La Banque de France a publié le 13 octobre son baromètre mensuel de l’inclusion financière. En septembre 2026, 13 169 ménages ont déposé un dossier de surendettement, soit 10,5 % de plus qu’en septembre 2025. Sur les neuf premiers mois de l’année, le total atteint 121 571 dossiers, en hausse de 11,0 % sur un an. Dans le même temps, l’encours des crédits à la consommation progressait de 2,1 %. Je retiens ce contraste : la vague ne vient pas d’un pays qui emprunte davantage, mais d’un pays qui porte plus lourd avec les mêmes revenus.
- Ce que la Banque de France a publié
- Le crédit n’explique pas la hausse
- Ce que la procédure donne, ce qu’elle retire
- 445 dossiers par jour, et 2,4 millions de personnes fichées
- Mon désaccord avec le mot « explose »
Ce que la Banque de France a publié
Le chiffre de septembre est un flux, pas un stock : 13 169 dossiers déposés en un mois, 10,5 % de plus qu’un an plus tôt. Sur neuf mois, 121 571 dossiers, contre 109 523 sur la même période de 2025. Sur douze mois glissants, d’octobre 2025 à septembre 2026, la Banque de France compte 160 021 dépôts, en hausse de 12,0 %. Le document est public : baromètre n°66, septembre 2026.
Remis dans l’histoire longue, le mouvement surprend. Les dépôts annuels étaient tombés à 108 748 en 2020, année de confinement et de prêts garantis. Ils sont remontés à 120 975 en 2021, puis 113 082 en 2022, avant une progression continue : 121 621 en 2023, 134 807 en 2024, 148 013 en 2025. Ces séries sont publiées par la Banque de France dans ses statistiques annuelles du surendettement.
2010 : 218 102 · 2011 : 232 493 · 2012 : 220 836 · 2013 : 223 012 · 2014 : 230 935 · 2015 : 217 302 · 2016 : 194 194 · 2017 : 181 123 · 2018 : 162 993 · 2019 : 143 091 · 2020 : 108 748 · 2021 : 120 975 · 2022 : 113 082 · 2023 : 121 621 · 2024 : 134 807 · 2025 : 148 013 · 2026 : 121 571
Le crédit n'explique pas la hausse
C'est le point que je n'ai lu nulle part ce matin. Si les Français s'endettaient davantage, la hausse des dossiers serait la conséquence mécanique d'un crédit plus abondant. Les chiffres de la Banque de France disent l'inverse. En août 2026, l'encours des crédits à la consommation s'élevait à 220 milliards d'euros, en hausse de 2,1 % sur un an. L'encours des crédits à l'habitat atteignait 1 288 milliards, en hausse de 0,2 %. Le crédit ne progresse presque plus. Ces données sont dans la statistique des crédits aux particuliers d'août 2026.
Les dossiers de surendettement, eux, augmentent de 11,0 %. La hausse est donc environ cinq fois plus rapide que celle du crédit. Deux explications tiennent. La première est que le stock de dette ancienne reste lourd, même quand le flux de nouveau crédit se tarit. La seconde est que les charges fixes ont pris la place disponible : loyer, énergie, assurance, alimentation. L'Insee estimait l'inflation à 2,4 % sur un an en août 2026, après 2,1 % en juillet, dans son estimation provisoire.
Je ne peux pas conclure des seuls dépôts de dossiers à la cause de chaque dépôt. Le baromètre compte des demandes, pas des biographies. L'enquête typologique de la Banque de France, publiée une fois par an, donne les motifs déclarés : perte d'emploi, séparation, maladie, aides familiales, et aussi un endettement passif, hérité ou subi. Ce que les chiffres établissent, c'est le rythme. Ce qu'ils ne disent pas, c'est l'histoire de chacun.
Le surendettement n'est pas la seule forme de fragilité financière. Le découvert non autorisé, lui aussi, a ses règles et ses pièges, que la directive européenne applicable au 20 novembre 2026 ne règle qu'en partie.
Ce que la procédure donne, ce qu'elle retire
Le dépôt d'un dossier est gratuit. Il se fait en ligne sur le site de la Banque de France, au guichet d'une succursale, ou par téléphone au 3414. La commission de surendettement examine la recevabilité, puis les dettes, les ressources et les charges. Elle peut suspendre les poursuites et imposer un moratoire. Elle peut étaler le remboursement sur sept ans au maximum et réduire les taux. Dans les cas les plus graves, elle peut effacer les dettes après liquidation des biens, par une procédure de rétablissement personnel. Le cadre juridique est fixé par le code de la consommation, et la fiche officielle de dépôt en décrit chaque étape.
Ce que la procédure retire est moins dit. Le dépôt vaut inscription au fichier national des incidents de remboursement des crédits aux particuliers, le FICP, que les banques consultent avant d'accorder un prêt. L'inscription y est conservée cinq ans en principe, selon l'arrêté qui fixe les règles du fichier. Pendant le plan, il est interdit de contracter un nouveau crédit. Les créanciers ne peuvent plus prélever sur le salaire, mais le dossier reste un dossier.
Le droit au compte, lui, recule. La Banque de France a désigné 14 935 banques pour ouvrir un compte sur neuf mois, 14,0 % de moins qu'en 2025. Je ne sais pas lire ce recul sans risque : il peut signaler moins de refus de la part des banques, ou moins de personnes qui connaissent ce droit. Les demandes d'information adressées à la Banque de France, elles, progressent de 9,0 %.
445 dossiers par jour, et 2,4 millions de personnes fichées
121 571 dossiers en 273 jours, cela fait 445 dépôts par jour, un toutes les trois minutes environ. En septembre, cela représentait 2,38 dépôts pour 10 000 habitants en France métropolitaine, selon le baromètre régional de la Banque de France. Le fichier des incidents, lui, compte 2 406 000 personnes inscrites, surendettement et incidents de paiement confondus, et 717 124 nouvelles inscriptions depuis janvier, en hausse de 5,2 %.
Si le rythme des neuf premiers mois se maintenait, l'année 2026 s'achèverait autour de 162 000 dossiers. Ce n'est pas une prévision, c'est une multiplication : 121 571 divisé par neuf, multiplié par douze. Elle suffit à mesurer l'écart avec les 108 748 dossiers de 2020.
Mon désaccord avec le mot « explose »
Plusieurs titres de ce matin parlent d'une explosion du surendettement. 11 % n'est pas une explosion. C'est une hausse, continue, documentée, et qui s'ajoute à quatre années de hausse. Le mot fort n'ajoute rien au chiffre, et il dispense de chercher la cause. Je préfère le chiffre nu, parce qu'il oblige à regarder le mécanisme.
Ce mécanisme, je le vois ainsi. L'État ne crée pas le crédit, il organise la procédure qui le répare. Il tient le guichet, il fixe le délai, il décide qui est recevable et qui ne l'est pas. La banque, elle, a encaissé les intérêts pendant les années faciles. Le ménage, lui, garde la marque du fichier pendant cinq ans. Ce partage n'est pas un scandale en soi : une dette doit être payée ou effacée, et l'effacement a un coût. Mais il faut dire où va ce coût. Une créance effacée n'est pas annulée par l'État, elle est absorbée par le créancier, puis répercutée sur le prix du crédit des emprunteurs suivants. Voilà pourquoi le surendettement des uns renchérit le crédit des autres, et pourquoi le sujet n'est pas seulement social : il est monétaire.
Ma thèse est plus étroite, et je l'assume comme une opinion. Le problème n'est pas que les Français empruntent trop. Le problème est que leur revenu absorbe de moins en moins un choc, quel qu'il soit. Un demi-SMIC de charges imprévues suffit à faire basculer un foyer qui remboursait correctement. La souveraineté d'un pays ne se mesure pas seulement à sa dette publique. Elle se mesure à la capacité de ses habitants à encaisser un choc sans perdre pied. Sur ce critère, le chiffre du 13 octobre est mauvais.
L'objection la plus forte est celle-ci. Une procédure mieux connue produit mécaniquement plus de dossiers, sans que la situation des ménages se soit aggravée. Les demandes d'information adressées à la Banque de France augmentent de 9,0 %, ce qui va dans ce sens : on dépose davantage parce qu'on sait mieux où déposer. Certes. Mais cette objection n'explique ni quatre années de hausse continue, ni l'écart de 5 contre 1 avec la croissance du crédit. Elle déplace la question, elle ne l'annule pas.
Le surendettement n'est pas une affaire de mauvaise gestion individuelle, même si elle existe. C'est le point où une économie de crédit rencontre des revenus qui ne suivent plus. Et vous, dans votre budget, qu'est-ce qui a craqué en premier depuis deux ans : le crédit, le loyer, l'énergie, ou l'assurance ?



