Le Conseil d’analyse économique, organisme rattaché au Premier ministre, a publié le 8 octobre 2026 une note d’ensemble signée pour la première fois depuis 2014 par l’ensemble de ses membres et correspondants. Elle chiffre à au moins 125 milliards d’euros l’effort annuel nécessaire pour stabiliser la dette d’ici 2032, dont environ la moitié engagée les deux premières années. Elle propose aussi de réorienter les aides à l’emploi vers les publics les plus éloignés du marché du travail et de renforcer la progressivité de la fiscalité sur les très grandes transmissions.
Une note collective, pour la première fois depuis 2014
Le Conseil d’analyse économique (CAE) est un organisme de conseil rattaché au Premier ministre, chargé d’éclairer les choix économiques du gouvernement. Sa note « Une stratégie économique de ruptures pour la France » (Notes du CAE, n° 95, octobre 2026) porte la signature de vingt-trois personnes : l’ensemble de ses membres et de ses correspondants, selon la liste publiée en fin de document. Il faut remonter à 2014 pour trouver un exercice collectif comparable, précise le texte lui-même. Les membres honorifiques et les membres de droit, l’Insee et la Direction générale du Trésor, ne sont pas signataires, afin de ne pas engager leurs institutions.
La note se présente comme un programme en deux parties : transformer le moteur productif et social, puis construire une résilience face aux chocs climatiques, commerciaux et géopolitiques. Elle compte huit recommandations principales et quarante recommandations détaillées, complétées par huit Focus thématiques. Ses auteurs laissent aussi une base publique de plus de 150 mesures budgétaires chiffrées, dont ils disent qu’elle servira à contre-expertiser les propositions des formations politiques pendant la campagne présidentielle de 2027.
Un effort de 125 milliards, au-delà du débat budgétaire en cours
Le diagnostic budgétaire sert de point de départ. La dette publique est passée de 60 % du PIB en 2000 à 119 % au deuxième trimestre 2026, la troisième plus élevée de l’Union européenne derrière la Grèce et l’Italie. La charge d’intérêts est passée de 1,8 % du PIB en 2023 à 2,6 % en 2026. Le déficit primaire structurel, qui exclut les intérêts et corrige la conjoncture, atteint encore 2,1 % du PIB, soit environ 60 milliards d’euros.
De ce diagnostic, la note tire un chiffre : l’effort nécessaire pour stabiliser le ratio de dette atteindrait au moins 125 milliards d’euros d’amélioration durable du solde public annuel à l’horizon 2032, soit environ quatre points de PIB, ou un peu plus de 7 % de l’ensemble des dépenses publiques annuelles. Les auteurs recommandent d’en engager environ la moitié les deux premières années, soit plus de 25 milliards par an en 2027 et 2028, afin de réduire le coût total de l’ajustement. Le ratio serait alors stabilisé autour de 121 % du PIB en 2032.
Le contraste avec le débat en cours est net. Le Premier ministre a annoncé vouloir réaliser 54 milliards d’euros d’économies pour ramener le déficit à 5 % du PIB, un objectif que le projet de loi de finances pour 2027 doit traduire. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose : les 54 milliards portent sur un exercice, les 125 milliards sur l’amélioration durable d’un solde annuel. La note ajoute que l’effort devra aussi porter sur les dépenses de retraite et de santé, en préservant les minima sociaux et les dispositifs destinés aux enfants, aux jeunes et aux familles monoparentales.
Réorienter les aides plutôt que baisser le coût du travail
Le changement de doctrine le plus explicite concerne la politique de l’emploi. Le CAE recommande de fixer en euros le montant maximal des allègements généraux de cotisations au niveau du Smic, tout en gardant leur seuil d’extinction indexé sur le Smic, et de réorienter les moyens ainsi dégagés vers l’insertion des jeunes, l’emploi des seniors et l’accompagnement des personnes durablement éloignées de l’emploi.
La formule employée est celle d’un basculement : passer d’une logique de baisse généralisée du coût du travail à une logique plus ciblée sur les publics qui restent éloignés de l’emploi. Le diagnostic avancé est que le retard français en matière d’emploi provient principalement des jeunes et des seniors, l’écart avec les pays les plus performants se concentrant désormais entre 60 et 64 ans. Le Focus consacré au marché du travail propose en complément de porter le congé de paternité à dix semaines, dont six obligatoires.
Cette recommandation intervient dans un paysage documenté : les exonérations de cotisations patronales représentaient 78,8 milliards d’euros en 2025. La note ne propose pas de supprimer ces allègements, mais d’en plafonner le montant et d’en déplacer la cible.
Plus de progressivité sur les très grandes transmissions
Le deuxième terrain de rupture concerne l’héritage. La note recommande de renforcer la progressivité effective de la fiscalité des très grandes transmissions, sans remettre en cause le régime favorable à la transmission des entreprises, en resserrant le pacte Dutreil : recentrer l’exonération sur les seuls actifs affectés à l’activité opérationnelle, abaisser son taux et le rendre dégressif au-delà d’un certain montant transmis, renforcer les engagements de conservation.
Les ordres de grandeur sont documentés. Le coût du pacte Dutreil est passé de 1,2 milliard d’euros en 2020 à 5,5 milliards en 2024, alors que 1 % des donataires concentrent 65 % de l’avantage. Selon le Conseil des prélèvements obligatoires, le seul abaissement du taux d’exonération de 75 % à 50 % générerait environ 1,3 milliard d’euros de recettes supplémentaires par an. La note insiste sur la ligne de partage : la majorité des héritages resterait exonérée, la progressivité ne visant que les transmissions les plus élevées.
Deux mesures voisines accompagnent ce volet : une allocation sociale unifiée, dont la mise en place à budget constant réduirait la pauvreté d’environ 0,5 point, et une limitation du report prolongé de l’imposition personnelle des revenus conservés dans des holdings patrimoniales sans activité opérationnelle.
École, productivité, intelligence artificielle
La première partie de la note place l’école en tête. Elle propose une loi de programmation décennale fixant deux objectifs chiffrés : relever le niveau des élèves en fin de collège de l’équivalent d’une année d’apprentissage et réduire d’un quart les écarts de performance liés à l’origine sociale. Le coût des réformes, environ 4 milliards d’euros par an à l’horizon 2035, serait couvert par un dividende démographique supérieur à 5 milliards par an, lié à la baisse du nombre d’élèves.
Sur la productivité, la note reprend l’analyse d’une publication antérieure du même conseil. Entre 1995 et 2025, la productivité du travail a progressé de 0,8 % par an en France, contre 1,7 % aux États-Unis. L’essentiel du décrochage, 86 %, se concentre dans les secteurs liés aux technologies du numérique, principalement chez leurs utilisateurs, où se joue la diffusion. L’adoption de l’intelligence artificielle générative en milieu professionnel atteint 43 % aux États-Unis et 28 % en France.
Deux propositions en découlent : un programme « France 2040 » doté d’environ 0,2 point de PIB par an, soit 6 milliards d’euros, sur dix ans, centré sur l’intelligence artificielle, les technologies duales et la transition énergétique ; et un budget de 0,02 point de PIB par an, environ 600 millions d’euros, pour faire de la diffusion technologique auprès des PME et ETI une politique à part entière.
Climat, énergie, défense
La seconde partie traite la résilience. Sur le climat, la note recommande de préparer le marché carbone européen ETS 2, prévu en 2028, et de réallouer ses recettes, estimées à environ 7 milliards d’euros par an en 2030, vers des compensations directes pour les ménages les plus vulnérables, un dividende carbone. L’adaptation deviendrait un pilier à part entière, avec la prévention comme priorité : 47 % des logements français sont exposés à au moins un aléa climatique, selon la note.
Sur le commerce et la défense, le conseil écarte une hausse indifférenciée des droits de douane face au nouveau choc chinois et privilégie des instruments ciblés, avec diversification des approvisionnements critiques et usage renforcé des outils européens de défense commerciale. Il recommande de sécuriser une trajectoire de dépenses militaires atteignant 3,5 % du PIB en 2035.
Ce que la note ne tranche pas
Le document se garde d’aller au bout de son propre chiffrage. Ses auteurs écrivent que la stabilisation de la dette nécessitera des mesures supplémentaires, mais refusent de choisir entre elles : la répartition de l’effort relève, disent-ils, de préférences politiques sur lesquelles il n’existe pas de consensus en leur sein. Ils soulignent également que les réformes proposées n’aggravent pas le déficit, mais ne suffisent pas à résorber le déséquilibre existant.
Deux réserves accompagnent la lecture. Il s’agit d’une note de conseil, sans portée normative ni obligatoire : le CAE éclaire, il ne décide pas. Et le chiffre de 125 milliards est présenté comme une borne inférieure, estimée à partir de travaux de juillet 2026 par une mission de l’inspection générale des finances, alors que le taux d’emprunt de la France s’est tendu en septembre 2026.
À retenir
- Le Conseil d’analyse économique a publié le 8 octobre 2026 une note collective, « Une stratégie économique de ruptures pour la France », signée pour la première fois depuis 2014 par l’ensemble de ses membres et correspondants, soit vingt-trois signataires.
- Elle chiffre à au moins 125 milliards d’euros l’effort nécessaire pour stabiliser la dette d’ici 2032, dont environ la moitié les deux premières années, contre 54 milliards d’économies annoncées dans le projet de budget 2027.
- Elle propose de plafonner en euros les allègements généraux de cotisations au niveau du Smic et de réorienter les moyens vers les jeunes, les seniors et les personnes durablement éloignées de l’emploi.
- Elle recommande de resserrer le pacte Dutreil, dont le coût est passé de 1,2 milliard en 2020 à 5,5 milliards en 2024, alors que 1 % des donataires concentrent 65 % de l’avantage.
- La note ne choisit pas la répartition de l’effort et présente les 125 milliards comme une borne inférieure : elle éclaire le débat, elle ne le tranche pas.
À lire aussi
- Pacte Dutreil : 5,5 milliards d’euros de niche fiscale en 2024, dont 65 % pour 110 donataires et héritiers
- Exonérations de cotisations : 78,8 milliards d’euros en 2025, le budget 2027 en reprend 6,6
- Niches fiscales : 88,3 milliards d’euros en 2026, le budget 2027 n’en récupère que 4
- Le décrochage, quand la productivité monte et que le salaire ne suit plus
Question aux lecteurs
Pour stabiliser la dette publique, quelle priorité faudrait-il retenir ?
Sondage sans valeur représentative : il reflète l’avis des lecteurs qui choisissent d’y répondre, et non celui de la population française.
Pour aller plus loin
- Conseil d’analyse économique, « Une stratégie économique de ruptures pour la France » (Note n° 95, 8 octobre 2026)
- Conseil d’analyse économique, note de synthèse de la Note n° 95 (PDF)
- Le Monde, « Vingt-trois grands économistes pressent les élus d’agir enfin pour stopper le décrochage français » (8 octobre 2026)
- Libération, « Aides aux entreprises, coût du travail, héritage : le Conseil d’analyse économique met son grain de sel dans la présidentielle » (8 octobre 2026)
Méthode : le fait central, la publication le 8 octobre 2026 par le Conseil d’analyse économique de la Note n° 95 « Une stratégie économique de ruptures pour la France », est établi par la pièce primaire elle-même (cae-eco.fr) et par des origines éditoriales distinctes, dont Le Monde et Libération le même jour. Les reprises d’une même dépêche comptent pour une seule origine. Les chiffres cités proviennent de la note et de ses Focus ; les éléments budgétaires de contexte proviennent du projet de loi de finances pour 2027 tel que rapporté par le service public. Réserves : la note est un avis non contraignant, son chiffrage repose sur des hypothèses que ses auteurs qualifient de prudentes, le montant de 125 milliards est présenté comme une borne inférieure, et la répartition de l’effort n’y fait l’objet d’aucun consensus.



