Dimanche, dans un entretien au Financial Times, l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne a prévenu. Si Bruxelles réserve une partie de ses fréquences aux opérateurs européens, les entreprises européennes subiront des représailles « dévastatrices ». Il s’appelle Andrew Puzder. Il parle de la bande 2 GHz, celle qui permet à un téléphone ordinaire de se connecter directement à un satellite, sans antenne et sans réseau terrestre. Deux tranches de 30 mégahertz. C’est peu, et assez pour couvrir les endroits où aucun opérateur ne passe.
La France est en première ligne. Eutelsat construit la partie basse de la constellation européenne IRIS². Orange fait partie des 4 opérateurs qui réclament ces fréquences. Le président de la République a appelé à une alliance européenne du satellite. Ce dossier dit plus sur la souveraineté que 10 discours budgétaires. Il tient en une question simple : le jour où le réseau passe par le ciel, qui a le droit de le couper ?
Dans cet article
- Ce que Washington a dit
- Une bande de 30 mégahertz, trois tiers
- Pourquoi la France est en première ligne
- Ce que cela change pour votre téléphone
- L’Ukraine a déjà montré ce qu’on peut couper
Ce que Washington a dit
La phrase est rapportée par le Financial Times du 18 octobre 2026. Andrew Puzder est aujourd’hui chef de la mission américaine auprès de l’Union. Nommé en 2017 pour le ministère du Travail, il avait été retiré avant sa prise de fonction. Il avertit : les entreprises européennes s’exposent à des représailles « dévastatrices » si Bruxelles restreint l’accès des rivaux américains, dont SpaceX et Starlink, à une partie du marché européen. Sa formule : « Bruxelles doit faire attention. » Son argument : « On ne rend pas les entreprises européennes plus compétitives en affaiblissant les entreprises américaines. »
Ce qu’il ne dit pas compte autant : aucune décision annoncée, aucun calendrier, aucun secteur visé. Le Financial Times est le seul titre à avoir recueilli ces propos, et son article est payant. Une déclaration rapportée par un seul média n’est pas un fait recoupé, c’est une déclaration attribuée. Le reste de cet article repose sur des textes publics. C’est un avertissement, pas une sanction : il vient d’un ambassadeur, pas du président des États-Unis.
Une bande de 30 mégahertz, trois tiers
La bande 2 GHz utilisée pour les services mobiles par satellite couvre deux tranches de 30 mégahertz : 1980 à 2010 pour la liaison montante, 2170 à 2200 pour la descente. Elle est harmonisée en Europe depuis 2008. En 2009, la Commission a sélectionné Inmarsat et Solaris Mobile, devenus Viasat et EchoStar. Leurs autorisations expirent en mai 2027.
Le 27 mai 2026, la Commission a adopté une proposition de règlement qui remplace la décision de 2008. Elle crée une sélection unique à l’échelle de l’Union, au lieu de 27 procédures nationales. Et elle découpe la bande en 3 blocs :
- Un tiers pour les usages gouvernementaux : communications critiques, sécurité, militaire. Il devra être attribué à un opérateur européen, adossé à IRIS², la constellation sécurisée de l’Union.
- Un tiers pour les opérateurs européens qui entrent sur le marché, afin de faire émerger une offre européenne.
- Un tiers ouvert aux opérateurs européens et non européens, dont SpaceX et Amazon.
Qui peut utiliser la bande 2 GHz pour joindre un téléphone
Part de la bande attribuée à chaque catégorie, en mégahertz. Situation actuelle et proposition de la Commission du 27 mai 2026.
Aujourd’hui, jusqu’en mai 2027
Proposition de la Commission, 27 mai 2026
Touchez un bloc pour voir sa part.
Source : Commission européenne, proposition de règlement du 27 mai 2026 (IP/26/1170). Attribution actuelle : Viasat et EchoStar, échéance en mai 2027.
Le calendrier ne suit pas la menace. La proposition doit encore être négociée par le Parlement européen et les États membres. Le cabinet Greenberg Traurig, qui suit le dossier, lit le calendrier de la Commission ainsi : adoption fin 2027 ou 2028, sélection en 2028 et 2029, droits attribués en 2029. Les autorisations actuelles peuvent être prolongées 2 ans : rien ne se décide ce mois-ci.
Pourquoi la France est en première ligne
L'industriel. Eutelsat, société française, dirige le segment en orbite basse d'IRIS², dont nous avons raconté le lancement le 14 octobre. Le consortium SpaceRISE, où siège Eutelsat, a signé le 7 août 2026 un accord de mise en œuvre avec la Commission. La constellation compte 348 satellites, dont 330 en orbite basse et 18 en orbite moyenne. Premiers lancements en 2029. Eutelsat investit 2,23 milliards d'euros dans l'infrastructure partagée et 1,16 milliard dans l'infrastructure commerciale. Les fournisseurs cités, Airbus Defence and Space et Thales Alenia Space, sont français. Sans fréquences, IRIS² reste un tuyau sans client public.
L'opérateur. Selon Politico du 12 octobre 2026, 4 opérateurs européens cherchent à s'unir : Deutsche Telekom, Orange, Vodafone et Telefónica. Ils veulent sécuriser ces fréquences et proposer la liaison directe entre satellite et téléphone. Orange est la seule entreprise française du quatuor. Le jour où le service existe, il passera par un opérateur que vous payez déjà, ou il ne passera pas.
Le politique. Le 10 septembre, au sommet international de l'espace à Paris, le président de la République a appelé les acteurs européens à former une « alliance ». Politico, qui cite 2 personnes au fait des discussions, indique que la cible est Starlink. La France ne parle donc pas seulement de souveraineté : elle pousse une alliance industrielle dont l'un des verrous est cette bande.
Il manque une pièce de taille : personne ne sait quel opérateur européen recevra le tiers gouvernemental. La Commission écrit « un opérateur de l'Union ». Aucun nom, aucun cahier des charges public. Et le tiers réservé aux entrants suppose un opérateur européen de liaison directe qui, aujourd'hui, n'a pas l'échelle de Starlink.
Ce que cela change pour votre téléphone
Pas grand-chose dans les prochaines semaines. Votre forfait mobile ne dépend pas de cette bande. La liaison directe entre satellite et téléphone reste marginale en France : quelques messages d'urgence, quelques objets connectés, quelques zones sans réseau. Ce qui se joue, c'est la règle qui s'appliquera quand ce service deviendra utile : vallées, massifs, hameaux, littoral, outre-mer.
Deux scénarios. Si la bande est réservée aux opérateurs européens, le service arrivera plus tard et peut-être plus cher, parce qu'il faudra construire une capacité avant de la vendre. En échange, la France garde une capacité qu'aucun actionnaire étranger ne peut éteindre. Si elle reste largement ouverte, le service arrivera plus vite et moins cher ; en échange, les zones blanches dépendront d'une entreprise soumise à un autre droit. Pas de troisième voie gratuite : le choix est entre dépendre d'un prix fixé ailleurs, ou d'une capacité construite et payée ici. Le financement, lui, est déjà engagé : l'argent public d'IRIS² vient du budget de l'Union, de l'Agence spatiale européenne et des opérateurs.
Cette vidéo de la Commission européenne présente IRIS², dont une partie des fréquences est en jeu. Elle est antérieure au différend de ce week-end. Regardez-la pour ce qu'elle montre : une infrastructure publique européenne, avec ses satellites, ses stations au sol et ses usagers institutionnels.
L'Ukraine a déjà montré ce qu'on peut couper
Le précédent le plus parlant ne vient pas de Bruxelles. Le 14 octobre, les forces ukrainiennes ont constaté une restriction du paquet militaire Starshield. La connexion se coupe pour les terminaux qui dépassent 160 kilomètres par heure, c'est-à-dire pour les drones. Euronews et le New York Times rapportent la même chose : la limite a été introduite par SpaceX sans prévenir les forces ukrainiennes, selon un conseiller du président ukrainien. Rien n'établit publiquement un ordre venu de Washington.
Retenez le mécanisme, pas la polémique. Les communications d'une armée en guerre ont été dégradées en une nuit par un opérateur privé étranger, sans traité dénoncé et sans vote d'aucun parlement. L'origine ne change pas la leçon : celui qui possède les satellites et les fréquences possède l'interrupteur. C'est ce que l'Europe essaie de ne plus subir.
La dépendance n'est pas seulement militaire. Une panne, une décision commerciale, un changement de conditions, et c'est un hameau privé de téléphone, une alarme médicale qui ne sonne plus. La souveraineté dont je parle n'est pas un drapeau : c'est la capacité de continuer à fonctionner quand le fournisseur change d'avis.
Mon jugement est simple : réserver des fréquences est légitime, mais cela ne suffit pas, et cela peut devenir un piège si c'est mal écrit.
Légitime, parce qu'un marché où l'opérateur dominant est déjà en orbite et où l'Europe n'a rien à vendre ne produira jamais d'offre européenne par la seule concurrence. Trente mégahertz réservés, c'est le seul moyen de créer une demande adressée à une capacité européenne. Sans cela, IRIS² reste un programme de défense sans clients commerciaux.
Un piège, parce qu'une fréquence réservée à un consortium désigné est une rente si rien ne l'oblige à performer. Je ne veux pas remplacer une dépendance américaine par une dépendance à un cartel européen. Trois conditions devraient être écrites noir sur blanc : des obligations de couverture datées, un prix encadré pour les zones blanches, un accès ouvert aux opérateurs virtuels. Sinon, la souveraineté affichée sera une façade, payée par le contribuable et facturée à l'usager.
L'objection la plus forte est simple, et je la reprends à mon compte : réserver une bande ne crée pas un satellite. Pendant que l'Europe négocie, Starlink lance, et la constellation européenne ne sera pas opérationnelle avant 2029 ou 2030. Réserver des fréquences peut donc retarder le seul service disponible pour les zones mal couvertes, au nom d'une capacité qui n'existe pas encore.
Ma réponse est celle du temps : une réservation sans échéance est une rente, une réservation avec échéance et pénalités est une politique industrielle. Deux choses à regarder. D'abord la désignation de l'opérateur du tiers gouvernemental : un nom, un contrat, des obligations. Ensuite les amendements déposés au Parlement européen pour relever les barrières à l'entrée des opérateurs non européens. Si le calendrier de 2029 tient et si les obligations sont écrites, l'Europe aura gagné une capacité. S'il glisse, elle aura payé une fréquence pour rien.
Reste la question que je n'arrive pas à trancher seul, et c'est pour cela que je vous la pose. Accepteriez-vous de payer plus cher et d'attendre 2 ou 3 ans ? La couverture satellite de votre village dépendrait alors d'un opérateur européen, pas d'une entreprise américaine. Ou considérez-vous qu'un service qui marche aujourd'hui vaut mieux qu'une souveraineté qui arrive en 2030 ?



