Le 1er janvier 2027, un retraité qui reprend un travail ne pourra plus toucher sa pension et son salaire comme avant. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a réécrit la règle du cumul emploi-retraite à son article 102. Trois paliers d’âge remplacent les deux régimes actuels.
Avant l’âge minimum légal de départ, le revenu d’activité est déduit de la pension dès le premier euro. Entre cet âge et 67 ans, une franchise annuelle d’environ 7 000 euros, puis une pension amputée de la moitié de ce qui dépasse. À partir de 67 ans, le cumul redevient libre, sans plafond.
Le décret qui doit fixer cette franchise n’est pas publié. Le Journal officiel du 17 octobre 2026 n’en contenait aucune trace, et l’intersyndicale des navigants parlait encore d’une publication « imminente ». Personne ne connaît le chiffre qui s’appliquera dans 75 jours.
Une profession a déjà obtenu un autre calendrier. Pilotes, hôtesses et stewards avaient déposé un préavis de grève du 17 au 21 octobre. Ils l’ont suspendu le 9 octobre, après un engagement écrit du gouvernement. La pension de leur caisse, la CRPN, ne sera amputée qu’à la date de liquidation de leur retraite de base.
Voici ce que je vais montrer.
- Ce que la loi change au 1er janvier 2027
- La franchise de 7 000 euros, et ce qu’elle coûte vraiment
- Pourquoi les navigants ont obtenu un autre calendrier
- Ce que le décret peut encore défaire
- Ce que ce double traitement dit de la réforme
Ce que la loi change au 1er janvier 2027
Le texte est l’article 102 de la loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025. Il réécrit l’article L. 161-22 du code de la sécurité sociale. Il ne s’applique qu’aux pensions qui prennent effet à partir du 1er janvier 2027. Les retraités d’aujourd’hui ne sont pas concernés, même s’ils cumulent déjà.
Deux régimes coexistaient : le cumul intégral pour ceux qui avaient liquidé toutes leurs pensions et obtenu le taux plein, le cumul plafonné pour les autres, limité à 1,6 fois le SMIC mensuel ou à la moyenne des trois derniers mois de salaire. Le nouveau texte remplace cette distinction par trois paliers d’âge. La notice de Service Public les résume sans ambiguïté ; la page du ministère de l’Économie dit la même chose.
L’âge minimum légal n’est plus 64 ans pour tout le monde. La suspension de la réforme de 2023 l’a gelé à 62 ans et 9 mois pour les générations 1963 et 1964. C’est le tableau de l’Assurance retraite, cité par Senioractu le 3 octobre 2026. Beaucoup de commentaires écrivent encore 64 ans. C’est faux pour ces deux générations, et cela déplace la date à laquelle l’amputation commence.
La réforme a produit un effet collatéral, le 24 septembre. Les professions libérales devaient liquider leur retraite avant le 1er octobre pour conserver l’ancien régime, plus favorable.
La franchise de 7 000 euros, et ce qu’elle coûte vraiment
Reste le chiffre qui décide de tout : le montant de la franchise. La loi renvoie à un décret. Les documents officiels annoncent 7 000 euros bruts par an. Le Sénat, dans une question écrite de Marie-Jeanne Bellamy, écrit que ce seuil « devrait être fixé à 7 000 euros par an ». Il n’est pas fixé.
Prenons un cas concret. Un retraité de 65 ans reprend un temps partiel à 1 200 euros bruts par mois, soit 14 400 euros sur l’année. Le dépassement atteint 7 400 euros. La pension est amputée de 3 700 euros par an, environ 308 euros par mois. Sur trois ans, 11 100 euros. Et ces années travaillées n’ouvrent aucun droit nouveau avant 67 ans.
Pension amputée sur une année, en euros, selon le revenu d’activité annuel. Calcul de la rédaction à partir de l’article 102 de la loi du 30 décembre 2025 : franchise supposée à 7 000 euros, amputation de 50 % du dépassement. Le seuil réel sera fixé par décret, non publié au 18 octobre 2026.
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Calcul de la rédaction, à partir du taux de 50 % prévu par la loi. Il donne l'ordre de grandeur, pas la facture : celle-ci dépend d'un chiffre que personne n'a signé.
Combien de personnes ? La Cour des comptes chiffrait à environ 710 000 le nombre de retraités en cumul en 2020, pour 9 000 euros par an en moyenne. Le chiffre est cité par BFMTV le 22 décembre 2025. Pour beaucoup, ce n'est pas un supplément choisi. L'UNSA Retraités relève que 17 % des retraités de moins de cinq ans dont la pension va de 1 000 à 1 400 euros travaillent par nécessité.
La justification officielle se défend. Le ministère du Travail explique que le cumul « retrouve son objectif initial : compléter le revenu des retraités les plus modestes ». Cet objectif se défend.
Pourquoi les navigants ont obtenu un autre calendrier
La CRPN est la caisse de retraite complémentaire des personnels navigants de l'aviation civile. Régime autonome, financé et gouverné par les partenaires sociaux, il permet des départs dès 55 ans. La Cour des comptes a épinglé en décembre un régime « très favorable », départ à 55 ans et prestations élevées, selon Le Figaro.
Les cinq organisations de l'intersyndicale, SNGAF, SNPNC-FO, SNPL, UNAC et UNSA PNC, ont déposé en septembre un préavis de cinq jours, du 17 au 21 octobre. Il couvrait les vols opérés sous droit du travail français. Leur demande n'était pas une franchise plus généreuse. C'était l'exclusion pure et simple de la CRPN et de ses affiliés, inscrite dans la loi.
Le 9 octobre, le conseil d'administration de la CRPN a délibéré en séance extraordinaire. Aucun écrêtement de la pension CRPN en cas de cumul avant la liquidation d'une première pension de retraite de base. Le gouvernement s'est engagé à ne pas annuler cette délibération. Une nouvelle circulaire du ministère du Travail, adressée au directeur de la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV), précise que l'amputation ne court qu'à compter de la retraite de base. Un décret doit compléter l'ensemble. Le préavis a été suspendu le jour même, selon le communiqué de l'intersyndicale.
Natixis Interépargne, « Le cumul emploi-retraite : comprendre les nouvelles règles applicables à partir de 2027 », 3 minutes, publiée le 16 mars 2026. La vidéo expose le mécanisme tel qu'il était annoncé, avant la circulaire d'octobre et avant le décret. Elle ne traite pas le cas des navigants.
Concrètement, qu'est-ce que cela donne ? Un navigant qui quitte le cockpit à 55 ans, liquide sa pension CRPN et travaille ailleurs jusqu'à 64 ans garde sa pension CRPN entière. Pour les autres retraités, l'amputation commence dès la première année de cumul. Voilà l'écart. Il n'est pas de principe, il est de calendrier.
Ce que le décret peut encore défaire
Reste à savoir ce que vaut cet écart. Juridiquement, peu de chose, et les intéressés le disent eux-mêmes.
Une circulaire n'est pas une loi. Elle indique comment l'administration entend appliquer un texte, elle ne le modifie pas. Un décret, lui, est une norme réglementaire. Si le décret d'application soumet toutes les retraites complémentaires à l'amputation, la circulaire qui dit le contraire pour la seule CRPN ne tiendra pas. Le décret prime, et la circulaire serait attaquable.
Ce n'est pas mon analyse seule. Le SNPNC l'écrit dans une note destinée à ses adhérents. Le gouvernement utilise « l'artifice juridique » de faire passer une exemption pour une simple « interprétation » de la loi. Si le décret assujettit toutes les retraites complémentaires et que la circulaire dit l'inverse pour la CRPN, le décret prime et la circulaire peut être annulée. Le même syndicat relevait dès le 14 septembre qu'« aucune de nos demandes n'est entièrement satisfaite par un quelconque texte juridique ».
Deux conséquences. L'exception des navigants n'est pas un droit, c'est une promesse, et une promesse administrative se retire. La règle générale et l'exception dépendent du même texte manquant, le décret. À 75 jours de l'entrée en vigueur, ni le seuil ni le sort de la CRPN ne sont fixés par un texte opposable.
Ce que ce double traitement dit de la réforme
Je tire trois choses de cette séquence.
Une règle négociée n'est pas une règle. Le gouvernement n'a pas annoncé un texte puis l'a appliqué. Il a reçu un préavis, rouvert une négociation, fait réécrire une circulaire et pris un engagement écrit. Les navigants ont un syndicat capable d'immobiliser des avions. Les 710 000 retraités en cumul n'ont pas de préavis. Je ne leur prête pas une injustice d'intention. Je constate qu'ils sont traités autrement, et que la différence ne tient pas à leur situation mais à leur capacité de blocage.
Ensuite, l'exception va au cas que la réforme visait. L'argument officiel est d'empêcher qu'un départ précoce avec pension complète serve de tremplin à un second revenu. La CRPN est justement le régime qui permet de partir à 55 ans avec des prestations élevées. C'est donc là que le cumul était le plus avantageux, et c'est là que le calendrier a été repoussé. Je le note sans y voir un complot. Un gouvernement qui recule devant une grève, dans une semaine déjà violente, fait un calcul politique ordinaire.
Enfin, le pouvoir reste dans la main qui donne. Tant que l'exception tient à une circulaire et à un décret non publié, celui qui l'accorde peut la reprendre ou l'oublier, sans passer par le Parlement. Une faveur révocable n'est pas un droit. Un droit qui dépend d'un tampon n'existe qu'aussi longtemps que le tampon reste là.
L'objection la plus forte est sérieuse. Peut-être que rien n'a été concédé, et que le gouvernement a acheté dix jours de calme avec un texte qui ne lie personne. Si c'est le cas, les perdants ne sont pas seulement les autres retraités. Ce sont aussi les navigants, qui ont levé leur préavis contre une promesse que leur propre syndicat juge fragile. Je prends l'objection au sérieux. Et je réponds que c'est exactement pour cela que la séquence compte : elle montre comment la règle se fabrique, bien au-delà des équipages.
Ce que je crois, en une phrase. Cette réforme est probablement nécessaire aux comptes sociaux. Mais elle sera jugée sur un détail que personne ne maîtrise, le montant du seuil, et sur une exception que personne ne peut vérifier, celle des navigants. Le 1er janvier, les deux seront dans le même Journal officiel, ou n'y seront pas.
Vous êtes retraité, ou vous approchez de l'âge. Reprendriez-vous un travail en sachant que votre pension serait amputée de la moitié de ce que vous gagnez au-delà de 7 000 euros par an ? Et accepteriez-vous que la règle soit différente pour ceux qui peuvent faire grève ?



