L’euro est tombé lundi 5 octobre à son plus bas niveau depuis dix-sept mois face au dollar, et le taux d’emprunt de la France à dix ans reste perché autour de 4,8 %, un niveau inédit depuis le début des années 2000. Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a averti dans un entretien au Financial Times que la France risquait d’être « progressivement étranglée par la hausse des taux d’intérêt » si elle ne redressait pas ses finances publiques. Derrière ces mouvements de marché, un fait moins commenté : plus de la moitié des titres de la dette négociable de l’État appartiennent à des investisseurs non résidents, et l’un des plus grands gestionnaires d’actifs japonais vient d’annoncer qu’il s’en retirait.
Ce qui s’est passé cette semaine
Le mouvement a commencé avec la présentation du projet de budget 2027, le 1er octobre, avant de s’amplifier. Lundi 5 octobre, le rendement de l’obligation française à dix ans évoluait autour de 4,86 %, contre 3,49 % pour son équivalent allemand, rapporte Le Figaro. L’écart entre ces deux taux, qui mesure la prime de risque exigée par les prêteurs, est passé d’environ 0,55 point à la mi-septembre à 1,45 point lundi matin, un niveau qu’il n’avait plus atteint depuis la crise de la dette de la zone euro, selon Politico. La monnaie unique a touché son plus bas depuis dix-sept mois face au dollar.
La hausse des taux est mondiale : elle tient notamment à la flambée des prix de l’énergie après la guerre en Iran et aux anticipations sur la politique monétaire américaine. Mais la France est particulièrement touchée, les investisseurs s’interrogeant sur sa capacité à tenir ses objectifs de déficit. C’est le sens de l’intervention du gouverneur de la Banque de France. « Nous devons rester maîtres de notre destin », a déclaré Emmanuel Moulin au Financial Times. « Si nous n’agissons pas, il y a effectivement un risque d’être progressivement étranglés par la hausse des taux d’intérêt. » Il a jugé « sérieux et préoccupants » les mouvements de ces derniers jours, tout en écartant un parallèle trop rapide : « La France n’est pas la Grèce au moment de la crise de la zone euro », et il n’est selon lui pas l’heure d’envisager une intervention de la Banque centrale européenne.
Qui détient la dette française
Un chiffre éclaire le débat. Au 31 mars 2026, 57,5 % des titres de la dette négociable de l’État étaient détenus par des « non-résidents », c’est-à-dire des investisseurs domiciliés hors de France, selon l’Agence France Trésor, qui gère la dette de l’État. Cette part progresse : elle était d’environ 55 % en 2024, 56 % en 2025, contre 49,8 % fin 2022. Sur un périmètre un peu différent, celui des titres de dette à long terme des administrations publiques, la Banque de France relève de son côté 55,9 % au premier trimestre 2026. Après les non-résidents viennent l’Eurosystème et les autres détenteurs français (20,6 %), les banques françaises (10,5 %), les compagnies d’assurance (9,6 %) et les organismes de placement collectif (1,8 %).
Deux précautions s’imposent. La catégorie « non-résident » désigne le lieu de résidence économique, et non la nationalité : un fonds domicilié au Luxembourg ou une filiale étrangère installée en France ne sont pas classés de la même manière, et l’État ne publie pas la liste nominative de ses créanciers. Surtout, la progression de cette part ne traduit pas seulement un afflux d’acheteurs étrangers : elle reflète aussi le retrait de l’Eurosystème, dont la part est revenue à 20,6 %, à mesure que la Banque centrale européenne réduit son bilan et cesse de réinvestir les titres arrivant à échéance. La dette française se place ainsi parmi les plus exposées aux créanciers extérieurs, largement devant l’Italie, dont la dette est majoritairement détenue sur son sol.
Le signal venu du Japon
Le fait le plus concret de la semaine est japonais. Selon Bloomberg, Sumitomo Mitsui DS Asset Management, l’un des principaux gestionnaires d’actifs du pays, a vendu la totalité de ses obligations d’État françaises, redéployant les sommes vers les emprunts allemands et des titres japonais à court terme. Son responsable, Shinji Kunibe, invoque les inquiétudes sur la situation budgétaire de la France. Il s’agit d’un acteur, et non d’un mouvement général : le retrait d’un gestionnaire ne signifie pas que tous les investisseurs japonais quittent la France, ni que « le Japon » aurait vendu la dette française, comme une présentation trop rapide le suggère parfois. Mais sa portée de signal est réelle. Tokyo détiendrait environ 4 % de toute la dette française, selon La Tribune, et la Banque du Japon a relevé ses taux directeurs à 1 %, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 1995. Comme le rendement des placements japonais remonte et que le coût de couverture du risque de change reste élevé, la dette française devient relativement moins attractive pour ces investisseurs.
Ce que la hausse des taux coûte déjà
Ces niveaux ne relèvent pas du seul climat des marchés. Selon les prévisions du gouvernement citées par Le Figaro, la charge des intérêts de la dette pourrait augmenter de 12 milliards d’euros l’an prochain pour dépasser 91 milliards d’euros. Sur l’année 2026, le Sénat estime cette charge à 74 milliards d’euros d’intérêts, un montant supérieur au budget de l’Éducation nationale. La dette publique, elle, a atteint 3 595,5 milliards d’euros au deuxième trimestre 2026, soit 119 % du produit intérieur brut selon l’Insee. Autrement dit, chaque point de taux supplémentaire pèse directement sur les finances publiques, sans contrepartie nouvelle pour les Français.
Le calendrier du budget 2027
C’est là que se situe la prochaine étape. Le projet de loi de finances présenté le 1er octobre vise à ramener le déficit public à 5 % du PIB en 2027, contre 5,4 % attendus cette année. Il sera examiné à partir de mercredi 7 octobre par la commission des Finances de l’Assemblée nationale, dans un contexte d’absence de majorité qui rend son parcours incertain. Les mesures les plus discutées, comme le gel des salaires des fonctionnaires ou des pensions au-delà d’un certain montant, nourrissent déjà l’opposition. Le véritable arbitrage n’oppose donc pas seulement la France à ses créanciers : il porte sur le partage de l’effort entre dépenses, prélèvements et confiance des prêteurs, à un moment où le pays dépend largement d’investisseurs qu’il ne contrôle pas.
À retenir
- Le taux français à dix ans reste autour de 4,8 %, contre 3,49 % pour l’Allemagne, un écart au plus haut depuis la crise de la zone euro ; l’euro est tombé à son plus bas depuis dix-sept mois face au dollar.
- Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, évoque dans un entretien au Financial Times un risque d’« étranglement » par les taux si les finances publiques ne sont pas redressées, tout en jugeant que « la France n’est pas la Grèce ».
- Au 31 mars 2026, 57,5 % des titres de la dette négociable de l’État étaient détenus par des non-résidents, selon l’Agence France Trésor ; cette part progresse, en partie parce que l’Eurosystème réduit son bilan.
- Un grand gestionnaire d’actifs japonais, Sumitomo Mitsui DS, a vendu la totalité de ses obligations françaises, alors que la Banque du Japon a relevé ses taux à 1 %.
- La charge d’intérêts pourrait augmenter de 12 milliards d’euros l’an prochain pour dépasser 91 milliards, et le budget 2027 arrive à l’Assemblée nationale à partir du 7 octobre.
À lire aussi
- Dette : 121,7 % du PIB en 2027, la France paie de plus en plus cher sa dette
- Caisse des dépôts : la Cour des comptes propose de céder des participations
- Assurance-chômage : l’État prélèvera 2,1 milliards sur l’Unédic
- Canicule 2026 : la facture de 16 milliards d’euros et ses réserves de méthode
Question aux lecteurs
Face à la hausse des taux, à la charge d’intérêts qui grimpe et au poids des créanciers étrangers, quelle priorité donneriez-vous à la France ?
Sondage sans valeur représentative : il reflète l’avis des lecteurs qui choisissent d’y répondre, et non celui de la population française.
Pour aller plus loin
- Entretien d’Emmanuel Moulin au Financial Times, 5 octobre 2026 (source du gouverneur)
- Détention de la dette négociable par les non-résidents (Agence France Trésor)
- Émission et détention de titres français, premier trimestre 2026 (Banque de France)
- Qui sont les principaux détenteurs étrangers de la dette française ? (Le Figaro, 29 septembre 2026)
- Sumitomo Mitsui DS sort des obligations françaises (Bloomberg, 2 octobre 2026)
Méthode : le fait central, la dégradation du financement de la France (euro au plus bas depuis dix-sept mois, taux à dix ans perché, avertissement du gouverneur) dans un contexte de forte détention étrangère de la dette, est établi par des origines réellement distinctes : l’entretien du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, au Financial Times du 5 octobre 2026 (propos également rapportés par l’AFP, Le Figaro, Le Monde et Le Parisien, qui comptent pour une seule origine puisqu’ils reprennent la même déclaration) ; les statistiques de détention de l’Agence France Trésor et de la Banque de France (31 mars 2026) ; le signal de retrait de Sumitomo Mitsui DS Asset Management, rapporté par Bloomberg le 2 octobre 2026 ; et les données de marché rapportées indépendamment par Le Figaro, Politico, Reuters et CNBC. Réserve substantielle : la formulation d’un « Japon qui vendrait la dette française » est une simplification ; il s’agit du retrait d’un gestionnaire, non d’un mouvement d’ensemble, et la part des non-résidents progresse aussi parce que l’Eurosystème se retire du marché. La hausse des taux est mondiale et non proprement française, et l’hypothèse selon laquelle la Chine, le Japon, la Russie ou la Belgique détiendraient une part décisive de la dette française ne repose sur aucune liste publique validée. Les chiffres de charge d’intérêts et de déficit sont des prévisions ; la charge 2026 de 74 milliards est une estimation du Sénat et non un montant exécuté. Les liens ci-dessus renvoient à la source primaire et aux documents de référence.



