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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Le décrochage, quand la productivité monte et que le salaire ne suit plus

illustration article 1230
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Une idée reçue veut que le salaire suive naturellement la croissance. Comme si l’économie était une marée qui soulève tous les bateaux. Les données longues racontent une autre histoire : depuis plusieurs décennies, la production par heure travaillée augmente régulièrement, mais le salaire réel, lui, a cessé de suivre. Ce décrochage a un nom précis et des chiffres précis. Le comprendre, c’est comprendre pourquoi la question du pouvoir d’achat ne se réduit pas à celle de la monnaie.

Deux courbes qui s’écartent

Commençons par définir les deux grandeurs que l’on va comparer. La productivité est la quantité de biens et de services produite par heure de travail. C’est la mesure de ce qu’une heure de travail humain crée de valeur. Le salaire réel est le salaire corrigé de l’inflation, c’est-à-dire ce que le salaire permet réellement d’acheter.

Pendant l’essentiel du vingtième siècle, ces deux courbes ont monté ensemble. Les gains de productivité se traduisaient par des hausses de salaire réel, et cette progression partagée était le socle du contrat social des économies développées : le progrès technique profitait à ceux qui travaillaient. C’est ce qu’on appelle le partage des gains de productivité.

Puis les deux courbes ont commencé à s’écarter. Le tournant se situe dans les années 1970 et 1980, selon les pays. Aux États-Unis, la rupture est la plus documentée : l’institut Economic Policy Institute publie depuis des années un graphique devenu célèbre, celui du productivity-pay gap, l’écart entre productivité et rémunération horaire. Ses données sont sans ambiguïté : entre 1979 et 2019, la productivité nette a progressé de 59,7 %, tandis que la rémunération horaire du travailleur médian n’a progressé que de 15,8 %, soit un écart de plus de trois fois et demie, détaillé dans l’analyse de l’EPI intitulée « Growing inequalities, reflecting growing employer power ».

Données réelles : EPI

Productivité et salaire, deux courbes qui s’écartent
États-Unis, 1948-2025, base 100 = 1948. Jusqu’à la fin des années 1970, la productivité nette (courbe or) et la rémunération horaire du travailleur type (courbe bleue) montent ensemble. Puis elles se découplent : la productivité continue de monter, le salaire plafonne.
+88 %
productivité 1979-2025
+31 %
salaire horaire 1979-2025
Source : Economic Policy Institute, Productivity-Pay Tracker (données 2026). Productivité nette de l’économie totale (production moins dépréciation, déflatée aux prix à la consommation) et rémunération horaire moyenne (salaire + avantages) des travailleurs de production et non-superviseurs, base 100 = 1948q1. Écart 1979-2025 calculé sur les moyennes annuelles des séries.

Ce que mesure la part salariale

Pour saisir le phénomène à l’échelle d’une économie entière, les économistes utilisent un indicateur appelé part de la valeur ajoutée qui revient au travail, souvent abrégé en anglais labor share, que l’on peut traduire par part salariale. La valeur ajoutée est la richesse créée par une économie, c’est-à-dire ce qui reste de la production une fois retirées les consommations intermédiaires. Cette richesse se partage entre deux grandes masses : la rémunération du travail, d’un côté, et le revenu du capital, de l’autre.

La part salariale mesure donc, en pourcentage, la fraction de la richesse créée qui est versée aux travailleurs sous forme de salaires et de cotisations. C’est l’indicateur le plus direct de la position du travail dans le partage. S’il monte, le travail capte une part croissante de ce qu’il produit. S’il baisse, il en capte une part décroissante, et c’est alors le capital et la rente qui récupèrent le surplus.

Or la part salariale a reculé dans la plupart des économies développées depuis les années 1980. L’OCDE documente ce recul, qu’elle attribue pour les deux tiers environ à l’intégration croissante des chaînes de valeur mondiales et à la montée d’entreprises dites « superstars » à faible part salariale. En zone euro, la Banque centrale européenne et le think tank Bruegel confirment cette tendance structurelle de fond, au-delà des fluctuations de court terme liées aux crises. Ce recul, de l’ordre de plusieurs points de pourcentage, représente des centaines de milliards d’euros qui ont changé de main, du travail vers le capital, chaque année.

Productivité et salaire se séparent.
Productivité et salaire se séparent.

Productivité forte, salaire stagnant : le paradoxe résolu

Comment la productivité peut-elle progresser de près de 60 % sans que le salaire suive ? La réponse tient en une distinction que cet article installe : la productivité mesure la richesse créée, la part salariale mesure la richesse reçue par les travailleurs. Entre les deux, il y a la répartition, et c’est elle qui s’est déréglée.

Le travail produit de plus en plus par heure. C’est un fait technique, celui de l’accumulation du progrès. Mais la part de cette richesse croissante qui revient au salarié, elle, a diminué. Autrement dit : le gâteau grossit, et la part du travailleur dans le gâteau rétrécit. Le salaire réel peut alors stagner, voire baisser, alors même que la productivité monte. Les deux propositions ne sont pas contradictoires, elles décrivent deux moments distincts du circuit de la valeur : sa création, puis son partage.

C’est ici que la confusion du premier article de la série se dissipe définitivement. Le mal qui frappe le travailleur n’est pas que la monnaie se dévalue, c’est que sa part dans la richesse qu’il crée se réduit. Le décrochage productivité-salaire est la preuve chiffrée de cette dévalorisation. Il est mesurable, datable, et il précède les épisodes de création monétaire massive, ce qui suffit à écarter l’idée que la monnaie en serait la cause première.

Les mécanismes du décrochage

Plusieurs mécanismes, non exclusifs, expliquent cette érosion de la part salariale. Le premier est la désyndicalisation : la capacité de négociation collective des salariés s’est affaiblie dans la plupart des pays, ce qui réduit leur pouvoir de négociation face à l’employeur. Le rapport de force qui, autrefois, permettait d’obtenir que les gains de productivité soient partagés, s’est inversé. L’EPI relie d’ailleurs explicitement ce décrochage au « pouvoir croissant des employeurs ».

Le deuxième est la financiarisation : la part de la valeur captée par les actionnaires et les créanciers a augmenté, au détriment de celle versée aux salariés. Les entreprises, soumises à l’exigence de rendement des marchés financiers, ont été incitées à comprimer la masse salariale pour maximiser le profit distribué.

Le troisième est la mondialisation et la concurrence qu’elle a introduite entre travailleurs de pays différents. Cette concurrence pèse à la baisse sur les salaires des segments les plus exposés, sans que les gains de cette mondialisation soient mécaniquement répercutés dans les salaires.

Le quatrième, plus technique, est la déformation de la structure de la production : les économies ont basculé vers des activités à forte intensité capitalistique, où la part de la valeur qui doit rémunérer le capital installé est mécaniquement plus élevée. Ce n’est pas une conspiration, c’est une évolution de la composition de l’économie.

Aucun de ces mécanismes n’est un événement isolé. Ils se renforcent mutuellement, et c’est leur combinaison qui a produit le décrochage durable que les courbes longues enregistrent. La suite de la série les détaillera un par un, notamment la financiarisation et la politique monétaire, qui font l’objet des articles suivants.

Ce qui reste

Le décrochage entre productivité et salaire n’est pas une opinion. C’est un fait statistique, visible dans les séries longues de tous les grands instituts. Ce qui est discutable, en revanche, c’est la conclusion qu’on en tire. On peut y voir une fatalité technique, l’effet inévitable du progrès. On peut aussi y voir un choix de répartition, réversible, dont les responsables sont identifiables. Les deux lectures s’appuient sur les mêmes chiffres. C’est exactement pour cela qu’il faut d’abord maîtriser les chiffres et les termes, avant de choisir sa lecture. Cette question de répartition se prolonge dans l’analyse de l’effet Cantillon, ou l’ordre d’arrivée de la monnaie. Un autre mécanisme est examiné dans le NAIRU, entre inflation, chômage et négociation salariale : ces deux lectures complètent le partage des gains de productivité sans le confondre avec la seule création monétaire.

À retenir

  • La productivité mesure la richesse créée par heure ; le salaire réel, ce que le salaire permet d’acheter.
  • Aux États-Unis, productivité +59,7 % contre salaire médian +15,8 % sur 1979-2019 (EPI).
  • La part salariale, fraction de la valeur ajoutée versée au travail, a reculé de plusieurs points.
  • Le décrochage résulte de la désyndicalisation, de la financiarisation, de la mondialisation et de la déformation de la structure productive.

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