Le maire de Longué-Jumelles a décidé de mettre les drapeaux de sa mairie en berne et d’y décrocher le portrait du président de la République. Frédéric Mortier, divers droite, élu en 2026 à la tête de cette commune de 6 564 habitants de l’Anjou, à une vingtaine de kilomètres de Saumur, l’a annoncé ce mardi 20 octobre dans un communiqué.
Il y condamne d’abord « avec la plus grande fermeté les violences et les dégradations commises par ceux qui bafouent nos lois, saccagent nos villes et méprisent les valeurs de la République ». Il ajoute : « La France ne peut accepter que certains refusent les règles communes, rejettent les exigences de l’intégration et contestent l’autorité de l’État. » Puis vient la décision : les drapeaux en berne, et le portrait retiré du mur, parce que l’attitude du chef de l’État « face à cette situation est indigne de la gravité des événements et des attentes de nos concitoyens ».
Ce geste n’est interdit par aucun texte. Une de ses deux parties est même explicitement laissée à l’initiative du maire. C’est là qu’est le sujet : la présence de l’État dans une commune ne tient pas à une loi, elle tient à un usage. Et un usage, un maire peut le retirer d’un mur.
Au sommaire : Ce qu’un maire a décidé · Ce que la loi dit du portrait · Pourquoi les drapeaux ne sont pas le portrait · Le même geste, deux camps
Ce qu’un maire de 6 564 habitants a décidé
Longué-Jumelles est une commune rurale du Baugeois, née en 1973 de la fusion de Longué et de Jumelles. Frédéric Mortier en est le maire depuis 2026, jusqu’en 2032 : un élu de droite modérée à la tête d’un bourg, pas d’une métropole en crise.
Le cadre dans lequel il parle est celui du week-end du 17 octobre. 700 personnes ont été présentées à un magistrat à l’issue de leur garde à vue, selon le porte-parole du ministère de la Justice. Au moins 3 000 commerces ont été dégradés ou pillés. Un maire de 6 564 habitants regarde ces chiffres depuis sa commune, et il y répond avec ce qu’il a sous la main : une hampe, un clou, un mur.
Le communiqué assemble deux gestes qui ne relèvent pas du même droit : la mise en berne appartient au protocole, le décrochage au symbole. Annoncés ensemble, ils retirent de la maison commune les deux signes par lesquels l’État y est présent. Frédéric Mortier ne touche ni à l’emblème ni à la fonction présidentielle : il touche à la manière dont l’État habite la mairie.
Ce que la loi dit du portrait : rien, et c’est le sujet
Aucun texte n’oblige un maire à accrocher le portrait du président de la République dans sa mairie. La question a pourtant été posée au législateur, deux fois. Une proposition de loi déposée le 9 février 2021 visait à rendre cet affichage obligatoire : renvoyée à la commission des lois, elle n’a pas abouti. Un second texte, porté en 2023 par le groupe présidé par Gabriel Attal, a été adopté par l’Assemblée nationale, mais n’a jamais été examiné par le Sénat. Deux tentatives, deux échecs : le Parlement a regardé la question et n’en a pas fait une obligation.
La jurisprudence confirme l’absence de règle. En 2021, la Cour de cassation a jugé que décrocher un portrait présidentiel pouvait relever de la liberté d’expression. Des militants poursuivis pour avoir emporté des portraits ont été condamnés pour vol dans certains cas, relaxés dans d’autres. Le geste n’est donc pas un délit en soi : il s’apprécie sur ce qu’on fait du cadre.
Le précédent parlant date de mai 2026. Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, avait décroché le portrait de son bureau. Le préfet de Seine-Saint-Denis lui a écrit que l’accrochage, « s’il ne relève d’aucune obligation légale, est un usage consacré par la tradition républicaine », et l’a invité à « reconsidérer sa position ». Le préfet reconnaissait donc que la loi ne dit rien. Le maire a refusé. La seule arme de l’État, ici, était une lettre.
Pourquoi les drapeaux ne sont pas le portrait
Le drapeau, lui, est encadré. L’article 2 de la Constitution en fait l’emblème national. Le pavoisement des édifices publics est obligatoire lors des journées nationales et commémoratives, sur instruction du Premier ministre transmise aux préfets, et la mise en berne accompagne les deuils officiels décrétés par le gouvernement.
Mais le cadre s’arrête là. Une réponse du ministère de l’Intérieur au Sénat en 2022 le dit sans détour : aucune disposition législative ou réglementaire ne détermine les conditions du pavoisement, en dehors de la loi de 2013 pour les écoles. Elle ajoute : « un maire peut prendre l’initiative du pavoisement ou de la mise en berne pour les bâtiments communaux ». Le guide des commémorations du ministère des Armées le répète mot pour mot. Les drapeaux en berne de Longué-Jumelles ne sont pas une infraction : c’est un pouvoir municipal.
Reste l’asymétrie, et elle est instructive. En cas de refus de pavoisement, l’article L. 2122-16 du code général des collectivités territoriales permet au ministre de l’Intérieur de suspendre le maire. Pour un drapeau qu’on refuse de hisser, la République s’est donné un pouvoir de sanction. Pour le visage de son président qu’on décroche, rien. Le législateur a armé l’État contre l’outrage au drapeau, pas contre le retrait du portrait.
Le repère est juridique : 6 dates qui fixent ce qu’un maire peut faire du portrait et du drapeau.
- 13 septembre 1989
Le décret n° 89-655 ne règle la mise en berne que dans un cas : la mort du président, pour les drapeaux des armées. Rien sur les mairies, rien sur le portrait. - 9 février 2021
Une proposition de loi veut rendre l’affichage du portrait obligatoire. Renvoyée en commission des lois, elle n’aboutit pas. - 2021
La Cour de cassation juge que décrocher un portrait peut relever de la liberté d’expression. Selon les cas, des militants sont condamnés pour vol ou relaxés. - Mai 2023
Une nouvelle proposition rendant l’affichage obligatoire est adoptée par l’Assemblée nationale. Le Sénat ne l’examine jamais. - 5 mai 2026
Le préfet de Seine-Saint-Denis reconnaît à un maire qu’aucune obligation légale n’existe, et lui demande de respecter « la tradition républicaine ». Le maire refuse. - 20 octobre 2026
Le maire de Longué-Jumelles décroche le portrait et met les drapeaux en berne, en invoquant l’attitude du président après les violences du 17 octobre.
Sources : décret n° 89-655, Assemblée nationale (texte n° 3861), Cour de cassation, préfecture de Seine-Saint-Denis, communiqué du maire.
Le même geste, deux camps, et un État sans recours
Ce qui rend l’affaire de Longué-Jumelles plus intéressante que celle de Saint-Denis, c’est le camp d’où elle vient. En mai 2026, le portrait était décroché par un maire de gauche radicale, au nom des inégalités que la République ne corrige pas. En octobre, il est décroché par un maire de droite modérée, au nom de l’ordre que l’État ne garantit plus. Même geste, arguments inverses, six mois d’écart. Le portrait n’est plus un signe d’adhésion : c’est un emplacement d’où l’on signifie un désaccord.
Il y a dans le communiqué de Frédéric Mortier une contradiction qu’il faut nommer sans en faire un procès. Il dénonce ceux qui « contestent l’autorité de l’État », et il retire du mur l’image du chef de cet État. Les deux tiennent ensemble si l’on admet ce qu’elles disent : l’autorité de l’État n’est pas dans le portrait, elle est dans ce que l’État fait. Un maire qui juge que l’État ne fait plus son travail considère que son image au mur est devenue un mensonge. Le raisonnement est légal, et il se retourne contre tous ceux qui l’emploient.
Reste la question qui décide de la suite : le préfet de Maine-et-Loire écrira-t-il, comme son collègue de Seine-Saint-Denis, une lettre rappelant la tradition républicaine ? Ce serait la réponse ordinaire d’un État dont l’arsenal, ici, se réduit à de la rhétorique administrative. Ou bien laissera-t-il passer, et le geste entrera dans l’usage, c’est-à-dire dans les choses qu’un maire fait sans qu’on lui réponde.
Pour le lecteur, rien ne change dans ses droits : pas un euro de plus. Ce qui change est ailleurs. Le signe par lequel l’État occupait la maison commune est devenu une variable politique. Une République qui tient par des usages tient par le consentement de ceux qui les observent. Deux maires de camps opposés viennent de montrer que ce consentement se retire par les deux bouts.
Notre lecture
Le geste de Longué-Jumelles ne parle pas d’Emmanuel Macron, il parle de qui tient le mur. La France est un pays où l’État s’est imposé aux communes, et où, dans une commune, il n’existe que par des objets : un drapeau, un portrait, un panneau, un formulaire. Retirer le portrait, ce n’est donc pas renverser l’État : c’est rappeler que sa présence locale est un dépôt, et qu’un dépôt se reprend. Je ne crois pas que Frédéric Mortier attaque la République. Je crois qu’il fait ce que fait un élu local quand le centre ne tient plus : il reprend chez lui les marques de l’autorité qu’il exerce tous les jours, l’état civil, la police municipale, l’ordre du marché. Le plus révélateur n’est pas son geste, c’est le silence juridique dans lequel il l’accomplit. Une République qui gouverne par l’usage gouverne par le consentement, et le consentement se mesure aux gestes qu’on n’a pas besoin de lui interdire.
Opinion de la maison, pas un fait.
- Frédéric Mortier, maire divers droite de Longué-Jumelles (Maine-et-Loire, 6 564 habitants), a annoncé le 20 octobre avoir mis les drapeaux de la mairie en berne et décroché le portrait du président.
- Aucun texte n’oblige un maire à afficher ce portrait. Deux propositions visant à le rendre obligatoire, en 2021 et en 2023, ont échoué.
- La mise en berne relève d’un pouvoir municipal pour les bâtiments communaux, hors des journées nationales fixées par le gouvernement.
- En mai 2026, un maire LFI avait décroché le même portrait à Saint-Denis. Le préfet lui avait écrit en reconnaissant qu’aucune obligation légale n’existe.
L’allocution du président le dimanche 18 octobre, au soir des violences. C’est cette prise de parole que le maire juge « indigne de la gravité des événements » : « honte », « colère », promesse de « transparence ». À regarder pour ce qu’elle annonce et pour ce qu’elle ne date pas.
Document antérieur à la décision du maire, publiée le 20 octobre 2026.



