rachat ; 9 millions de passif pour 300 000 euros en caisse en 2026.
  • Audience décisive le 5 novembre au tribunal de commerce de Sedan : reprise ou liquidation.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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