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De la surface des faits à la profondeur des idées

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La seule forge d’obus de France demande son redressement judiciaire

Image éditoriale générée par IA, non documentaire : deux ouvriers en bleu de travail et lunettes de protection manipulent avec des pinces un corps d'obus de 155 mm incandescent dans une halle de forge ; à droite, derrière une paroi vitrée éclairée froidement, un homme en costume vu de dos tient un dossier ; des rangées de corps d'obus et un drapeau français en arrière-plan.

Jeudi 22 octobre au soir, Europlasma a annoncé que sa filiale Les Forges de Tarbes avait demandé au tribunal de commerce l’ouverture d’un redressement judiciaire. Le site des Hautes-Pyrénées est la seule usine française capable de forger les corps d’obus de 155 mm, l’enveloppe d’acier sans laquelle les canons Caesar ne tirent pas. Une soixantaine de salariés y travaillent. Le tribunal doit statuer dans les prochains jours.

J’ai raconté ici, le 17 octobre, comment l’usine était passée sous le seuil qui la fait vivre. Cinq jours plus tard, c’est la survie de l’entreprise qui est en cause. Derrière elle, une question que la France évite depuis 2022 : qui décide de la capacité à fabriquer ses munitions ?

  1. Ce que la direction a demandé
  2. 30 000 corps d’obus, puis l’inconnu
  3. L’État a signalé, la justice tranchera
  4. Un propriétaire qui vend sa défense depuis avril
  5. Ce que coûte un site unique
  6. Ce que j’en retiens

Ce que la direction a demandé

Un redressement judiciaire n’est pas une liquidation : le tribunal protège l’entreprise, gèle les poursuites et ouvre une période d’observation, le temps de chercher un plan de continuation ou un repreneur. Europlasma dit viser « la préservation de l’activité » (AFP, 22 octobre 2026).

Les salariés ont demandé début octobre « solennellement l’intervention de l’État » ; la production a été arrêtée entre la mi-août et la mi-septembre, faute de matière première depuis mars, et les salaires versés en retard par l’actionnaire (BFM Business, 2 octobre 2026).

30 000 corps d’obus, puis l’inconnu

Le carnet de commandes dit l’essentiel. En 2025, les Forges ont livré 71 000 corps creux, après 60 000 en 2024. Pour 2026, la commande porte sur 30 000 unités, dont la production s’achève fin novembre ; environ 20 000 sont commandées pour 2027, quand l’usine a besoin de 50 000 pour tenir (chiffres du maire de Tarbes, France 3 Occitanie). La promesse de 2023 était de 15 000 fûts par mois en 2025, soit 180 000 par an. Elle n’a jamais été approchée.

Un obus de 155 mm n’est pas fait que de ce corps. La charge explosive vient d’Eurenco à Bergerac, l’assemblage final de KNDS France à La Chapelle-Saint-Ursin. Mais sans corps creux, il n’y a ni charge à mettre dedans, ni obus à livrer aux Caesar, ni munitions pour l’Ukraine (notre article du 28 septembre). C’est le point unique de la chaîne.

L’État a signalé, la justice tranchera

Le 9 octobre, la préfète des Hautes-Pyrénées a pris un arrêté : les équipements sous pression qui actionnent les presses doivent être requalifiés avant le 31 décembre, sinon ils seront arrêtés (arrêté du 9 octobre 2026). La remise en conformité avait été chiffrée à 130 000 euros : le problème n’est pas là.

La semaine suivante, la Direction générale de l’armement, dont des représentants se sont rendus sur place, a saisi la procureure de la République : elle lui a signalé des « décisions de gestion récentes de l’entreprise qui semblent avoir précipité la dégradation rapide » de sa situation financière (AFP). L’article 40 du code de procédure pénale oblige toute autorité publique à signaler des faits susceptibles d’être une infraction. Un signalement n’est pas une condamnation, et rien dans les pièces publiques n’établit une faute. Les ministères de l’Industrie et des Armées n’ont pas répondu à l’AFP.

Un propriétaire qui vend sa défense depuis avril

Europlasma, groupe de dépollution propriétaire depuis 2021, a annoncé en avril vouloir céder ses activités de défense : une exclusivité avec un industriel français non divulgué, pour 150 millions d’euros (actu.fr). Huit mois plus tard, aucune signature. Le Figaro évoque trois repreneurs déclarés, sans nom publié. Le groupe a creusé ses pertes en 2025 et reconnaît des « tensions de trésorerie » liées au « caractère déficitaire de la majorité de ses activités » (AFP). Deux autres sites suivent le même chemin : la Fonderie de Bretagne, 244 salariés, en liquidation (notre article du 15 octobre), et Valdunes, en quête d’un repreneur.

Ce que coûte un site unique

180 000 promis, 71 000 livrés, 30 000 commandés

Corps d’obus de 155 mm, en unités par an

seuil d’équilibre : 50 000 Promesse 2023 pour 2025 (15 000 par mois)180000 Livraisons 202460000 Livraisons 202571000 Commandes 202630000 Par an. Survolez une barre pour la source.

La commande de 2026 passe sous le seuil d’équilibre estimé par le maire de Tarbes ; en 2023, le propriétaire promettait 180 000 corps par an.

L’écart entre ces barres n’est pas un accident de gestion, c’est une dépendance. Une halle, une presse, un fournisseur pour toute l’artillerie de 155 mm du pays. Si Tarbes s’arrête, KNDS n’assemble plus d’obus et l’armée ne reconstitue ses stocks qu’en important : c’est le contraire de l’antifragilité.

À observer : cette séquence de juin 2025 présente un site capable de 160 000 obus par an. Quinze mois plus tard, la commande de 2026 est de 30 000 unités.

Ce que j’en retiens

La souveraineté se mesure au choc, pas au discours. Depuis 2022, l’État a commandé des obus, fixé des objectifs, versé des aides publiques, contrôlé des équipements, signalé des gestions à la justice. Il n’a jamais pris la propriété du site, ni garanti les volumes qui l’auraient rendu viable. Il est client, régulateur et accusateur. Il n’est pas décideur.

C’est le mécanisme du don, retourné contre celui qui donne : la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit, mais ici l’État a donné sans condition de volume et sans participation, et le don n’a acheté aucun pouvoir. Le jour où la chaîne casse, personne dans l’appareil d’État n’a la main sur la presse qui forge.

Opinion de la maison, pas un fait

Une usine stratégique ne se sauve pas avec des communiqués ni avec un signalement au parquet, mais avec des commandes pluriannuelles, un propriétaire solvable et un outil à jour. L’État a préféré acheter des obus à un intermédiaire plutôt que posséder, ou faire posséder, la capacité de les fabriquer.

À retenir
  • Le 22 octobre 2026, Europlasma a demandé le redressement judiciaire des Forges de Tarbes ; le tribunal doit statuer.
  • Le site forge les corps d’obus des Caesar et emploie environ 60 salariés ; 30 000 corps sont commandés pour 2026, pour un seuil de 50 000.

Et vous : l’État doit-il racheter le site, imposer des volumes garantis à un repreneur, ou laisser le tribunal trancher ? Et qui paie la remise aux normes, le propriétaire, KNDS ou le contribuable ? Dites-le.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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